21.01.2011

Les harmoniques – Marcus Malte

 

malte.jpgVera Nad a été assassinée, brûlée vive, exterminée. Vera Nad, la sans papiers, la jeune émigrée venue en France pour oublier Vukovar et les massacres de Serbie, Vera Nad qui voulait devenir comédienne, artiste, juste quelqu'un, Vera Nad qui était l'amie de Mister, le pianiste qu'elle venait écouter dans le bar où il joue. Alors Mister le rêveur, l'amoureux du jazz, le grand noir qui n'accepte pas la version officielle (deux jeunes loubards ont reconnu les faits, règlement de comptes, drogue, affaire classée, dit la police), Mister décide de retrouver les assassins. Mister et son ami Bob, le chauffeur de taxi philosophe et érudit, Bob le chauffeur de taxi qui erre dans les rues sans charger de client, dans son taxi rempli à craquer de cassettes de jazz.

 

Deux bonhommes hors normes qui se lancent à la poursuite d'assassins chimériques, d'hypothétiques bourreaux, deux bonhommes qui découvrent que Vera posait nue pour un peintre serbe, que Vera n'était peut-être pas si virginale et innocente que Mister le pensait. Mais qui était Vera Nad ? Pourquoi la police a-t-elle si vite étouffé l'affaire ? Quelles sont les implications politiques de cette affaire ?

 

Ce pourrait être un thriller, mais ce n'en est pas un. Ce pourrait être un roman policier classique, mais ce n'en est pas un. Et c'est pour ça que j'aime la plume de Marcus Malte : d'un semis classique germe au final un roman noir où personnages hors normes et intrigue a priori banale finissent par former un roman à la fois onirique et troublant. Le roman commence après le meurtre, il n'est qu'un point de départ, un prétexte ; on ne connaîtra Vera qu'à travers les souvenirs de Mister et les entre-chapitres superbement écrits qui font de la jeune femme un fantôme omniprésent qui hante les pages et l'esprit de Mister.

 

On s'intéresse davantage aux personnalités de Mister et Bob, à celle de Josef Kristi le peintre, à Madeleine Stein la professeur de théâtre, à Bullmastik, à Jean-Baptiste, à Karoly, à ces hommes qui cachent leur passé de bourreau, de guerriers, de tueurs. Car c'est là que repose le talent de Marcus Malte à mon sens : les êtres qui hantent ses romans sont riches en noirceur, en fêlures, en grâce ou en poésie. Des êtres gangrenés par leur passé, aux âmes vérolées par la haine, auxquels s'opposent d'autres personnages habités par la grâce et la pureté. Ce sont ces oppositions, ces face à face entre pureté et noirceur qui font la force de ses romans (face à face que j'avais déjà aimé dans Carnage Constellation), ces binômes de héros en marge de la société (comme dans La part des chiens), auxquels on s'attache et que l'on aime dès les premières lignes.

 

Les harmoniques sont les notes qui restent dans l'air quand la musique se tait, celles qui résonnent encore dans le silence qui suit la mélodie. Ces harmoniques là, même si elles m'ont moins touchée que dans Carnage constellation par exemple ou La part des chiens, n'en restent pas moins en suspens dans ma tête et me donnent envie de retrouver Mister et Bob que Marcus Malte a déjà mis en scène dans Le doigt d'Horace ou le Lac des singes.

 

 

Les harmoniques, Marcus Malte

Gallimard Série Noire, janvier 2011, 370 pages

 

Les avis d'Emeraude et de Jean-Marc Laherrere

 

 

01.09.2009

CE QUE JE SAIS DE VERA CANDIDA – VERONIQUE OVALDE

Rose, Violette, Vera Candida, Monica Rose, une lignée de femme dans une île imaginaire, Vatapuna. Une lignée de femmes vouées à enfanter seules, enfanter des filles, ne jamais révéler l’identité du père et vivre en ne comptant que sur elles.ovaldé.jpg

 

C’est aérien, un roman comme celui-ci. Aérien et lourd, parce que les vies de ces femmes ne sont ni douces ni faciles. Rose Bustamente, la mère, grand-mère et arrière grand-mère, a commencé par vendre son corps avant de devenir pêcheuse de poissons volants. De sa rencontre avec Jeronimo, le riche propriétaire qui voulait l’exproprier, l'homme au passé sombre et au présent trouble,  va naître Violette, qui sera pute tout court avant de mourir. Vera Candida, la fille de Violette, préfère quitter Vatapuna quand elle se rend compte qu’elle est enceinte…

 

Une histoire de femmes, donc, dont les destins semblent se répéter, marqués par une même fatalité obscène. Une fatalité que Vera Candida refuse. Son départ de Vatapuna lui permettra de rejeter ce sort, d’apprendre à vivre, d'apprendre à aimer, petit à petit, d’abord sa propre fille, puis Itxaga, l’amant qui la réconciliera avec les hommes ou avec l’amour tout court. Avec elle-même, aussi. Une histoire de femmes devenues mères par hasard et qui découvrent une force insoupçonnable dans la maternité (« C’est très difficile, pensait Vera Candida, d’oublier que votre enfant est un organe siamois de l’un des vôtres, c’est très difficile de ne pas le considérer tout le temps comme un membre supplémentaire et parfait de votre propre corps »).

 

C’est surprenant, ce style léger, ces phrases qu’on dirait éparpillées comme par hasard, comme des petites gouttelettes qui éclatent mais qui n’en sont pas moins extrêmement travaillées, sans aucun doute. Au début, on se dit, oui, c’est pas mal, c’est joli,… puis on se laisse aller et, à côtoyer Rose et Vera Candida (qui sont celles que l’on voit le plus, les plus fortes, les plus intenses) on est bercé par ce texte mélodieux qui fait surgir des images, des couleurs, des sons. On n’est plus avec Lancelot qui regardait le ciel lui tomber sur la tête et se disait, Ciel ! le ciel me tombe sur la tête que faire qu’est-ce qui m’arriveshclhurmp, le ciel lui était tombé dessus avant qu’il ait pris la moindre décision. Ici les femmes souffrent, se battent contre la vie (les hommes) et contre elles-mêmes, parfois, à coup de petits riens et de grande volonté. Elles apprenent à avancer, à s'arranger de leur passé et regarder de l'avant. Rien n’est dit mais tout est suggéré, imagé, les phrases sont des petites bulles qui éclatent, donc, qui pétillent avec une belle densité de couleurs et de sens. Au final, une impression jolie, inattendue, et vraiment plaisante.

 

« La regarder ainsi c’était pour Itxaga comme de sentir de nouveau le sang pulser dans son corps jusqu’à l’extrémité même de son doigt fantôme, la main de Vera Candida qui pendait de son poignet et faisait négligemment dégringoler ses cendres d’un petit tapotement de l’index était comme l’aorte de son univers, il pensa, Pour le moment ça me fait du bien de la revoir, quand ça me fera de nouveau mal j’arrêterai de la voir, mais c’est une promesse d’ivrogne et d’amoureux, à quel moment bascule-t-on dans la douleur et dans la dépendance, y-a-t-il un moment précis où la joie disparaît ? Alors il dit, Tu attends quoi de moi ? Il aurait aimé qu’elle se tourne vers lui, qu’elle cesse de regarder la cours et ses ornières pareilles à des vasques de boue, il aurait aimé qu’elle ne scrute pas un loin la cime de l’araucaria du jardin abandonné en face, il aurait aimé qu’elle se tourne vers lui, le fixe de ses yeux minuscules, remarque la cicatrice sur son visage et le petit doigt qui manquait et dise, Abandonne tout et allons sur ta colline de comédie musicale et reprenons tout à zéro…. ....C’était une drôle de question, mais cela avait à voir avec le mille feuilles qu’il avait confectionné à partir de ses terreurs, de ses frustrations, de ses incapacités et de son infinie solitude (l’infinie solitude étant la couche de crème acide qui ajoutait à plusieurs reprises du moelleux à la chose). »

 

 

Cuné et Marie ont aimé. Bab's aussi.

 

Ce que je sais de Vera Candida, Véronique Ovalé

Eidtions de l’Olivier, août 2009, 293 pages

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