04.05.2011
Les privilèges – Jonathan Dee
« C'est extraordinaire. Qui aurait deviné qu'être maître de l'univers pouvait rapporter autant d'argent ? »
Parfois les a priori sont tels qu'on passe devant une couverture / 4ème de couverture avec une moue et on repose l'ouvrage négligemment. Et puis on s'aperçoit que son libraire le labellise « coup de coeur », on lit quelques critiques dans la presse professionnelle toutes enthousiastes alors on feuillette quelques pages, on se dit après tout pourquoi pas, allez tentons, essayons on verra bien.
Parce que les a priori, j'en avais en découvrant Les privilèges. Une histoire de riches New-Yorkais, très très riches et malheureux. Je ne suis pas du genre à baver devant tout étalage de fortune et j'avais peur que le propos de l'auteur veuille seulement rassurer un lecteur béat qui aurait été ravi d'apprendre que même les riches sont malheureux et que l'argent ne fait pas le bonheur, tout en rêvant devant un étalage de bling bling et de brillant.
Mais point de bling bling et de strass ici, et aucun des clichés qui m'effrayaient : Jonathan Dee évite l'écueil démagogique en basant son roman sur les personnalités de Cynthia et Adam, ce jeune couple qui se marie dans les premières pages du roman. Un couple dont la force réside dans l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Réussir, oui, pour briller socialement – puisque briller signifie exister – mais surtout pour se protéger.
Car si Adam fait fortune en tant que financier (tout en s'arrangeant parfois avec l'éthique et la justice), il veut avant tout et surtout mettre Cynthia à l'abri et lui donner tout ce qu'elle peut souhaiter. Tout au long des quatre chapitres qui couvrent les étapes successives de la vie des Morey et de leur situation financière (ils deviendront, au final, odieusement riches), Jonathan Dee raconte avec froideur, presque, l'évolution de cette famille. Quatre chapitres qui sont autant d'ellipses sur les périodes intermédiaires de la vie des Morey : le but n'est pas de montrer comment Adam fait fortune ni comment leurs vies se délitent : 1) ils se marient, 2) ils sont jeunes et gagnent bien leur vie, 3) ils sont riches, 4) ils sont extrêmement riches. Point d'explication, de démonstration ou de détails, Jonathan Dee dresse un tableau en quatre volets qui n'en sont que plus forts et encore plus édifiants.
Adam et Cynthia oublieront d'être à force de paraître ou de vouloir être tandis que leurs enfants chercheront désespérément ce qu'ils sont (que ce soit dans la drogue ou dans la musique), sans se trouver ("Personne ne pouvait rien contre sa naissance. Il fallait juste partir de zéro et l'empêcher de déterminer qui vous étiez"). Jonathan Dee s'attache à tour de rôle à chacun des membres de cette famille, selon leur point de vue : tous, malgré leurs privilèges, sont seuls, et ont perdu, à force de ne plus rien désirer, le sens même du mot désir.
Une chronique familiale implacable et pessimiste qui nous emporte du premier mot au dernier mot, dernier mot au cynisme glaçant tout autant qu'admirable.
Impressionnant.
Les privilèges, Jonathan Dee
Plon, mars 2011, 298 pages
L'avis de Cathulu
06:10 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne* | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : comparé par la presse à fistzgerald, wharton, wolfe, il y a un peu de ça, oui |
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27.11.2009
LA DELICATESSE – DAVID FOENKINOS
Un dimanche comme les autres, alors que Nathalie lit tranquillement un roman russe, son mari François part courir. Comme tous
les dimanches. Un dimanche comme les autres, donc, mais qui se terminera comme un dimanche fatal, celui où la vie s'arrête et prend un chemin différent : François meurt, écrasé par une voiture. Nathalie passe du statut de jeune mariée à celui de veuve d'un coup, comme ça, là, maintenant. Quelques années plus tard, Nathalie embrasse un collègue. Une impulsion imprévue, un geste irréfléchi, un baiser qui va changer sa vie, celle de Markus, l'embrassé, celle de Charles, son patron, amoureux de Nathalie.
Il est délicat, ce roman de David Foenkinos. Il est délicat et touchant par moments. Délicat parce que David Foenkinos effleure joliment, avec délicatesse, justement, ces petits moments, ces petits riens qui viennent imperceptiblement agir sur le cours des vies : un baiser, une chanson, une caresse, un plat du jour ou un tableau qui sans faire de bruit impriment leurs marques et colorent les destins. Délicat parce que les personnages sont juste touchants, juste justes : valse des hésitations, valse des sentiments, que ce soient ceux de Nathalie qui se surprend à réapprendre à aimer, Markus qui apprend justement à aimer ou Charles qui aime, désaime et réaime.
Le tout est très Foenkinien, bien sûr, entendons par là un style qui manie judicieusement humour et délicatesse. Foenkinien aussi parce que trop de formule tue la formule, et que certaines facilités auraient pu être évitées, certaines notes de bas de page m'ont paru totalement inutiles voire carrément gonflantes. Certaines Foenkineries un peu trop faciles, un peu trop ‘too much ». Il y a du bon et du moins bon, je me serais volontiers passée de plusieurs énumérations, de plusieurs considérations superflues annotées en bas de page (« 1. C'est étrange de s'appeler Alice et de se retrouver dans ce type de soirée pour rencontrer un homme. En général les Alice rencontrent facilement les hommes. 2. C'est étrange de s'appeler Alice et de travailler dans une pharmacie. En général les Alice travaillent dans les librairies ou des agences de voyage. 3. A ce stade, on peut s'interroger : s'appelait-elle vraiment Alice ? » : ah… heu… bon... OK, mais l’histoire, ça lui apporte quoi, ça ? Pas grand-chose, non ?).
Alors ? Au final ? Pas mal : de jolis moments, des personnages et des sentiments qui l'air de rien sont finement dessinés, et une histoire somme toute banale racontée avec beaucoup de sensibilité et de justesse. Malgré les envolées foenkiniennes qui m'ont paru superflues et pas toujours amusantes. Pas le roman du siècle pour moi, pas meilleur que « Qui se souvient de David Foenkinos », mieux que « Le potentiel érotique de ma femme ». Entre les deux quoi !
La délicatesse, David Foenkinos
Gallimard 200 pages, Septembre 2009
Avis entousiastes (Caro[line], bien sûr que je remercie pour le prêt, ou Fashion, ou plus réservés comme Cuné à piocher chez Bob, ou chez Bartllebooth).
06:10 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note
| Tags : un baiser, une veuve, des krispolls... une histoire qui débute, j'ai bien aimé, oui, sans adorer non plus, carrément mieux que sa pièce de théâtre |
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