09.04.2010

Le temps suspendu – Valeria Parrella

Maria a quarante-deux ans quand elle met au monde son premier enfant. Mais naître à six de mois de grossesse, ce n’est pas parrella.jpgnaître, c’est naître en suspens, exister en pointillés, protégé par une bulle stérile, dans l’attente de naître vraiment, ou de ne pas naître du tout ; de ne plus respirer et de disparaître avant même d’être venu au monde, au monde réel, celui où l'on respire sans assistance, celui où votre mère peut vous tenir dans ses bras sans que vous soyiez reliés à une machine et lardés de fils, câcles, électrodes... Une parenthèse ouverte qui peut se refermer aussitôt, en quelques semaines, et tout ce qu'on a bâti en rêves pendant sa grossesse se dissoudre avant même d'être devenu réel.

 

Maria, mère par hasard, découvre donc la maternité dans un brouillard opaque. Entre ses cours donnés à des adultes en difficulté, ses errances dans la villes, ses souvenirs, l’enfance qui remonte et l’immerge alors qu’elle devrait se projeter dans une enfance en devenir, celle de sa fille, Maria parle, Maria raconte.

 

Un roman qui aurait pu être touchant mais qui m’a laissée de glace. Je suis passée totalement à coté, le style distant, froid, m’a paru en totale opposition aux souffrances et aux doutes qui assaillent le parent d’un grand prématuré. Une façon pour le personnage du roman de se protéger, de mettre la peur à distance, sans doute, mais ce récit détaché m’a laissée trop en recul pour que j’en apprécie les pages, mis à part quelques passages que j’ai trouvés justes.

 

 

Le titre pourtant évoque à merveille ces semaines de doutes, de peurs, d’espoirs, de confiance perdue et retrouvée. Les relations entre parents de prématurés aussi sont parfois bien dessinées (quand on se retrouve le matin à l’hôpital et qu’on échange des données qui sont nos indicatifs vitaux, notre météo du jour, la seule qui nous intéresse : il a pris 20 gr !!, elle a bu 15 ml !!! 29 semaines, et vous ? 31 ? …).. mais j’ai mis sans doute trop d’attentes et de souvenirs personnels pour cette lecture.

 

Cathulu  a davantage aimé, tout comme Laure.

 

 

Le temps suspendu, Valeria Parrelli

Seuil, 154 pages, avril 2010

 

Merci à Chez les filles.comchezlesfilles.jpg

11.03.2010

Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde – Gaetano Cappelli

Ricardo Fusco est un anthropologue au foyer. C'est-à-dire que le bonhomme, chercheur, universitaire, un type érudit, donc, qui irresistible ascension.jpgn’est pas a priori le dernier des imbéciles, se complait « en parangon de l’absentéiste parfait » depuis qu’il a écrit une « thèse monumentale » de 800 pages  intitulée « Tout sur les oies. Empreinte anthropologique dans un contexte paysan ». Thèse que, malgré son évident intérêt,  personne n’a voulu éditer. La femme de Riccardo, Eleonora, s’occupe du théâtre de la ville (nous sommes à Potenza, une petite ville de la province de Basilicate, Sud de l’Italie) après avoir «consacré son temps libre à la mise en scène dans une troupe amateur miteuse ayant surtout des velléités expérimentales ». Eleonora a deux passions : le théâtre élisabéthain (les quatre filles du couple s’appellent Ofelia, Desdemonda, Salomé et Cressida) et les jeunes premiers. Du coup le pauvre Riccardo est un peu frustré, un peu largué, dépassé… mais un jour il croise son vieil ami Grazantonio Dell’Arco qui lui demande de l’aider à lancer son nouveau cépage, un petit vin Angliano qu’il s’agit de lancer dans la jet-set et surtout auprès d’une célèbre œnologue – critique, qui se trouve par hasard être l’ancienne maîtresse de Ricardo.

 

"Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde" : un titre  «à rallonge » pour un roman dont les phrases ont tendance à prendre la tangente, à faire des virages à gauche, à droite, un peu en arrière dans le temps pour ralentir au présent, s’arrêter pour mieux repartir à toute berzingue. C’est parfois déroutant, parfois entraînant. Gaetano Cappelli déroule son histoire de façon à la fois décousue et pourtant tout à faite construite : il prend simplement régulièrement des chemins de traverses pour conter les aventures assez amusantes de ce pauvre Riccardo, aventures que l’on suit jusqu’au bout malgré les digressions auxquelles il faut s’habituer ('disgressions /chapitres signalés par des titres souvent amusants). Derrière cette histoire qui pourrait paraître un imbroglio de situations plus ou moins loufoques se cache un sympathique portrait, plutôt acide, sur les rancoeurs et les frustrations, sur les aigreurs et jalousies que suscitent la réussite sociale et financière de quelques individus issus d’une petite ville de province quand d’autres ont fait du surplace ou se sont fait doubler par des plus rapides ou plus malins, ou plus perfides.

 

C’est amusant, parfois caricatural : le style appuie un peu trop l’accent du Sud : ce qui donne parfois des « eh beh je viengdrai te voir à la ferme pour vérifier que tout se déroule selong nos plangs. D’accord.. eh mais c’est poingt que ton patrong, y va me jouer un tour de cochong ? Giglio Gaudosio ? Mais tu te souviengs donque poingt qu’il est bête ? ». On y sourit un peu, beaucoup, on grimace parfois, on regrette peut-être que le vin lui-même n’apparaisse pas plus tôt (les chemins de traverse !), on s’attache à ce Riccardo bien bênet malgré ses diplômes, on a envie de savourer un petit Anglianico, quand même, à la fin, parce qu’il finit par arriver, ce petit rouge, et qu’il ressemble à un sympathique petit vin de table, pas mauvais mais pas étourdissant non plus.

 

L'avis de Yv, que je rejoins totalement.

 

 

 

Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde – Gaetano Cappelli

Métaillié, Mars 2010, 202 pages

22.05.2009

MONTEDIDIO - ERRI DE LUCA

Montedidio (la Montagne de Dieu) est un quartier de Naples où grouillent les enfants, crient les vendeurs de pizza, de poulpe et deluca.jpgles pêcheurs fraîchement revenus de mer. C’est le quartier où vit le narrateur, un jeune garçon de treize ans, qui va devenir un homme.

L’enfant a quitté l’école pour travailler chez un ébéniste et couche sur papier ses journées (« J’écris en italien parce qu’il est muet, et que je peux y mettre les choses de la journée, reposées du vacarme du napolitain ».) C’est ce récit que nous suivons, parsemé d’expressions napolitaines, la langue des gens simples et du quotidien. Le jeune garçon a reçu un boumerang pour son anniversaire, et s’entraîne à le lancer, entraîne ses muscles, son corps pour maîtriser l’objet. Ce lancer auquel il s’entraîne, et qui symbolisera l’envol final vers l’âge adulte. Autour de lui, Mast’Erico, l’ébéniste plein de sagesse, son père plein de tristesse depuis que sa femme est malade, Don Rafaniello le cordonnier, un juif rescapé des camps qui veut rejoindre Jerusalem, plein de bonté et de douceur. Don Rafaniello  fabrique gratuitement des chaussures pour tous les pauvres du quartier et dit au garçon que sa bosse sur son dos abrite les ailes qui lui permettront de s’envoler pour Jerusalem.

 

Il y a aussi, Don Ciccio, le propriétaire de l’immeuble, vil, véreux, vicieux. Et surtout Maria, celle auprès de qui l’adolescent découvre l’amour, sent son corps se transformer, sa voix muer, ses sens s’éveiller.

 

Un très joli récit, servi par une langue à la fois dépouillée et très visuelle, très simple et pourtant très poétique, dans une atmosphère douillette mais pleine de vie, celle des années après guerre, où se mêlent espoirs et pauvreté, rudesse et entraide. C’est le passage à l’âge adulte, l’apprentissage de l’amour, de la force, de la sagesse, de la colère aussi, et tout en douceur, en clarté et en simplicité. Ravissant.

 

Montedidio, Erri De Luca

Folio, 230 pages – août 2007

 

L’avis de Papillon 

Extrait :

« Sur la promenade du bord de mer e long de la villa communale, nous passions à l’heure où les pêcheurs tiraient à terre le deux bouts de câble du grand filet. Il y avait six hommes à chaque bout, ils tiraient d’un coup tous ensemble, le plus vieux leur donnait le signal. Le câble tournait sur leurs épaules, les pieds croisés, ils poussaient de tout leurs corps, ils traînaient la mer à terre. Le filet s’approchait, large, avec lenteur, tandis que les deux câbles s’entassaient en anneaux sur la route. Quand il arrivait en bas, les poissons lançaient des étincelles, tout le blanc de leurs corps éclatait, ils tapaient de la queue par centaines, le sac renversait au sec tout le tas de vie volée aux vagues, papa disait : « voici le feu de la mer ». L’odeur de la mer était notre parfum, la paix d’un jour d’été une fois le soleil couché. Nous restions silencieux, serrés les uns contre les autres, ça a duré jusqu’à l’année dernière, jusqu’à l’année dernière j’étais encore un enfant. »

 

Géraldine, qui a gagné le jeu Blondel il y a quelques mois,  a eu la gentillesse de m’offrir ce livre. Un très bon choix, puisque je me promettais depuis longtemps de découvrir cet auteur. Un grand, très grand merci à vous, Géraldine.