21.12.2010
La fortune de Sila – Fabrice Humbert
Un restaurant. Un serveur, des couples, des familles, des amis attablés. Un milliardaire russe et sa femme, un mathématicien et son ami, un homme qui a fait fortune dans le crédit immobilier. Un enfant bouge trop et gêne le serveur, le serveur lui demande de se pousser, le père de l’enfant se lève et frappe le serveur.
Et rien ne se passe. Tous baissent le nez dans leur assiette, le serveur retourne en cuisine. Personne n’a bougé, personne ne s’est interposé. La vie continue.
Un prologue amer et parfaitement réussi pour le roman de Fabrice Humbert. Sec, nerveux, il plonge directement le lecteur en apnée et le capte sans ambages. Une scène d’ouverture qui va découler sur les personnages attablés ce jour là et leurs existences vouées à l’argent.
Mark Ruffle, l’homme qui a frappé, est l’archétype du profiteur roublard. Il a bâti sa fortune sur le crédit immobilier et vend des crédits aux plus faibles ; sa fortune repose sur l’exploitation des subprimes aux États-Unis. Lev est un milliardaire russe qui a profité de l’écartèlement de l’empire de Russie. Simon est une jeune et brillant mathématicien reconverti dans la finance anglaise. Autour d’eux, des femmes qui subissent et acceptent elles aussi les compromis faciles. Certaines partiront, d’autres pas.
Fabrice Humbert plonge le lecteur dans l’univers apparemment feutré de la finance, dans des milieux où l’argent se compte en milliards. Univers feutré en apparence, univers miroir d’un coté fastueux et de l’autre d’une violence larvée et souterraine. Ces personnages dont les routes se croiseront peu où à peine évoluent dans un monde où le pouvoir et la réussite se bâtissent sur un terreau fait d’intimidation et d’écrasement des faibles. Lev, Simon et Mark, dans une spirale infernale, oublient leurs idéaux et rêves de jeunesse pour devenir des monstres prêts à tout, la faim et la soif de pouvoir devenant toujours plus voraces. Certains se demanderont toujours s’ils ont fait les bons choix, certains hésiteront, d’autres agiront sans la moindre morale.
A coté d’eux, Sila, le serveur émigré du Sénégal, leur oppose la fraîcheur et l’innocence.
Entre pouvoir, corruptions, lâchetés et compromissions, Fabrice Humbert dessine un monde sans pitié où la corruption et la violence sont maîtresses. Ses personnages avancent avec avidité, s’interrogent, ou pas, sur leurs choix et leurs possibilités.
Vendre son âme, posséder le pouvoir, accumuler sans cesse et toujours plus, mais pour quoi ? Un roman dont le style et le récit happent le lecteur et, même s’il tend à être trop professoral, à trop détailler, expliquer, donner au lecteur des clefs qu’il ne demande qu’à deviner par lui-même, s’il tombe parfois dans l’excès d’analyse et de démonstration, n’en reste pas moins un bon roman et une découverte agréable.
La fortune de Sila – Fabrice Humbert
Le passage, août 2010, 317 pages
L’avis de Papillon : « Un roman brillant et extrêmement cruel ».
06:00 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : argent pouvoir, finance, compromissions |
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