04.03.2011

Totally killer – Greg Olear

 

totall.jpg 

"- Que ferait le prince Charles ? S'il en avait assez d'attendre et voulait devenir roi demain ?

- Pour commencer, il se débarrasserait de cette dingue qui lui sert de femme."

A quoi rêvait la jeunesse américaine dans les années 90 ? Tout comme Taylor Schmidt qui débarque à New York pour y trouver du travail, les jeunes trentenaires voulaient avant tout trouver un emploi, se faire leur place dans la grande roue du monde. Mais le monde du travail n'est plein d'embuches quand on n'est pas sorti d'une des grandes universités de l'Ivy League, que l'on n'a pas d'expérience et que l'on n'est pas introduit dans les bons milieux.

 

C'est ce que constate Taylor après quelques entretiens sans suite dans la Grosse Pomme. Hébergée par son ami Todd, elle reçoit un jour, dans sa boite aux lettres, un prospectus ventant les mérites du cabinet Quid Pro Qui, qui promet monts et merveilles aux jeunes chercheurs d'emploi, monts et merveilles, voire carrément "le job pour lequel vous seriez prêt à tuer". Taylor saisit sa chance et, attirée autant par la convoitise d'un poste d'éditrice que par le charisme d'Asher Krug, le chasseur de tête qui la reçoit, elle accepte le job sans véritablement chercher à comprendre à quoi correspondra ce « remboursement » qu'elle sait devoir effectuer quelques temps plus tard.

Elle ne tardera pas à apprendre que les chasseurs de têtes ne chassent pas que les compétences de leurs jeunes cadres : ils chassent aussi d'autres têtes en « licenciant », ie éliminant, d'autres salariés plus vieux, plus chers, plus encombrants. 

Parce que c'est ça, le remboursement en question : Taylor a obtenu un job, elle doit "licencier" quelqu'un en échange. Drôle de façon de libérer des postes - et de s'acquitter d'honoraires - que Taylor, après quelques vagues hésitations, finit par adopter, et même à y prendre goût. 

 

C'est Todd Lander, le colocataire de Taylor, qui est le narrateur de cette histoire truffée de références à la culture américaine des années 90. Si le roman ne laisse planer aucun suspens quant à l'avenir de Taylor (on sait dès le début qu'elle y laissera la vie), il propose une rétrospective teintée d'amertume pour ces années charnières dans l'économie américaine. Des années de crise où les difficultés économiques laissent sur le carreau les jeunes diplômés. A travers les aventures de cette jeune oie blanche fraîchement débarquée de sa province, Greg Olear dresse un portrait lucide de la jeunesse désabusée par la jungle du marché de l'emploi, qui rêve d'une vie pas forcément meilleure mais tout simplement de se faire une place dans le monde. La naïve Taylor, plus dinde que garce, quand elle rencontre Quid Pro Quo, se laisse prendre au jeu. Asher Krug, aussi manipulateur que pervers, saura la convaincre. Mais, quand l'élève a fini par perdre ses illusions sur le monde qui l'entoure, il peut parfois devenir lui même un killer redoutable, et finit par dépasser le maître.

 

On est loin d'un thriller traditionnel et pourtant, tout en surfant sur une bande son faite de références aux tubes ainsi qu'aux films de l'époque, Greg Olear réussit (davantage dans la deuxième partie au ton plus rapide) à faire de Totally Killer un polar au style trempé dans l'acide, celui de l'amertume d'une jeunesse désabusée et prête à tout pour vivre ses rêves, qu'ils soient professionnels ou amoureux. Et même si, pour réussir, il faut vendre son âme au diable.

 

Si le style est rapide et sec, le regard distancié que pose Todd sur la vie de Taylor (bien qu'il soit secrètement amoureux de sa colocataire) aide à garder une empathie certaine pour l'héroïne qui, bien que peu aimable dans le fond, n'en reste pas moins le témoin parfait d'une génération désenchantée. Des références, une héroïne aussi irritante qu'attachante, un humour bien présent mais pas envahissant, une histoire qui sait happer le lecteur dans ses filets tout en se gaussant elle même de ces thrillers « commerciaux » (on trouvera beaucoup de références à John Grisham) par une mise en abime finale font de Totally killer un roman bien fait qui tient la route, sans être inoubliable.

 

 

 

Totally killer, Greg Olear

Gallmeister, mars 2011, 299 pages

 

L'avis d'Emeraude : « Ce roman noir est pour moi une réussite, un thriller où la théorie du complot se mélange à une ambiance “totally” sexe et subversive ! En un mot, génial quoi :) »

 

 

 

 

02.11.2010

American subversive – David Goodwillie

Lui, c’est Aidan Cole, bloggueur professionnel New-Yorkais, spécialisé dans la dénonciation des media traditionnels. Son métier : surfer sur le net, dénicher les infos et leur pseudo traitement,american-subversive.jpg mettre en ligne ses réquisitoires enflammés. Provoquer, fouiner, dénoncer. Faire de l’audience en tapant sur les autres plutôt que produire un vrai contenu.

Elle, c’est Paige Roderick, 29 ans, engagée dans un mouvement radical et écolo, paumée suite au décès de son frère en Irak. Elle participe à un attentat à New York visant un industriel peu écologique, s’en sort et prend la fuite avec ses complices.

Aidan va recevoir un mail anonyme, une photo de Paige, une phrase : « Voici Paige Roderick. C’est elle la responsable ».

Le blogueur ne met pas l’info en ligne, ne cède pas à la tentation de l’exclu, du billet facile et rentable mais décide au contraire de chercher Paige.

Un premier roman imparfait qui met en scène deux jeunes protagonistes désabusés qui s’engagent dans le radicalisme. L’un, Aidan, a cessé ses études de journalisme et est devenu un bloggueur branché, connu, qui rode dans les soirées branchées du milieu culturo-médiatique new-yorkais. Il est le compagnon d’une journaliste potins du New-York Times, elle-même réduite à traiter des pseudos infos dont même un journal comme le NY Times ne peut plus se passer pour vendre. Paige, elle, se cherche et trouve dans le terrorisme local une façon de lutter contre un pays qui ne tente même plus de retrouver des repaires perdus depuis longtemps. Endoctrinée par un mouvement radical, elle cherche là une voix à faire entendre.

Ces deux là, dont on suit le récit à tour de rôle – dès le début, on sait qu’ils sont en fuite et racontent, chacun de leur coté, les faits qui les ont amenés là. Les faits qui leur permettront de s’innocenter, pour peu que ce soit encore possible.

Le ton est différent selon les deux jeunes gens : milieux sociaux différents (lui, classe sociale aisée, études supérieures, même si abandonnées, plutôt passif), elle classe moyenne, un frère sacrifié sur l’autel de l’impérialisme américain, résolument décidée à agir). Les récits s’entrelacent pour former un roman qui balaie les désillusions des trentenaires devenu passifs, critique avec lucidité les media qui préfèrent courser l’info et ne prennent plus le temps de la traiter réellement, écorche également la rivalité presse professionnelle / blogs, ou l’endoctrinement et le radicalisme des mouvements protestataires qui, au fil des années, s’affadissent et s’embourgeoisent.

On peut reprocher à David Goodwillie ses personnages parfois trop stéréotypés ou manichéens, mais la narration tout en recul et en sagesse, évitant l’écueil d’un page turner trop commercial tout en maintenant l’intérêt du lecteur, compense certaines facilités ou faiblesses (notamment une révélation finale ou l’absence réelle de toute traque policière pendant une bonne partie du roman).

Sympathique, donc.

DavidGoodwillie.jpg

 

 

 

 

 

American subversive – David Goodwillie

 Ed. Florent Masso,  490 pages, septembre 2010

 

« Nous étions trop méprisants et suffisants, trop occupés à nous moquer des gens sérieux, des gens à succès, de tous ceux que nous ne connaissions pas. Nous nous perdons tous dans des petits mondes, mais ils ont généralement un but, que ce soit l’argent ou l’amour. Les nôtres en étaient dépourvus. « Absolument rien » a été accompli avec un panache et une détermination rares au début du vingtième et unième siècle, dans un quartier de Williamsburg, à Brooklyn. »

 « J’avais affiché huit posts, dont trois étaient paresseux, avec des liens vers d’autres sites. J’ai vérifié les statistiques : 53 723 visiteurs (depuis 9 heures du matin). Il fut un temps où des chiffres pareils m’auraient gonflé d’importance ; aujourd’hui c’était le contraire. Tous ces gens courrant derrière le temps dans leurs petits habitacles vides, en quête de rire facile et de ragots futiles, de n’importe quoi qu’ils puissent répéter plus tard autour d’un Martini et de bougies en train de se consumer. D’ailleurs, j’avais pour eux une fameuse histoire, un récit qui soufflerait ces bougies d’un seul coup ! Et pourtant, je n’en ai pas écrit un seul mot. » *

* tss, ok pour les stats, on s'en fiche et ça depuis longtemps, mais les rires faciles et les ragots (ragots ? non... anecdotes, échanges, confidences, couineries ou petits secrets qui se murmurent autour d'un verre ou d'un éclat de rire, ça oui), toutes ces petites choses et rencontres qui peu à peu étoffent la complicité, l'amitié, tous ces moments peut-être éphémères mais qui sont autant de petites bulles de plaisir partagées avec les amies, moi, je n'en suis pas encore lassée.

 

04.10.2010

L’heure d’avant – Colin Harrison

heuredzvant.gifL’heure d’avant a d’abord été un feuilleton publié en quinze épisodes hebdomadaires dans le New York Times Magazine. Retravaillé, affiné (comme le dit Colin Harrison dans les remerciements), le texte a donc été publié sous forme de court roman.

 

L’heure d’avant, c’est celle qui a précédé la mort de Roger Corbett, avant qu’il soit écrasé par une benne à ordure en sortant d’un bar de Manhattan. Une mort accidentelle, sans aucun doute, mais sa mère demande à George Young, avocat dans le cabinet fondé par Wilson Corbett, son mari décédé, d’enquêter sur Roger et de trouver pourquoi il a passé 4 heures dans un bar avant de mourir. George enquête et commence à trouver des réponses.

 

Si Colin Harrison a magistralement écrit sur New York qui est devenue sous sa plume un personnage à part entière de ses romans (Havanna Room, Manhattan nocturne, La nuit descend sur Mahnattan), force est de constater que la forme courte n’est pas sa meilleure production.

 

New York est décrite en quelque mots très factuels, on ne sent que très peu tout ce qu’il savait admirablement mettre en exergue dans ses romans précédents et, mises à part quelques pages de descriptions d’ailleurs très géographiques ou routières (on saura quel itinéraire prendre pour aller d’un point A à un point B), il manque à ce roman la force de suggestion et le sentiment d’immersion totale que l’on ressent dans les autres. New York ici manque de vie, on ne sent que trop peu les pulsations de la ville.

 

Coté intrigue, on y trouve un mélange superficiel de quête du père et de l’identité (on devinera bien vite un des points essentiels de cette quête, d'ailleurs), une intrigue à peine esquissée de trafic de matière première qui sera très peu exploitée et retombera comme une soufflet pas assez cuit.

 

Si les personnages sont assez bien ciselés, si on perçoit les difficultés à rester dans la course pour les cadres dont la carrière connaît un bémol, ou les rêves d’intégration et d’immigration des étrangers (via la mannequin de mains Eliska), ils manquent quand même d’épaisseur. Et, coté style, une narration plutôt plate et sans intérêt, où se mêlent quelques généralités sur la ville tentaculaire et destructrice, mais qui manque singulièrement de puissance.

 

Un format court, donc, qui ne convient pas à l'auteur, du moins pas comme je l'aimerais, et une déception pour cet opus, mais je ne me résigne pas à ne plus lire Colin Harrison. J’attendrai un autre roman, un vrai, cette fois.

 

 

L’heure d’avant, Colin Harrison

Belfond, septembre 2010, 210 pages

01.07.2010

Gotham – Xavier Mauméjean

gotham.jpgQuand on parle de jungle urbaine, on imagine généralement des milliers de jeunes urbains (ou moins jeunes), déambulant le nez dans leur café ou le téléphone collé à l’oreille, pressés, ne faisant attention à personne d’autre qu’à soi. Chacun vaque à ses occupations, on se croise, on ne se parle pas et le tout forme une masse informe qui court dans tous les sens.

La jungle urbaine, ce pourrait aussi être l’équipe de MacManus, une agence de publicité new yorkaise où le culte de la réussite est roi, où l’on s’acharne à vendre de tout et surtout du vide aux passants, aux spectateurs, aux lecteurs. Mais dans cette jungle urbaine un événement va faire tâche : le suicide de Rudy Bernstein. On voulait qu’il se creuse la cervelle ? Qu’à cela ne tienne. Rudy met sa tête dans un étau et tourne la manivelle jusqu’à ce que cervelle se creuse.

En fait, la jungle urbaine, c’est ce que va bâtir en deux jours Jonhathan Pylke, l’un des associés de Mac Manus. Jonhatan, après le suicide de Bernstein, va petit à petit  sombrer dans une démence qui l’amène, en deux jours, à se transformer en bête sauvage, dans le sens premier du terme. Dans la jungle tout aussi réelle qu’il aura créée dans son loft de Tri Be Ca.

Jonathan Pike, communicateur de génie, disjoncte totalement. Et, avec lui, insensiblement, quelques personnages, dont l’ethno-psychiâtre Una Sanders, qui cherche à comprendre pourquoi Rudy a décoré de sa cervelle le magnifique Yves Klein de son bureau (« Une fois seul, Jonathan demeura de longues minutes face au bleu d’Yves Klein, maculé de sang. Les striures écarlates conféraient une nouvelle harmonie à la composition, comme un équilibre hasardeux, et beau. Assurément, ce que Rudy avait fait de mieux ces derniers temps. De loin. »). Petit à petit on en apprendra un peu plus sur les raisons qui ont amené Jonathan à disjoncter.

C’est un humour à froid, grinçant et souvent morbide que nous sert Xavier Mauméjean avec Gotham. Du monde de la publicité, de la politique, de la réussite sociale qu’il faut afficher, toute la manipulation sociale passe à la moulinette d’une verve et une imagination décuplée.

La jungle urbaine se transforme en jungle tout court où seule la survie compte, les mensonges de la publicité, de la politique, du « regardez comme j’ai réussi », de la psychiatrie aussi sont lacérés par une fable étonnante et féroce, à quelques endroits hasardeuse (quelques changements de narration sont inutiles), mais dans l’ensemble réussie, à la fois drôle et glaçante.

 

 

Gotham, Xavier Mauméjean

La Baleine Noire, novembre 2007, 267 pages

 

 

28.06.2010

Manhattan Transfer - John Dos Passos

« Je crois que cette ville est pleine de gens qui veulent des choses inconcevables… »

dospassos.gifC’est particulier, Dos Passos. C’est même assez troublant. On s’y perd, on lâche le fil, on le retrouve, on essaie de ne pas se laisser distancer alors on s’accroche et on se retrouve embarqué dans un flux de personnages et d’histoires enchevêtrées, imbriquées comme une pelote de laine avec laquelle aurait joué un chat facétieux.

Et puis, de fil en aiguille, on finit par être pris dans la trame, on s’attache aux maillons, on s’accroche et on est finalement bien content d’avoir pris part au voyage.

Pour l’histoire, ou plutôt les histoires, ce sont des gens, des hommes, des femmes, des aisés, des ambitieux, des révoltés, des migrants ou des déshérités, tous obnubilés par le désir de réussir en ce début de vingtième siècle. Réussir une carrière, une affaire, une vie. En changer, aussi. Réussir et trouver ce qu’ils cherchent. Pour l’un, ce sera faire fortune, pour l’autre une carrière théâtrale, pour l’autre vivre libre, ou assurer l'avenir de son enfant, un avenir meilleur avec d'autres armes que celles que l'on a eu soi-même, pour d'autres trouver la reconnaissance, celle de soi, celle des autres.

Tous ces personnages se croisent, se rencontrent, se parlent. Ils s’aiment, se haïssent, se séparent et se retrouvent mais tous sont reliés par un même fil, celui du bonheur qu’ils cherchent tout simplement à atteindre. Un bonheur qui revêt des formes différentes et qui n’arrivera pas toujours.

New York est la ville de tous les possibles, dit-on. Elle est ici omniprésente. Dos Passos ne se perd pas en descriptions mais on palpe cette ville tentaculaire à chaque tournant de rue, chaque théâtre, chaque quai ou bateau. La ville enveloppe les personnages, les entoure d’un halo qui représente l’aboutissement d’un rêve pour certains ou un hydre à fuir pour d’autres. Elle est le terre-plein central sur lequel évoluent les personnages, leur point d’ancrage autant que leur source de désespoirs. Un paysage en arrière plan qui cristallise les fantasmes et les espoirs d'une dizaine d'hommes et de femmes et qui devient par là-même un personnage de premier plan.

Au travers une narration elliptique, fractionnée en autant de petites scènes qui viennent s’empiler, on passe d’un personnage à l’autre, on fait des sauts dans le temps, brutalement, au travers le cantique des cantiques ou d'autres citations évoquées, citées, parfois psalmodiées, on se perd dans un labyrinthe d’histoires, et on a l’impression, au final, d’être une de ces petites fourmis.

Et moi, être une petite fourmi new-yorkaise, ça me va très bien.

 

 

Manhattan Transfer, John Dos Passos

Folio, 505 pages, octobre 2009

Merci encore à Dasola !

09.06.2010

Brooklyn – Colm Toíbín

Irlande, années 50. Eilis est une jeune fille comme les autres. Elle vit avec sa mère et sa soeur Rose alors que leur père est brooklyn.jpgdécédé et leurs frères partis vivre leur vie en Angleterre. C’est Rose qui lui offre l'opportunité de partir vivre à Brooklyn où elle pourra travailler et étudier la comptabilité. Après une traversée en bateau, Eilis a le mal du pays mais s'intègre peu à peu et rencontre d'autres jeunes filles logées comme elle dans une pension de famille. Eilis est bénévole dans la paroisse locale, employée dans un magasin de vêtements et fréquente les communautés irlandaises et italiennes très présentes dans ce coin de New York. Elle rencontre Tony, fils d’immigrés italiens.

 

 

Il y a des romans qui sont dans l'action, qui déroulent les vies de leurs personnages en les argumentant à coups de rebondissements et d'événements sensés signifier chaque étape importante de ces vies. Il y a d'autres romans qui tissent leurs histoires sur des petits faits et gestes, des pensées disséquées et n'en sont que plus passionnants. Brooklyn est de ceux là.

 

Pourtant, les choses n'étaient pas gagnées pour moi dans la première partie et, contrairement à Cuné, lire Brooklyn en anglais m'a au début laissée dans une position d’observatrice plus ou moins indifférente si ce n’est légèrement ennuyée. Tout est pourtant parfaitement compréhensible, la langue et le style sont tout à fait abordables. C'est petit à petit, lentement mais sûrement, que je me suis laissée happer par Eilis et suis entrée en totale empathie avec elle.

 

Parce que Colm Toíbín, l'air de rien, détaille avec une précision quasi entomologique les moeurs de ces jeunes filles qui acceptent ce que les années 50 leur réservent : travailler, un peu, puis se marier, fonder une famille et s'y consacrer ; quelques bals, quelques amourettes dont la seule finalité est de rentrer dans la norme en fondant un foyer.

 

Eilis ne conteste en rien ce futur, elle s'y prépare en toute quiétude, sans se poser de questions ni chercher à précipiter les choses. Mais cette nouvelle indépendance, loin de sa mère et de sa soeur, vont lui donner l'occasion de s'émanciper quelque peu et surtout de commencer à imaginer une autre vie, où elle pourrait travailler, tout en élevant des enfants.

 

Le destin tout tracé, le poids des conventions forment un mur auquel va se heurter Eilis. Sans arrêt partagée entre désirs intimes qu'elle peine à identifier voire à assumer, ses ambitions (qui sont pourtant bien raisonnables : préparer un diplôme pour ne pas rester vendeuse, éventuellement continuer à travailler à mi-temps si elle a des enfants) et les conventions qui sont imposées par le seul poids de l'éducation et des habitudes (personne n’empêche Eilis d’étudier, personne ne lui impose une mariage), Eilis est un personnage troublant.

 

Troublant car elle est écrasée par sa propre faiblesse et pas son incapacité à exprimer ses sentiments ou points de vue. Eilis est une jeune femme qui subit, observe et se tait, incapable de s'affirmer, par faiblesse ou par peur de blesser. Mais éduquait-on les jeunes filles pour qu'elles pensent par elles-même autrement que selon un moule tout tracé ? ? A cette époque, une jeune fille ployait volontairement sous le joug des conventions sans chercher à les remettre en question.

 

On peut la trouver lâche, quelque part manipulatrice dans ses mensonges par omission, je l'ai trouvée touchante, jusque dans ses faiblesses.

 

Un roman tout en finesse, qui rappelle effectivement Richard Yates et ces auteurs anglo-saxons qui savent disséquer, explorer des pans de sociétés ou de moeurs sans inutilement se perdre dans des intrigues complexes : un tableau social dressé avec une retenue très gracieuse ; les peurs, les doutes, la complexité des sentiments y sont livrés avec une discrétion ciselée, une grande délicatesse et beaucoup d'intensité, au final. Et si dans La fenêtre panoramique de Richard Yates April Wheler était une femme de tête qui prenait des décisions, ici Eilis est faible, lâche souvent, mais toujours touchante.

 

 

 

 

Brooklyn, Colm Toíbín

Penguin, 2009, 252 pages

 

 

 

Merci à L'ogresse d'avoir partagé ce roman, et à Cuné de l'avoir fait suivre.

 

 

Et, puisqu'il s'agit d'un livre en anglais, j'en profite pour réaliser un peu du challenge de Bladelor, Lire en VO, auquel je ne suis pas inscrite, mais quand même !

_LireEnVo_s.jpg

 

 

« She wrote once more to Rose, using her sister’s office address and told her how far things had gone ; she attempted to describe Tony, but it was difficult without making him sound too boyish or silly or giddy. She mentioned that he never used bad language or curse words because she thought it was important for Rose… she had made it sound as tough she were pleading for him, instead of merely trying to explain that he was special and that she was not staying with him simply because he was the first man she had met.”

08.06.2010

Sex & the city 2 – Mickael Patrick King

affiche s&c.jpgC’est pas pour dire, mais si Manhattan a largement contribué au succès de la série Sex & the City, ce n’est pas pour rien. Ce deuxième volet cinématographique, qui se déroule en partie à Abou Dhabi est donc très décevant.

 

Ici, nous retrouvons nos quatre célibattantes (ou plutôt ex célibattantes car trois d’entre elles sont mariées, mères de famille dans le cas de Miranda et Charlotte), en proie aux doutes existentiels qui assaillent les quadragénaires : concilier vie de famille et travail (Miranda), vie de femme et de mère (Charlotte) ou cap décisif des deux ans de mariage (Carrie, sans enfant et fière de l’être). Samantha, quant à elle, subit les affres de la ménopause, s’oint chaque jour de crèmes diverses et avale 42 comprimés à bases d’igname pour garder jeunesse de sa peau et élasticité de son intimité…

 

Lire la suite

07.06.2010

Fast food Fast women – Amos Kollek

Prenez une serveuse dans un bar New Yorkais, un chauffeur de taxi un peu séducteur, un peu papa poule, un peu romantique, trois sexagénaires célibataires, une 51SBGCZXN9L__SL180_.jpgprostituée qui bégaye uniquement sur le trottoir, une veuve de 60 ans qui voudrait juste partager les jours qui lui restent avec un homme. Mélangez le tout dans un bar plutôt ringard, agrémentez de nombreuses scène tournées dans les rues de Manhattan ou Central Park et vous obtiendrez une comédie douce amère, toute en finesse et au charme délicieux.

 

Bella (Anna Thomson), l’héroïne de notre film, donc, est serveuse. Serveuse amie, serveuse conseillère, serveuse confidente, Bella est l’âme de ce bar où elle travaille. Elle n’est ni belle ni laide, pourrait être qualifiée de monstrueuse par certains ou de bombasse pour d’autres. Elle a 35 ans et se complait dans le rôle de maîtresse d’un producteur de Broadway depuis 12 ans. Il pourrait être son père, ne quittera jamais sa femme, mais passe la voir régulièrement (en clair, il tire son coup et puis s’en va, se contentant de parler de lui, de ses projets. Ceux de Bella ? ... Bella ? Des projets ? Il s'en fiche).

 

fffw 3.jpgBella va rencontrer Bruno, chauffeur de taxi (en attendant que ses romans soient publiés), dont l’ex-femme vient de lui confier leur fille ainsi que le fils qu’elle a eu avec un autre. Entre ces deux là, le courant passe, mais la communication beaucoup moins.

 

Autour d’eux, Paul, Emily, Seymour, George, Vitka, des personnages qui vont se croiser, se rencontrer, s’aimer, ou pas.

 

fffw 2.jpgC’est un film plein de charme, où les personnages se croisent, se parlent, se cherchent. Un film où les personnages solitaires cherchent désespérément l’âme sœur, en se raccrochant à leurs amis. On y parle, on y échange des confidences et des rêves, on y partage ses peines en essayant de trouver son chemin.

 

 

Le tout est excellemment interprêté, subtilement écrit, accompagné par une excellente musique et des images à ravir. Et, comble du bonheur, le dernier personnage du film reste New York : un New York empli de personnages à la fois simples et complexes, terriblement humains et touchants (autant dire tout de suite que nous ne sommes pas dans une comédie romantique avec stars à l’affiche et 5th avenue en scène principale).

 

J’ai beaucoup aimé, et je remercie Virginie qui me l’a offert en hommage à New York !fffw 1.jpg

 

 

Fast food Fast women, Amos Kollek, 2000

14.04.2010

Rendez-vous chez Tiffany - James Patterson

A huit ans, Jane, comme beaucoup d’enfants, a un ami imaginaire. Il est grand comme un grand frère qu'on aimerait très fort, s’appelle Mickaël et l’accompagne partout. Avec patterson.jpgMickaël, Jane peut parler, discuter, échanger, se sentir exister alors que sa mère, Viviane Margaux, productrice réputée de Broadway, se préoccupe davantage de collectionner les maris, conserver sa taille de guêpe, éradiquer le moindre embryon de ride et surtout, surtout, se passionne pour les diamants (Viviane et Jane vont d’ailleurs tous les dimanches chez le célèbre bijoutier de la 5th avenue). Mais tout a une fin et la règle est stricte pour les amis imaginaires : le jour du neuvième anniversaire de l’enfant, ils doivent lui avouer la vérité et disparaître de leur vie. L’enfant ne se rappellera pas d’eux. C’est ainsi. Les amis imaginaires sont alors appelés vers une autre mission, auprès d’un autre enfant. Mickaël se glisse hors de la vie de Jane. Vingt-trois ans plus tard, alors que Jane est devenue auteur de théâtre, elle aperçoit Mickaël dans la rue. Mickaël qu’elle n’a jamais oublié…

 

 

C’est beau, non ?

 

Ça ne vous arrache pas une petite larmichette ?

 

Franchement, vous exagérez ! Allez, une toute petite !

 

Non ?

 

 

Bon.

 

De toute façon moi non plus.

 

 

Je n’aime pas les grosses ficelles et j’en ai eu pour mon compte avec Rendez-vous chez Tiffany (même le titre en est une…).

 

Tout y est : pour commencer,  l’enfant est timide et complexée (elle est rondouillette, sa mère ultra-mince), elles sont riches, vivent dans l’Upper East Side, sont amenées à côtoyer des acteurs étincelants et creux comme un diamant de 10 carats. Mais alors que Viviane adooore et entretient jalousement ce statut social, Jane, elle, se moque éperdument de l’argent, et continue à cacher, devenue adulte, des oreos au fond de son placard pour les jours de tristesse (ça commence à m’agacer, d’ailleurs, cette façon qu’ont certains auteurs de caser des clones de Bridget Jones partout, pensant sans doute que les lectrices s’identifieront et fondront pour le personnage). Jane en grandissant est devenue jolie certes, mais toujours rondelette, elle subit les réflexions de sa mère, cumule les historiettes d’amour sans succès, et ne rencontre que des spécimens très beaux mais uniquement intéressés par son argent…

 

Mickaël, de son coté, est donc un ami imaginaire. Mais comme c’est un job difficile (imaginez vous en train de devoir supporter les geignardises d’un gamin toute la journée, et ce pendant neuf ans… et vous verrez…moi à leur place, je les balancerai dans l’Hudson dès qu’ils savent parler et j’irai au ciné) il a droit à des vacances entre deux missions (ce ne sont pas des congés payés car les amis imaginaires n’ont qu’à claquer des doigts pour faire apparaître des liasses de billets (tout compte fait, je veux bien devenir amie imaginaire, tiens. J’adore écouter les enfants. Et il n'y a pas de sot métier et je pourrais même leur apprendre à nager pour le même prix)) (L'autre avantage en nature de la profession, c'est que l'on ne vieillit pas, donc le Mickaël que Jane connaissait à 8 ans est toujours le même trentenaire, c'est bath). Et c’est pendant ses vacances qu’il va retrouver Jane par hasard. Jane qui se souvient de lui alors qu’elle ne devrait pas…

 

 

Du sirupeux bien dégoulinant de bons sentiments, du glamour (5th avenue, Broadway, Jane se paiera même, un jour de cafard, une bague Tiffany à treize mille dollars sur un coup de tête (qui grève à peine son budget, hein) du quotidien (Jane lutte contre son embonpoint quand sa mère lutte contre les rides), une palanquée de situations les plus attendues les unes que les autres (qui sont appelées, dans la quatrième de couverture « rebondissements et sentiments »…), et le tout servi avec un style que je vous laisse apprécier :

 

« Mon cerveau me hurlait de ne pas le croire, alors même que mon cœur notait l’incroyable sincérité de ses mots »

 

« La bague était de toute beauté. D’une splendeur à me faire mal aux yeux. Au cœur aussi. »

 

« A la première cuillérée de ce délice, tous les vieux souvenirs se bousculèrent dans ma tête. Une expérience très proustienne, du genre A la recherche des plaisirs inavouables perdus. »

 

« Ce qu’il vit ensuite lui coupa le souffle. Sa main se plaqua sur sa bouche mais il ne put retenir une inspiration haletante. »

 

Le suspens, lui, ne coupe pas le souffle : il réside uniquement sur la conventionnelle question « Pourquoi Jane reconnaît-elle Mickaël ? Est-ce une autre mission imprévue ? Oh… nooonn… il va devoir l’accompagner jusqu’à sa mort prématurée ? (oh… zut… j’ai spoilé… sorry).

 

Oups, rassurez vous, tout est bien qui finit bien (oups, j'ai encore spoilé...). Bref, une énième sucrette à la sauce Musso tout à fait inutile.

 

 

Rendez-vous chez Tiffany, James Patterson

L’Archipel, avril 2010, 276 pages

 

08.03.2010

SEMPE A NEW YORK

sempe.jpg

 

Ce n’est pas d’un beau livre dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est d’un TRES beau livre. Un livre tout simplement magnifique, un bouquet de croquis qui se contemple avec ravissement, qui se respire, même, avec délectation.

 

Sempé à New York. Sempé le jeune dessinateur bordelais, pas sûr de lui, pas anglophone pour un sou, ou si peu, a confié quelques croquis à une journaliste du New Yorker. Quelques jours après, Sempé reçoit un coup de fil « Your cover is published » … Le 14 avril 1978 sera donc publiée la première des 101 couvertures que Sempé a dessinées pour ce prestigieux magazine. Une couverture toute simple, comme la qualifie Sempé lui-même, mais qui illustre si bien ce qui fait la touche « Sempé » : finesse du trait, délicatesse sempe 1.jpgde l’esquisse, épuration à l’extrême et pourtant tant de chose évoquées dans ce petit oiseau à la tête d’homme : notre businessman veut-il vraiment s’envoler ou rêve-t-il seulement un peu à sa fenêtre ? Va-t-il prendre son envol ou seulement se satisfaire de ce fugace instant arraché à la frénésie de son métier que l’on devine à son complet-cravate ?

 

 

Sempé dessine, croque ses personnages avec une finesse du trait qui confine à la précision de l’entomologiste : on devine la mélancolie, la tendresse, la grâce de ses petites danseuses, gymnastes, ou vieilles dames. On perçoit sous l’apparence anodine d’une situation banale la nostalgie du temps qui passe (couverture du 22 septembre 1980), le bonheur des retrouvailles et du temps passé ensemble. Il y a dans le regard de Sempé une tendresse incroyable pour ses personnages, on l’observe observer, on sent la caresse de son regard sur ce quatuor de trois vieilles dames et une petite fille qui jouent du violon après avoir tricoté en prenant le thé (couverture du 20 octobre 1980). Les petits personnages, tout petits dans le gigantisme de la ville, explosent littéralement, ils sont minuscules et pourtant on ne voit qu’eux. Je pioche au hasard de l’album des couvertures pour illustrer mon propos et je suis incapable de choisir, je les aime toutes. Leurs couleurs, leur finesse, toute la tendresse du dessinateur qui affleure sous son trait de crayon… il y a de l’humour mais pas de moquerie, ou alors une moquerie respectueuse, sempe D.jpgpleine d’affection, il y a un sens de l’observation vif, ardent, une capacité à saisir des sensations fugitives, éphémères, et surtout, dans la totalité de ces croquis, on sent des personnages un peu mélancoliques, mais souriants ou rêveurs, et, quelque part, toujours heureux.

 

Dans un entretien avec Marc Carpentier (ancien président de Télérama), Sempé confie son bonheur et ses hésitations, son humilité, son absence d’ambition et de calcul qui ont sans aucun doute favorisé sa réussite au sein du New Yorker (« Est-ce qu’il y a avait un sentiment de concurrence entre les dessinateurs du New Yorker ? Pas du tout. Là-bas la concurrence est telle que l’on oublie ce sentiment. On baigne là dedans. C’est comme ça. Mais qu’est ce qui fait l’unité du groupe alors ? Si je puis me permettre, l’élégance dans le travail. L’élégance. La légèreté, la suggestion, et jamais l’affirmation. ») Sempé raconte aussi son amour du jazz, sa découverte de la ville, ses premiers croquis, ses rencontres avec M. Shawn, président du New Yorker, Saul Steinberg, autre dessinateur new yorkais ou bien ce vieil homme indien qui travaillait au New Yorker et commentait ses croquis. Ce vieil homme qui était… aveugle.Ballerine-terrasse.jpg

 

Tout un univers, donc, que nous offre Sempé avec cet album : des instants de vie fugitifs autant que touchants, touchants parce que fugitifs, justement, saisis par un dessinateur amoureux d’une ville dans laquelle il n’a pas vécu mais en a saisi l’essence, en a respiré l’atmosphère pour la retransmettre avec beaucoup de délicatesse. Et si c’était ça le bonheur ?

 

 

 

 

Sempé à New York, de Jean-Jacques Sempé, Denoël, 300 p., 45 €.

 

Crédit photos : Galerie Martine Gossieaux (exposition à Paris, jusqu’au 27 mars 2010).

 

 

 

 

Toutes les notes