21.05.2010

Le ciel est partout – Jandy Nelson

Quand une jeune fille de 17 ans perd sa sœur, c’est l’univers tout entier qui s’écroule et se dilapide. Lennon (Lennie) retourne nelson.jpgau collège quatre semaines après la mort de Bailey dont le cœur a subitement cessé de battre à 19 ans, quatre semaines sans parler à sa grand-mère, Manou, qui a élevé ses petites filles après le départ de leur mère, quatre semaine à écrire des poèmes, des odes, quatre semaines sans jouer de la clarinette, quatre semaine en serrant contre elle le roman qu’elle ne quitte jamais, quatre semaines presque sans respirer, dans l’apesanteur de l’absence. Lennie retourne au collège et rencontre Joe Fontaine, lui aussi musicien.

 

 

Lennie, jeune musicienne férue de musique et de littérature victorienne, va réapprendre à vivre lentement. Réapprendre à vivre mais aussi et surtout apprendre qui elle est, elle qui vivait une relation exclusive avec sa sœur, dans ce cocon qu’elle et Bailey avaient érigé pour se protéger et survivre à l’absence de leur mère.

 

« Je me mets à penser à toutes ces choses que je n’ai pas dites depuis la mort de Bailey, tous ces mots enfermés au fond de moi, dans notre chambre orange, ces mots qu’on ne prononce jamais quand quelqu’un meurt parce qu’ils sont trop tristes, trop enragés, trop dévastés, trop coupables pour être prononcés à voix haute – et ces mots commencent à fourmiller partout en moi comme un torrent incontrôlable. »

 

Petit à petit, entouré des êtes qui aimaient Bailey, Lennie découvre peu à peu que cette sœur qu’elle pensait elle aussi enfermée dans une relation exclusive, avait des projets, des envies, des faiblesses et des peurs. Et que vivre dans la douleur n’est pas ce que sa sœur aurait espéré d’elle.

 

Les affres du deuil font la place aux affres de l’amour, du premier amour, quand Lennie comprend qu’elle est amoureuse de Joe, mais qu’elle s’interdit d’être heureuse. Elle va donc se remettre lentement à vivre, doucement, puis de plus en plus ardemment, tout en se sentant coupable d’aimer, de se sentir grandir et évoluer.

 

Autour d’elle, sa grand-mère, Manou, peintre bohème qui a inventé pour ses petites filles une mère voyageuse, aventurière, pour leur éviter la réalité d’une mère tout simplement partie, un jour, sans ses enfants ; Big, le fils de Manou, oncle tout aussi artiste qui multiplie les mariages et les plantes, Sarah, sa meilleure amie, qui voudrait aider Lennie mais accepte douloureusement que celle-ci soit incapable de parler, de se confier.

 

Tous ces personnages, autour de Lennie, constituent un socle sur lequel elle va s’appuyer pour réapprendre à vivre et grandir.

 

Un premier roman et une réussite pour Jandy Nelson, qui signe là une très belle histoire, sur le deuil, la peine, l’absence mais aussi les joies et espoirs de l’adolescence.

 

Jamais larmoyant, évitant le piège du sentimentalisme et du pathos, le roman, dans lequel sont insérés des petits bouts de poèmes, de pensées, que Lennie écrit sur des emballages de bonbons, des gobelets et sème ici et là, est un vrai plaisir de lecture, tantôt drôle, tantôt émouvant, plein de gravité et de  tendresse familiale, sororale, amoureuse et amicale.

 

Il plaira sans aucun doute aux jeunes filles, aux lectrices des Hauts de Hurlevent ou d’Orgueil et Préjugés, qui sont (entre autres, et notamment Dickens ou DH Lawrence) régulièrement cités, Lennie pensant souvent à leurs personnages. C’est d’ailleurs un bel hommage à la littérature qui nourrit la jeunesse, à ces romans qui emplissent les cœurs et l’imaginaire des jeunes filles, ces romans où l’on puise son réconfort et son désir de grandir. Ces romans dont les héros deviennent des références et qui continuent de hanter leurs lectrices, très longtemps après, parce qu'un livre peut modeler à jamais sa jeune lectrice.

 

« C’est donc ça ce truc dont tout le monde parle, ce truc qui habite chacune des pages des Hauts de Hurlevent – cette sensation qui m’électrise de l’intérieur tandis que nos lèvres refusent de se séparer. Qui aurait pu deviner que je n’attendais qu’un baiser pour me transformer en Cathy et en Juliette et en Elizabeth Bennet et en Lady Chatterley réunies ? ».

 

«-  Minable n’est pas un terme assez minable pour décrire ce poème, Sarah, j’ai dit à ce type que je lui appartenais !

- C’est ce qui arrive quand on lit Les Hauts de Hurlevents dix-huit fois.

- Vingt-trois ».

 

"Je transperce Heathcliff, ce pauvre Heathcliff au coeur brisé et amer, et cette iodiote de Cathy, reine des mauvaise décisions et des compromis impardonnables".

 

 

Il plaira, parce qu’il parle si bien de cette relation si particulière, si intime, qui peut exister entre deux sœurs, ces mots qui n’ont pas besoin d’être prononcés pour que l’autre les entende.

 

Il plaira parce qu’il évoque évidemment très bien les premiers émois amoureux, les craintes, les bourdes, les désespoirs qui laminent toute adolescente.

 

Bref, il plaira, sans aucun doute. Aux adolescentes, aux amoureuses des livres, à leurs mères, aussi, puisque bon nombre sauront sans doute se reconnaître dans la lectrice qu’est Lennie. Une belle réussite, vraiment !

 

 

 

 

Le ciel est partout ; Jandy Nelson

Gallimard / Scripto, mai 2010,  330 pages