05.09.2011
Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé
« Mon Dieu, il me semble être bien vivante dans ma tombe ». Elle est vivante, Vida, ou plutôt elle tente de l'être, dans sa grande maison de Villanueva. Une grande maison que, au retour de vacances, elle et son mari Gustavo ne retrouvent pas cambriolée mais presque. Il n'y manque rien, mais on y et venu. On y est venu, on y a vécu, on en est parti. L'inspecteur Taibo va enquêter sur ses squatteurs qui occupent les riches maisons quand elles sont vides. Et partent sans rien emporter.
Ce n'est pas un polar, évidemment, même si l'intrigue repose sur cette enquête menée par Taibo. Ce n'est pas un polar car on devinera rapidement qui sont ces squatteurs. Pas un polar, non, mais bien encore une fois un roman très ovaldien, où les mots et les phrases forment des bulles de couleurs qui éclatent sur la page et forment un tableau coloré et onctueux. Coloré comme cette Amérique du Sud où se situe l'intrigue (Amérique du Sud où se situait déjà, approximativement, Ce que je sais de Vera Candida), onctueux comme l'atmosphère éthérée et mélancolique qui nimbe l'histoire et vient lentement envelopper le lecteur.
L'intrigue, pourtant, est aussi légère qu'un souffle : une femme, Vida, s'ennuie dans sa maison avec son mari riche. Ce n'est pas qu'elle ne l'aime plus, mais elle est mélancolique. Gustavo est riche et Vida vient d'Irigoy, une ville pauvre du centre du pays. Leur fille Paloma est partie, elle a fui avec son amant Adolfo et Vida ne l'a plus vue depuis longtemps. L'inspecteur Taibo, que sa femme a quitté, va tomber amoureux de Vida. Voilà. Rien de plus, on pourrait regretter l'absence de fond du roman, ou plutôt l'absence d'intrigue plus travaillée, plus élaborée, plus palpitante. Oui, peut être, et j'avoue l'avoir pensé au milieu du roman. Mais peu importe cette légèreté de l'histoire, elle est comblée, oui, comblée, par le style ovaldien que, pour ma part, je continue à aimer. Il y a des mots qui flottent dans l'espace, y ondoient, y scintillent, s'arrêtent un instant pour mieux repartir et voguer au fil des images qu'ils suscitent.
« Quand elle l'interroge, il lui fait une réponse bizarre, il lui dit que ce qu'il veut, c'est rester auprès d'elle parce qu'elle est comme un ensemble de molécules dans un vent stellaire et qu'il a peur qu'elle ne s'éparpille dans l'espace. »
Au delà de l'intrigue et de sa légèreté il y a les mots donc, et les images qu'ils suscitent. Des images où se dessinent les personnages, chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. Ici c'est de mélancolie et de regrets qu'il s'agit. Pour combattre cette mélancolie les personnages partent, s'envolent, vers de nouveau horizons parce que pour vivre il faut partir. Pour aimer il faut partir ; à son tour prendre son envol. Quitter le nid. C'est ce que raconte Véronique Ovaldé, avec sa plume, sa grâce, et son talent de conteuse. Même si Des vies d'oiseaux manque - un peu - de contenu, il n'en reste pas moins un joli conte où les mots ont la part belle et les images continuent de flotter bien après la dernière page tournée.
« Taibo sentait les cascades et les marécages, la mangrove et la roche rouge du désert, il sentait la selle des chevaux, il sentait Liberty Valance et la tristesse chilienne, il sentait les pays que l'on quitte et le cuir patiné....cet homme avait la possibilité d'être tout près de vous et très loin à la fois, c'était une sorte de qualité mélancolique, de qualité tragique, son absence était palpable et douce, Vida aurait pu embrasser l'absence de cet homme...cette avidité, cette maladresse ont fait place à l'étonnement de découvrir leur intimité dévoilée, ces gestes qu'on ne devinait pas, ces caresses amorcées qu'on ne soupçonnait pas chez l'autre, et il s'est remis à pleuvoir, elle a entendu la pluie qui tambourinait contre les volets et qui plicploquait au grenier pendant qu'elle était sous cet homme et que le sexe de cet homme dont elle était en train de devenir très amoureuse (ce sont ces histoires d'ocytocine et d'on ne sait quoi qui la rendaient si triste et aimante à la fois), pendant que le sexe de cet homme était en elle, elle se fichait de ce que le docteur Kuckart aurait dit (quelque chose comme, « Méfiez vous de la passion amoureuse, cette maladie mentale ») elle voulait juste que cet homme la complétât et la soulevât, dramatiquement, qu'il pressât sa queue dans sa bouche, que sa nudité fut complète et augmentée, et depuis combien d'années n'avait-elle pas mis la queue d'un homme dans sa bouche, la peau si lisse et tendue, sa texture et son sel ? ».
Véronique Ovaldé, Des vies d'oiseaux
Editions de l'Olivier, 236 pages, aot 2011
Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire
Véronique Ovaldé a gentiment accepté de répondre à mes questions sur "Des vies d'oiseaux". Cet interview est ici (et merci à Abeline Majorel de m'avoir guidée et épaulée pour cet interview).
09:35 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (19) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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01.04.2011
Côme – Srdjan Valjarević
Lentement et doucement, telle pourrait être la devise de l'écriture de Srdjan Valrarević. Lentement et doucement, comme la re-découverte de la douceur de vivre d'un jeune auteur serbe qui décroche, plus ou moins par hasard et certainement pas par vocation, une bourse de la Fondation Rockefeller.
Le jeune auteur, plus enclin à lever le coude que son stylo, part pour Côme et s'installe dans la sublime villa Serbeloni où il doit travailler à l'écriture de son prochain roman. Mais notre jeune homme préfère étudier les millésimes et vider la cave de la villa, remettant toujours à plus tard ce roman qui ne voit pas le jour. De ballades dans les environs, des rencontres avec les villageois ou les cafetiers, des discussions avec les autres boursiers (scientifiques, enseignants, venus du monde entier), le narrateur peut à peu s'ouvre à la douceur de vivre et à la beauté des paysages.
Un roman au rythme lent et serein, qui, s'il manie parfois une ironie distante et accueille des personnages différents et bien brossés, manque trop de relief dans son écriture pour être réellement passionnant.
Côme, Srdjan Valjarević
Acte Sud, 264 pages, décembre 2010
Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

06:10 Publié dans *Littérature serbe*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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25.03.2011
Générosité – Richard Powers
« Pourquoi on n'écrit pas en ligne ? Les journaux intimes c'est des blogs morts, non ? Russell s'est préparé trois jours durant à cette question. Il défend l'écriture privée contre celle destinée au premier venu armé d'un moteur de recherche. « Je veux vous voir réfléchir, ressentir, et non vous vendre. Vos écrits doivent être un repas entre intimes, pas un dîner spectacle. »
Il est bizarre, Richard Powers, il est bizarre car lire ses romans relève souvent d'une expérience troublante faite de j'adore, bon sang où va-t-il, ça c'est merveilleux, là je n'y comprends rien, je veux arrêter non je continue, arhh que c'est bon mais je suis perdue oh oui j'en veux encore comment mais c'est déjà fini ? Oh non s'il vous plait Monsieur Powers, encore un petit peu, pleease....
Est ce que je l'aime pour ses histoires ? Ses hypothèses ? Ses thèses montées et confrontées les unes aux autres au fil des pages ? Est ce que je l'aime parce que je suis totalement inapte à juger de ses propos scientifiques et que sa prose élève le complexe au rang d'admiration béate ?
Qui sait, mais en fait, dans le cas présent, je me fiche totalement de connaître les raisons d'un tel attachement à cet écrivain. Je l'aime pour toutes les réactions précitées je suppose, et cela me suffit.
Et toutes ces réactions, je les ai eues, toutes, une par une, en lisant Générosité.
Tout d'abord l'admiration au début, pour ces 30 premières pages où nous découvrons Russell Stone, jeune professeur d'écriture. Russell prend en main un cours dans lequel il rencontre Thassadit, une jeune femme douée de... bonheur. Oui, de bonheur, car Thassa semble traverser la vie et les épreuves dotée d'une indéfectible capacité à relativiser, à rester optimiste en toute situation, même les pires. Thassa dont la famille a été décimée en Kabylie, Thassa qui ne connait ni la rancune ni la colère.
Il y a dans l'écriture de Powers une sorte de magnétisme qui provoque une empathie profonde et viscérale pour ses personnages. Que ce soit Thassa, ou bien Russell qui a peur d'écrire, ou bien Candace, une psychologue vers qui l'envoie Russel, ou encore Thomas Kurton, qu'on va apprendre à mépriser, tous ses personnages et j'en omets plus d'un, deviennent tous des proches, des êtres presque palpables grâce à l'écriture de Powers.
Agacement (ou peur ne pas pas être à la hauteur ?) quand Powers entre dans un prose bien plus scientifique. L'aptitude au bonheur de Thassa intrigue autant qu'elle fait peur et la jeune fille va devenir phénomène de foire quand elle attire l'attention des psychologues ou, pire, de Kurton. Kurton qui prétend pouvoir modifier le génome humain. Le bonheur, une faculté génétique qui ne serait pas le fruit du vécu. Une faculté donc, un gène spécifique que Kurton aimerait isoler et... commercialiser.
Et c'est parfois difficile de ne pas se perdre dans les méandres des théories et explications touchant à la neuroscience. On doute, on s'interroge, on interroge, ceux qui comme vous, sont des adeptes, aussi, et quand on vous répond « ça vaut le coup de te forcer, je t'assure » on décide de rester avec Powers, de s'y accrocher. Après tout, on a l'habitude, on sait, au fond de nous, qu'on peut et qu'on doit lui faire confiance, il nous a déjà emmené loin avec ses précédents romans.
Alors on plonge, avec délice, on admire les théories, on les explore, on les rejette ou on les adopte. Parce qu'au delà des théories, donc, et de cette hypothèse effrayante : « le gène du bonheur peut-il être identifié, isolé, exploité pour améliorer l'être humain et la vie » il y a dans le roman de Powers une multitudes d'autres thèmes, richement exploités, sous-jacents et pourtant tout aussi présents et constants : l'écriture et le voyage intérieur face aux stimuli techniques, télévisuels, électroniques etc, l'opposition valeurs humaines / valeurs scientifiques, l'exploitation commerciale des individus, (Thassa se voit proposer trente deux mille dollars pour ses ovules), la surmédiatisation, l'exploitation outrancière des media papier et internet, des talks shows (Oona – Oprah)...
Bref, Générosité possède des strates infinies d'interprétation où chacun peut piocher la thèse et le sujet qu'il préfère pour s'y ancrer. Le tout étant recouvert d'une pellicule passionnante : l'écriture et l'impact de la fiction sur un lecteur. Et son auteur.
« Voici le secret le plus important d'une écriture vivante : laissez votre lecteur libre de voyager. Supprimez les poste-frontières, les déclarations en douane, les visas : laissez chaque lecteur entrer au pays de ses besoins les plus intimes. »
Générosité (Un perfectionnement) – Richard Powers
Traduit de l'anglais américain) par Jean-Yves Pellegrin
Le Cherche Midi, mars 2011, 472 pages
Cuné :
« Générosité - Un perfectionnement est un excellent roman, qui dresse quelques picots pour nous empêcher de l'engloutir sans possibilité de le digérer. J'ai mis 150 pages avant qu'il m'accepte enfin en son coeur, pour ne plus pouvoir le lâcher par la suite, hérissant de cornes de plus en plus erratiques chaque page, ou presque. »
Keisha :
« Impossible, vraiment, de communiquer sur cette lecture sans la dénaturer. C'est Richard Powers, et pour ceux qui ne connaissent pas, sachez qu'il n'est pas homme à trancher, mais à présenter, questionner, pousser le lecteur dans ses retranchements. Le moindre paragraphe peut se révéler motif à réflexion sans fin, la moindre phrase peut receler des comparaisons ou raccourcis déconcertants. Mais, éblouissant, léger, il passe et entraîne vers d'autres chemins »
"Richard Powers m’a promenée, a aiguisé ma curiosité dans ce livre dense et magistral ! J’en suis restée bouche bée…"
Papillon : "Avec une intelligence rare, et d'une plume dense et caustique, Richard Powers mène une réflexion sur le bonheur et analyse le monde moderne."
06:10 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : richard powers, le bonheur faculté génétique ?, media, talk shows |
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24.03.2011
La nuit de Lampedusa – Daniel Picouly
La nuit de Lampedusa réunit Bonaparte, le chevalier Saint George, Joséphine de Beauharnais, le général Berthier, et beaucoup d'autres. Le roman s'ouvre, sur le récit du général Berthier qui écrit la notice nécrologique de Bonaparte puis sur l'enterrement de Saint Georges, qui commente ses obsèques en observateur caustique : Jeanne sa maîtresse se découvre enceinte tandis que l'ennemi de toujours du Chevalier, le Mac vient demander des comptes sur sa tombe. De son coté, Bonaparte, pas encore empereur, est embourbé dans sa campagne d'Egypte tandis que Josephine occupe son temps entre amants et voyantes.
Il y a des romans historiques réussis. On y trouve un événement ou des personnages réels, une touche de romanesque, une pincée de vision personnelle, le tout lié avec un style agréable, qu'il soit recherché, décalé ou drôle. Ils respectent la réalité même si l'auteur y a ajouté une touche personnelle.
Des personnages historiques ? Oui, nous les avons avec Bonaparte, Berthier, Joséphine, Saint Georges et consorts.
La touche personnelle ? Oui, on peut sans doute appeler touche personnelle le fait de réinterpréter un réalité historique (Bonaparte s'est bien embourbé en Egypte en voulant couper la route des Indes aux armées anglaises, Josephine n'a jamais été fidèle, de même que son mari). Néanmoins Daniel Picouly, en entrecroisant les trois récits (ceux de Bonaparte, de Josephine et de Jeanne et ses acolytes) en de courts passages ne cesse de passer d'une histoire à l'autre, embourbant son récit par ces petites saynètes qui semblent bien décousues et s'enchaînent dans une alternance qui devient, au final, totalement lassante et surtout ennuyeuse à périr.
Le romanesque ? Oui, les aventures de Mac, Jeanne et ses chevaliers servants sont sans doute sensés apporter ici une touche d'aventures. Mais que de vent dans ces aventures si peu crédibles, si peu intéressantes, si vaines et creuses que l'on se demande à quoi elles servent, dans la mesure où le tout ne mène à rien. L'utilisation de personnages réels et fictifs n'apporte rien de neuf à ce que nous savons de l'Histoire, et l'amoncellement d'anecdotes fictives ne fait que plonger le tout dans un magma dépourvu de saveur.
Une vision personnelle ? Oui, c'est le moins qu'on puisse dire. Là dessus rien à dire. D'ailleurs Daniel Picouly ajoute des détails très personnels, comme ce quartier noir de Paris appelé Harleem, ou le chevalier Mac, inventeur de la restauration rapide.
Le style agréable ? Eh bien non, justement : le style est simpliste (j'ai lu certains commentaires parlant d'un style « soutenu », « plombant » « riche » : je l'ai trouvé fade et sans relief aucun), et la narration au présent plombe le tout.
Bref, un roman pour moi insipide et inintéressant, aussi fade et creux que mal écrit, dont la lecture fut un pensum.
La nuit de Lampedusa, Daniel Picouly
Albain Michel, mars 2011, 483 pages
Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

06:13 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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22.03.2011
Les imperfectionnistes – Tom Rachman
« Internet est à la presse ce que le klaxon est à la musique. »
Et pourtant c'est un véritable concert de klaxons, d'acclamations, de hourras, qu'Internet devrait réserver, aujourd'hui, à ce roman, mais détaillons un peu le propos, quand même...
Au début des années 50, Internet n'était seulement qu'une vague idée, un germe pas encore éclos quand Cyrus Ott crée un quotidien international, dont les bureaux sont basés à Rome. Un quotidien dont le lecteur de ces « Imperfectionnistes » va suivre l'évolution à travers onze de ses collaborateurs (ou lecteur), et ce sur une cinquantaine d'années.
Onze personnes, qu'ils soient grand reporter, correcteur, secrétaire de rédaction, rédacteur en chef, pigiste ou encore une lectrice fidèle. Onze histoires qui sont autant de petits bijoux bourrés d'humanité, ciselés avec la précision et la délicatesse de l'auteur, ancien journaliste.
Il y a Lloyd Burko, le correspondant à Paris ex grand reporter grand séducteur, à présent vide d'inspiration et cocu, véritable has been qui ne peut plus vendre un seul papier, prêt à inventer un scoop pour pouvoir écrire. Il y a Hardy, la reporter du service économique, anorexique et paumée. Il y a Winston le nouveau pigiste naïf qui ne connait rien au métier et se fera rouler par un vieux briscard, ou encore Ruby, la secrétaire de rédaction aigrie, seule et pathétique, Graig le rédac-chef adjoint qui déteste son métier, Kathleen la rédac-chef de tête castratrice...
Ces onze histoires pourraient presque se lire indépendamment, elles s'attachent tour à tour à chacun des personnages, chacun à une époque différente de la vie du journal. Entre chacune d'elles, un intermède sur l'évolution du quotidien à travers les ans. On retrouve dans chaque histoire un ou des personnages que l'on a précédemment rencontrés, le tout brosse tableau très humain et complet des différent acteurs du journal et place le tout dans un contexte très humain, bourré d'empathie pour ces bras cassés aussi pathétiques que touchants.
Car ce sont tous plus ou moins des bras cassés, des anti-héros, aux prises avec le doute, la peur, la douleur. Journalistes, rédacteurs ou acteurs à différents niveaux d'un journal, il n'en sont pas moins humains et fragiles, touchants, parfois agaçants, parfois désolants. Jusqu'à cette lectrice de la première heure, lectrice dans le sens premier du terme, lectrice avide et assidue, mais en retard d'un demi siècle sur son temps.
Humain, drôle, touchant, attendrissant, parfois révoltant et toujours d'une incroyable justesse, Les imperfectionnistes se lit avec avidité et tendresse. On se réjouit de recroiser Lloyd ou Ruby, ou un autre quelques années plus tard, on s'attache à tous les personnages secondaires (tous aussi finement croqués que les principaux), on aimerait que le journal soit toujours publié et ne souffre pas de l'effondrement du nombre de lecteurs, on aimerait que les capitaux entrent, que.... bref, on aimerait que le roman ne s'arrête pas, ou que Brad Pitt, qui en a acheté les droits, réussisse à en faire un film à la hauteur de la beauté du roman.
Il a en tous cas une base solide. Pour le reste, j'ai hâte de voir le résultat.
Les imperfectionnistes, Tom Rachman
Grasset, janvier 2011, 390 pages.
L'avis de Cuné, qui m'a donné envie de me précipiter sur ce roman,
Et une interview de l'auteur sur Culture-Café.
06:15 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : très bon, presse, journalisme, bras cassés de la vie, rome, pigistes, reporter, lecteurs |
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20.03.2011
True grit / Charles Portis / Joel et Ethan Coen
Tiens, il y a du western dans l'air. Du western et des marshall, des indiens, de la gnôle, des chevaux, des paysages américains et des accents à couper au couteau.
L'histoire est celle de Mattie Ross, quatorze ans. Pour venger son père, assassiné par son métayer Tom Chaney après une partie de cartes trop arrosée, la gamine intrépide et pas timide pour deux sous se rend à Fort Smith (Arkansas) pour engager un marshall qui ramènera le fuyard que personne ne prend la peine de rechercher.
Mattie engage Rooster Cogburn, marshall imbibé, âgé mais encore considéré comme le meilleur dans sa partie. Un autre marshall, LaBoeuf, vient les rejoindre du Texas car lui aussi est à la poursuite de Chaney.
Une épopée à l'américaine, donc, sur fond de grands espaces, coups de fusil, gnôle et affrontement entre Cogburn et LaBoeuf, tous deux rivaux dans la chasse d'une même homme.
Au commencement, True Grit (littéralement Vrai Cran) est un roman de Charles Portis publié en 1968. Un roman très western dont le style distancié (c'est Mattie Smith qui raconte cette aventure quelque vingt cinq ans plus tard) m'a laissée de glace. Si l'histoire est intéressante, si on se laisse prendre au jeu et aux affrontements entre cette gamine et les deux chasseurs de prime baroudeurs, je n'ai pu entrer véritablement dans le roman tant j'ai trouvé le style trop distancié.
Il y a pourtant de l'humour (un dialogue notamment entre Cogburn et le juge Parker et Mr Goudy lor d'un procès auquel Mattie va assister est totalement jouissif tant les réparties de Cogburn sont incisives et provocantes) (ou tout simplement, tout au long du récit, les réparties à la fois insolentes et candides de Mattie, tant avec les deux marshall qu'avec Stonehill à qui elle veut vendre des poneys). Et malgré cet humour je suis restée plus ou moins indifférente face à l'histoire et le style. Quand ça ne marche pas, ça ne marche pas.
Les a priori étaient-ils trop persistants quand je suis allée voir le film ? En tant que fan des films des frères Coen, je pensais être conquise par l'adaptation mais j'ai été tout aussi perplexe. Et pourtant le film a des qualités, évidemment : l'image et la photographie sont superbes, les jeux d'ombre et de lumière parfois poétiques (la grande scène de chevauchée nocturne est de toute beauté), le jeu des comédiens est bon (Jeff Bridge (même j'ai trouvé qu'il manquait un peu de nuances dans son jeu), la jeune Hailie Steinfield, Matt Damon ou Josh Brolin, dans le rôle de Tom Chaney, mon préféré). Malgré ça, je m'y suis ennuyée tout autant qu'avec le roman. Il m'a manqué ce zeste de folie que j'aime retrouver dans les films des frères Coen.
Quand ça ne marche pas, ça ne marche pas. Dommage pour moi, qui semble être l'une des rares à ne pas avoir aimé le roman ou le film.
True grit Charles Portis,
Le serpent à plumes, janvier 2011, 218 pages
True grit, Joel & Ethen Coen
février 2011
D'autres avis, bien plus enthousiastes que moi : Sylire, Folfaerie, Claire, Eiluned, Keisha, Cathe. Caroline est aussi en demi-teinte, tout comme BMR et MAM.
06:27 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, *Séance pop corn*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : faut dire aussi que je n'aime pas les westerns... |
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17.03.2011
Le caveau de famille – Katarina Mazetti
Martine Désirée à la ferme.
Souvenez vous : on avait laissé Benny et Désirée, à la fin de « Le mec de la tombe d'à coté », alors
qu'ils tentaient de faire un bébé. Trois essais sinon rien, ils avaient décidé d'aviser seulement sur l'avenir de leur situation si l'essai s'avérait concluant.
Concluant, il l'est, et voilà que ces deux tourtereaux, qui s'aiment malgré les embuches, ie leurs caractères, vies, goûts, éducations respectives à l'opposé les uns des autres, décident de vivre ensemble, et, mieux encore, de convoler.
Si le premier tome de leurs aventures avait un coté drôle et souvent une grande finesse, ce « Caveau de famille » devient bien plus pataud au fil des récits entrelacés de Benny et Désirée. Ici encore, les chapitres alternent les points de vue des deux tourtereaux, en y incluant au début quelques récits faits par Anita, l'ex de Benny.
Mais les péripéties de ce couple qui sombre dans une normalité routinière où chacun, dans sa partie, se lance dans des récriminations larmoyantes ou aigries, c'est selon (et pas essentiellement Désirée, d'ailleurs) , finissent par perdre leur finesse et leur humour. Un humour certes présent par endroits (vous connaissez beaucoup d'hommes qui conseilleraient à une femme enceinte de prendre un autre gâteau car « ça augmenterait la teneur en graisse de ton lait »?) , mais qui se tarit au final en même temps que la communication entre Benny et Désirée.
L'humour s'est tari, tout comme ces petits détails qui faisaient que Le mec de la tombe d'à coté visait toujours avec justesse ces petits rien et ces grands tout qui font le suc des relations homme-femme. Ici, Katerina Mazetti grossit le trait avec des situations souvent peu crédibles où Désirée semble avoir perdu d'un coup féminité et intelligence (on a plutôt envie de lui suggérer un moyen de contraception) et où même les enfants survivent à des accidents gravissimes de façon bien opportune. Le tout se répète inlassablement jusqu'à la fin qui se termine en mode quand y'en a plus y'en a encore. Mouais. C'est bien dommage car si bon nombre de lectrices se sont identifiées à Désirée quand elles l'ont rencontrée, l'image que donne Katarina Mazetti de cette jeune femme intelligente devenue bonbonne ne donne plus du tout envie de s'y retrouver.
Madame fait tout à la maison, s'occupe des enfants, de la cuisine, du ménage, Monsieur aimerait qu'on l'aide davantage à la ferme, aimerait pouvoir s'asseoir en rentrant avec son journal et sa bière : Madame peine à conjuguer vie professionnelle et vie familiale, Monsieur préfèrerait qu'elle se lance dans la vente à domicile, ... certes, ces préoccupations sont universelles et intemporelles, mais, déclinées sur le même mode pendant 237 pages, quatre années et plusieurs enfants, elles deviennent aussi répétitives qu'ennuyeuses.
Comme leur vie de couple ?
Le caveau de famille, Katarina Mazetti
Gaïa, 237 pages, mars 2011
Les avis de Cuné (merci pour le prêt) Tamara, Cathulu, Emeraude.
15.03.2011
Comment je suis devenu un écrivain célèbre – Steve Hely
Pete Tarslaw aimerait bien gagner de l'argent mais son petit boulot ne lui rapporte pas grand chose : il réécrit des lettres de candidatures pour des candidats prêts à payer pour qu'on leur rédige une belle lettre qui les fera entrer dans les meilleures universités / meilleures sociétés. Il est sympa, Pete, un peu râleur, un peu buveur, un peu glandeur. Doué pour écrire ou en tous cas aligner des mots correctement.
Il faut l'invitation au mariage de son ex et une interview, à la télé, d'un écrivain à l'écriture à forts potentiels lacrimal et commercial qui met le feu aux poudres de son imagination : Pete va écrire un roman. Un roman qui se vendra, et pour ça, il épluche une par une toutes les méthodes marketing et se lance dans la grande aventure littéraire, heu, commerciale
10.03.2011
Alex – Pierre Lemaître
C'est marrant parce qu'au début, je me suis dit que le style était trop différent des précédents
romans de Pierre Lemaître. Très sec, presque parlé, des faits, des actes, point. Et puis au bout de quelques pages ces faits, ces gestes, ces situations viennent s'enchaîner, s'imbriquer, se bousculer et on n'a qu'une envie : y rester, s'y enfoncer, oublier qu'on est presque demain et que demain, justement, il faudra se lever. Et demain, donc, ou aujourd'hui, en tous cas ce matin, on ne sait plus, on a perdu la notion du temps, ou alors on l'a toujours mais on s'en fout, on oublie que l'on doit partir. On reste avec Alex et peu importe le reste. Il attendra, de toute façon.
Alex a une trentaine d'années, elle est jolie dans le sens jolie-mais-discrète. Les hommes se retournent sur son passage et notamment un quinquagénaire qui semble la suivre. Alex ne se méfie pas assez et, alors qu'elle rentre chez elle, elle est kidnappée par cet homme qui l'enferme dans un entrepôt. Ce qu'il veut ? « La voir crever ». C'est clair, net, sans appel. Alex se retrouve enfermée dans un cage suspendue à quelques mètres du sol, avec des rats affamés pour seule compagnie.
Un témoin a assisté à l'enlèvement et prévenu la police. Le commissaire Camille Verhoeven est chargé du dossier (Camille Verhoeven, héros de « Travail soigné » du même Pierre Lemaître (toujours pas lu, honte à moi)), Camille le petit flic caractériel, un mètre quarante cinq et le veuvage pas encore digéré, se retrouve mêlé contre son gré à cette affaire : il n'y a personne d'autre pour prendre l'affaire en mains, il va devoir s'y coller, en attendant que son collègue revienne.
Au début, donc, le style est étonnant : sobre, sec, rapide, nerveux. Et s'il m'a laissée perplexe pendant quelques pages, il m'en aura fallu seulement quelques autres pour être irrémédiablement rivée à mon exemplaire. Pierre Lemaître excelle à créer des situations et des atmosphères toutes aussi parfaitement tendues que magistralement orchestrées. De page de page, on suit tour à tour Alex aux prises avec son ravisseur (qui est-il, pourquoi veut-il sa mort ?) (Alex, fermement résolue à survivre et se battre) et Camille Verhoeven qui se prend peu à peu au jeu de l'enquête, Camille Verhoeven personnage fêlé, démoli par la mort de sa femme après qu'elle ait été kidnapée. Cette affaire, il ne la quittera pas, finalement.
Etonnante aussi la tournure que prendra le roman dans la deuxième partie où l'on apprendra qu'Alex n'est pas la simple victime d'un banal pervers, et c'est là que se révèle tout le machiavélisme de Lemaître : l'enquête se transforme, les victimes ne sont plus celles qu'on pensait et le tout prend une tournure bien plus sombre avec des ramifications aussi tortueuses qu'habiles, des hommes assassinés à l'acide sulfurique, tous semblant être choisis au hasard sans autre lien que celui de croiser, un jour ou l'autre, la route d'Alex.
Un roman idéal pour oublier le reste donc, où la folie et la vengeance ont la part belle. Des mots simples et un style sans fioriture aucune révèlent des personnages ambigus, tous aussi fascinants les uns que les autres. Que ce soient les personnages secondaires qui exhalent tous un parfum âcre d'humanité salace ou de salacité parfois simplement humaine (un des talents de Lemaître consiste justement à saisir, grâce à d'infimes détails ou descriptions, des fragments d'humanité bien croqués qu'il balance, l'air de rien, à la face de son lecteur) ou Camille Verhoeven, idéalement torturé et pugnace, tous les protagonistes qui évoluent autour d'Alex, (est-elle victime, est-elle bourreau ?) , sont parfaitement maîtrisés.
Jusqu'à la fin, on dévore ce roman presque sans mâcher, voracement. Et cette fin... parfaite.
Alex, Pierre Lemaître
Albin Michel, 392 pages, janvier 2011
Les avis de Stéphie, Claude Le Nocher, Clara, Pimprenelle
06:05 Publié dans *Litterature Française*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (24) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : suspens, polar, maîtrise, nuit blanche, mais la couverture est moche, dommage |
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09.03.2011
La fée Benninkova – Franz Bartelt
Imaginez que vous êtes tranquillement installé chez vous, le télé allumée diffusant un
dessin animé. Vous n'attendez personne (de toute façon personne ne vient jamais vous rendre visite). On frappe à la porte, vous ouvrez et voyez débarquer une jolie fille. Elle a très envie de faire pipi et vous raconte qu'elle est poursuivie par de très, très méchants lutins noirs, qu'elle est une fée (une gentille fée parce que les fées sont toujours gentilles), qu'elle a perdu sa baguette mais que, dès qu'elle l'aura retrouvée (si vous l'autorisez à la commander par la poste sous votre nom, puisque les très méchants lutins noirs ont infiltré la poste et pourraient la lui voler), elle exaucera votre souhait le plus cher.
La fée Benninkova commence comme un conte qu'on pourrait qualifier de loufoque, à moins que ce ne soit enfantin. Un peu des deux mon colonel ? Enfantin parce qu'il s'agit d'une fée et que de très méchants lutins noirs rodent dans les parages. Mais le narrateur de l'histoire, qui voit cette féérique apparition bouleverser sa vie, est aussi lourdement handicapé : difforme, boiteux, laid, notre quasi Quasimodo vit reclus depuis que Marylène, caissière de supermarché de son état er profiteuse dans l'âme, l'a plumé et exploité pendant quelques mois.
L'enfantin n'a plus de mise, laissez les enfants passer leur chemin. Si la gentille fée est aussi une emmerdeuse de première, entêtée, la langue bien pendue, qui s'emporte rapidement sur les injustices de la vie, le narrateur quant à lui, raconte une histoire beaucoup plus morose, où le handicap est moqué, raillé et lâchement exploité par un couple de profiteurs aussi malins que cruels.
Grâce à sa plume qui sait alterner moments tendres et caustiques, à son humour posé qui lâche au détour d'une phrase apartés, allusions, ou tout simplement mots qui font mouche, le tout sans jamais forcer le trait, Franz Bartelt (dont j'avais découvert la plume avec le très bon « La mort d'Edgar ») raconte simplement avec ce ton posé et plein de finesse une histoire de solitude, de désirs inavoués ou raillés, de petites bassesses et de grande naïvetés cruellement exploitées.
Un joli conte à la fois cruel et tendre, gentiment extravagant où l'humour distancié se déguste avec gourmandise. Seule la fin me laisse quelque peu perplexe, mais au final, une lecture agréable et savoureuse.
La fée Benninkova, Franz Bartelt
Le dilettante, 158 pages, décembre 2010
L'avis de Stephie, que je remercie pour le prêt.
06:10 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : conte, cruauté, solitude, bartelt |
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