30.04.2009

LE PRINCE DES MAREES – PAT CONROY

" L’histoire de ma famille était une histoire d’eau salée, de bateaux et de crevettes, de larmes et de tempêtes ».

 

L’histoire de la famille Wingo est bien tout ça. C’est une histoire à la fois triste et joyeuse, amère et mélancolique, douce et rude. Elle arrache des sourires et des larmes.

Quand Tom Wingo apprend que sa sœur jumelle Savannah vient encore de se tailler les veines, il se rend à New York pour conroy.jpgrencontrer la psychiatre de Savannah. Les souvenirs affluent et nous font pénétrer au sein de la famille Wingo : le père est brutal, la mère manipulatrice, les trois enfants, Luke, Tom et Savannah, tentent de se construire envers et contre tout, se serrant corps et âmes les uns contre les autres.

Savannah est le poète de la famille, celle qui transfuse ses poèmes de toute la douleur amoncelée : « De puis sa plus tendre enfance, Savannah avait été désignée pour porter le poids de la psychose accumulée dans la famille. Sa lumineuse sensibilité la livrait à la violence et au ressentiment de toute la maison et nous faisions d’elle le réservoir où s’accumulait l’amertume d’une chronique à l’acide ». Luke, lui, est l’homme fort, celui qui porte ses frères et sœurs, leur modèle, leur roc : « à cause de sa force gigantesque, il y avait quelque chose d’indestructible dans sa présence. Il avait l’âme d’une forteresse et des yeux qui scrutaient le monde par de trop longues meurtrières… Ses blessures étaient toutes intérieures et je me demandais s’il aurait à faire un jour le compte de ses plaies ». Quant à Tom, notre narrateur, il camoufle dans une normalité apparente les faiblesses et les souffrances qu’il préfère oublier : « « Quel était mon rôle, et recelait-il des éléments de grandeur et de ruine ?... J’étais l’enfant équilibré, réquisitionné pour ses qualités de meneur, son sang-froid sous la mitraille, sa stabilité. J’étais le pays neutre, la Suisse familiale. Symbole de la vertu, je rendais hommage à la figure d’enfant irréprochable que mes parents avaient toujours désirée. »

Au fil des rencontres avec la psychiatre de Savannah, Susan Lowenstein, Tom se raconte et raconte : le Sud, la pêche, une famille où violence et rires se confondent et se succèdent. A force d’humour, les enfants tentent de combler les brèches « Nous rions quand la douleur se fait trop forte, nous rions quand la pitié  de l’humaine condition devient trop pitoyable. Nous rions quand il n’y a rien d’autre à faire ».

Susan Lowenstein conduira Tom à parler, parler encore et dire ce qu’il ne peut pas « Vous m’avez raconté toutes ces histoires, vous ne m’avez pas raconté celles qui comptent vraiment. Vous m’avez servi l’histoire de votre famille telle que vous aimeriez vous en souvenir et la conserver. Le grand père haut en couleur, la grand-mère complètement extravagante. Un papa un peu bizarre qui battait tout le monde quand il était soûl, mais une maman qui était une vraie princesse et dont l’amour assurait la cohérence de la famille. ». Alors Tom va plus loin, plus profondément dans la mémoire, et exhibe lentement, péniblement, les souvenirs soigneusement enfouis. De la douleur, de l’amour, du secret, d’une mère effroyable qui aime et détruit à la fois, d’un père incapable de mener sa famille, d’un tigre apprivoisé et de démons humains et irréels, le récit de Tom devient un fleuve qui vous entraîne dans un long voyage d’où l’on ressort à la fois épuisé et émerveillé.

Histoires de famille, de racisme ordinaire et puant, de snobismes pitoyables et pathétiques, histoires du Sud et de New-Yorkais tourmentés, je pourrais citer des phrases et des phrases, j’ai noté, annoté, recopié plusieurs passages. Je préfère vous inciter à la lire, pour plonger par vous-même dans cette superbe histoire où l’humour soulage les brûlures, où la douceur de l’amour fraternel atténue l’horreur.

« Notre vie dans la maison au bord du fleuve avait été dangereuse et nocive, pourtant nous nous accordions à lui trouver des aspects merveilleux.  Elle avait donné en tous cas des enfants extraordinaire et vaguement étranges. Notre maison avait été un terreau pour la folie, la poésie, le courage et une loyauté à toute épreuve. ».

 

Le prince des Marées, Pat Conroy – Pocket 1070 pages

Les avis de Cuné (celle par qui tout est arrivé), Karine, Virginie, Fashion, So, Laetitia, Lily.