16.09.2009
LE CLUB DES INCORRIGIBLES OPTIMISTES – JEAN-MICHEL GUENASSIA
« Je vais te dire une chose, mon garçon, une femme qui lit en marchant, je trouve ça suspect. »
Je ne l’ai pas lu en marchant, ce livre (comme certaines pourraient le faire), je l’ai lu debout, assise, couchée. Je l’ai lu en
apnée, en râlant (parfois) devant sa longueur et son poids qui l’empêchait de m’accompagner ici ou là. Je l’ai commencé sans arrière pensée, parce le titre me plaisait et qu’on en disait du bien. Je l’ai terminé le cœur serré en me disant qu’il en valait – vaut – la peine.
L’histoire débute à Paris en 1980. Jean-Paul Sartre est enterré au cimetière Montparnasse. Deux hommes se rencontrent aux abords du cimetière : Michel et Pavel, qui se sont connus vingt ans auparavant, dans un bistrot du quatorzième arrondissement de Paris. A l’époque, Michel avait tout juste douze ans, un grand frère communiste, Franck, des parents propriétaires d’un magasin de salles de bains. La famille bourgeoise de sa mère méprisait celle de son père, fils d’un cheminot SNCF. L’oncle Maurice vivait en Algérie, où Franck partirait bientôt.
C’est grâce à son frère Franck que Michel entre un beau jour au Balto, le petit bistrot près de Denfert-Rochereau. Ce café dont l’arrière salle semble abriter les réunions d’un club très fermé. Michel intègrera ce club des Incorrigibles Optimistes, où se retrouvent autour de parties d’échecs passionnées une poignée d’exilés d'Europe de l'Est : Igor l’ancien chirurgien russe, Leonid l’ancien pilote de l’Aeroflot, Tibor l’ancienne star de cinéma hongrois, son manager Imré, Werner le projectionniste de cinéma, Pavel ou Sacha que tous semblent détester. Tous sont passés à l’Ouest, ont abandonné leurs patries, leurs familles, leur passé. Kessel et Sartre s’installent parfois au fond de la salle.
Un jeune adolescent, quelques apatrides qui n’ont plus que l’amitié pour se réchauffer le cœur, une famille petite-bourgeoise qui se déchirera, des amis passionnés et exaltés, une passion commune pour les grandes discussions sur la vie, la littérature, le socialisme, l’Algérie, les échecs, voilà les ingrédients du roman de Jean-Michel Guenassia. Entre chronique sociale des années 1960 et esquisse amère des déceptions du stalinisme, sur fond de rock and roll et de guerre d’Algérie, c’est un roman au style fluide, agréable, sans fioriture inutile : on se glisse dans cette histoire, on se faufile au fond du Balto et on regarde vivre ces personnages attachants et terriblement émouvants avec l’impression d’être juste à cotés d’eux, de les écouter et de les observer.
Parfois les histoires croisées de ces hommes s’imbriquent, il y a quelques retours en arrière, le passé des exilés se mêle au présent de Michel, ses études au lycée Henri IV, son amour des livres, ses relations avec Cécile, l’amie de Franck, passionnée par Aragon, Camille la jeune fille passionnée de poésie, ses relations parfois houleuses avec sa famille. Parfois on se dit que c’est long, mais il suffit d’une pause pour retrouver avec joie cette galerie touchante, ce Paris des années 60 dans lequel on aimerait vivre, ces bistrots où l’on refait le monde dans la fumée des cigarettes et les discours qui finissent souvent en engueulade générale mais où tout le monde se réconcilie rapidement. La fin n’est pas dénuée d’émotion, on comprendra pourquoi Sacha est ignoré des autres et le cœur se serrera dans les toutes dernières lignes.
Un roman jamais trop lyrique, avec juste ce qu’il faut de nostalgie, un roman d’atmosphère et d’amitiés, un roman qui nous fait aimer tous ses personnages et Paris encore plus.
Le club des incorrigibles optimistes, Jean-Michel Guenassia
Albain Michel, 758 pages, septembre 2009
Clarabel a aussi beaucoup aimé.
07:04 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note
| Tags : rentrée littéraire 2009, paris années 60, cinémathèque, aragon, sartre, kessel, émigrés russes, stalinisme, algérie, amitiés, échecs |
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