02.02.2011
En censurant un roman d'amour iranien – Shahriar Mandanipour

« Trouve un endroit où on peut être seuls sans avoir peur »
Les jeunes gens qui s'aiment, à Téhéran, doivent faire preuve de ruse pour communiquer et se voir. Sara et Dara, deux jeunes iraniens, n'échappent pas à la règle et communiquent pas messages codés laissés dans les pages de romans empruntés à la bibliothèque et par téléphone. Quand ils se rencontrent, ils ne doivent si se toucher ni échanger trop de regards.
C'est leur histoire que raconte Shariar Mandanipour. Leur histoire et l'histoire de leur histoire, car il met en abyme l'écriture même d'un roman d'amour par un auteur iranien. Ces romans d'amour qui pour être édités doivent être validés (et corrigés, annotés, censurés) par le Ministère de la Culture. Un roman à plusieurs niveau de lecture qui jamais ne tombe dans la démonstration ni la lourdeur. Shahriar Mandinipour (qui a été censuré et a dû s'installer aux Etats Unis) raconte avec beaucoup d'humour et d'autodérision l'écriture d'un roman d'amour et les aventures tragi-comiques de ses deux tourtereaux. On suit donc avec amusement les aventures de Dara et Sara (dont les noms sont empruntés à des personnages typiques de littérature enfantine en Iran) et les trouvailles qu'ils imaginent pour échapper à la surveillance dont ils font preuve. Les paragraphes concernant leurs aventures sont en gras (avec quelques lignes barrées figurant les parties que la censure aura rayées), tandis qu'en caractères normaux figurent leurs aventures telles que les a imaginées l'auteur, qui, régulièrement, interpelle le lecteur en expliquant pourquoi il a écrit une phrase d'une telle façon ou pourquoi le Censeur employé par le Ministère de la Culture (nommé Monsieur Porfiri Petrovitch, nom emprunté à Dostoeivski). Et c'est justement ces interludes, ces apartés, ces parties du roman qui ne seront jamais soumises à l'attention du censeur qui le rendent à la fois léger et caustique. Sharhiar Mandapouri critique allègrement la censure iranienne, l'oppression d'un système islamiste (pour qui tout romancier est un criminel subversif en devenir, au mieux) tout en rendant hommage, quoiqu'un peu moqueur, aux poètes perses et aux auteurs qui doivent faire preuve de trésors d'imagination et de chemins dérivés pour suggérer l'érotisme sans jamais utiliser de vocabulaire interdit ou trop suggestif.
Un roman grave dans le fond qui n'oublie pas d'être léger et drôle (« Madame ! Pourquoi ne voulez vous pas comprendre ? Notre malheureux fils souhaite parler de lui-même. Il veut savoir s'il peut se marier ou non. Ce pauvre garçon est aussi dupe que moi ! Mon fils ! Selon les dernières recherches scientifiques, seulement vingt pour cent des hommes ont une cervelle, les autres ont une femme. »), offrant aussi de belles pages (entre autres le dialogue « oculaire » de Dara et Sara (puisqu'ils ne peuvent échanger ouvertement leurs sentiments)). L'autodérision de l'auteur, qui parle tantôt avec tendresse, tantôt avec une irrésistible drôlerie et de son rapport avec ses personnages et des réactions du censeur Petrovitch (la fin, en forme de pied de nez, d'ailleurs est excellente à ce sujet) font ce ce roman d'amour iranien non censuré un roman savoureux, très lisible, truffé de références à la littérature orientale tout autant qu'occidentale.
Une bien jolie découverte.
En censurant un roman d'amour iranien, Sharhiar Mandanipour
Traduit de l'anglais par Georges-Michel Sarotte
Seuil, janvier 2011, 404 pages
06:01 Publié dans *Littérature Iranienne, Afghanne, Pakistannaise*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : roman d'amour, mise en abyme, censure, oppression |
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