04.03.2011
Totally killer – Greg Olear
"- Que ferait le prince Charles ? S'il en avait assez d'attendre et voulait devenir roi demain ?
- Pour commencer, il se débarrasserait de cette dingue qui lui sert de femme."
A quoi rêvait la jeunesse américaine dans les années 90 ? Tout comme Taylor Schmidt qui débarque à New York pour y trouver du travail, les jeunes trentenaires voulaient avant tout trouver un emploi, se faire leur place dans la grande roue du monde. Mais le monde du travail n'est plein d'embuches quand on n'est pas sorti d'une des grandes universités de l'Ivy League, que l'on n'a pas d'expérience et que l'on n'est pas introduit dans les bons milieux.
C'est ce que constate Taylor après quelques entretiens sans suite dans la Grosse Pomme. Hébergée par son ami Todd, elle reçoit un jour, dans sa boite aux lettres, un prospectus ventant les mérites du cabinet Quid Pro Qui, qui promet monts et merveilles aux jeunes chercheurs d'emploi, monts et merveilles, voire carrément "le job pour lequel vous seriez prêt à tuer". Taylor saisit sa chance et, attirée autant par la convoitise d'un poste d'éditrice que par le charisme d'Asher Krug, le chasseur de tête qui la reçoit, elle accepte le job sans véritablement chercher à comprendre à quoi correspondra ce « remboursement » qu'elle sait devoir effectuer quelques temps plus tard.
Elle ne tardera pas à apprendre que les chasseurs de têtes ne chassent pas que les compétences de leurs jeunes cadres : ils chassent aussi d'autres têtes en « licenciant », ie éliminant, d'autres salariés plus vieux, plus chers, plus encombrants.
Parce que c'est ça, le remboursement en question : Taylor a obtenu un job, elle doit "licencier" quelqu'un en échange. Drôle de façon de libérer des postes - et de s'acquitter d'honoraires - que Taylor, après quelques vagues hésitations, finit par adopter, et même à y prendre goût.
C'est Todd Lander, le colocataire de Taylor, qui est le narrateur de cette histoire truffée de références à la culture américaine des années 90. Si le roman ne laisse planer aucun suspens quant à l'avenir de Taylor (on sait dès le début qu'elle y laissera la vie), il propose une rétrospective teintée d'amertume pour ces années charnières dans l'économie américaine. Des années de crise où les difficultés économiques laissent sur le carreau les jeunes diplômés. A travers les aventures de cette jeune oie blanche fraîchement débarquée de sa province, Greg Olear dresse un portrait lucide de la jeunesse désabusée par la jungle du marché de l'emploi, qui rêve d'une vie pas forcément meilleure mais tout simplement de se faire une place dans le monde. La naïve Taylor, plus dinde que garce, quand elle rencontre Quid Pro Quo, se laisse prendre au jeu. Asher Krug, aussi manipulateur que pervers, saura la convaincre. Mais, quand l'élève a fini par perdre ses illusions sur le monde qui l'entoure, il peut parfois devenir lui même un killer redoutable, et finit par dépasser le maître.
On est loin d'un thriller traditionnel et pourtant, tout en surfant sur une bande son faite de références aux tubes ainsi qu'aux films de l'époque, Greg Olear réussit (davantage dans la deuxième partie au ton plus rapide) à faire de Totally Killer un polar au style trempé dans l'acide, celui de l'amertume d'une jeunesse désabusée et prête à tout pour vivre ses rêves, qu'ils soient professionnels ou amoureux. Et même si, pour réussir, il faut vendre son âme au diable.
Si le style est rapide et sec, le regard distancié que pose Todd sur la vie de Taylor (bien qu'il soit secrètement amoureux de sa colocataire) aide à garder une empathie certaine pour l'héroïne qui, bien que peu aimable dans le fond, n'en reste pas moins le témoin parfait d'une génération désenchantée. Des références, une héroïne aussi irritante qu'attachante, un humour bien présent mais pas envahissant, une histoire qui sait happer le lecteur dans ses filets tout en se gaussant elle même de ces thrillers « commerciaux » (on trouvera beaucoup de références à John Grisham) par une mise en abime finale font de Totally killer un roman bien fait qui tient la route, sans être inoubliable.
Totally killer, Greg Olear
Gallmeister, mars 2011, 299 pages
L'avis d'Emeraude : « Ce roman noir est pour moi une réussite, un thriller où la théorie du complot se mélange à une ambiance “totally” sexe et subversive ! En un mot, génial quoi :) »




