21.12.2010
La fortune de Sila – Fabrice Humbert
Un restaurant. Un serveur, des couples, des familles, des amis attablés. Un milliardaire russe et sa femme, un mathématicien et son ami, un homme qui a fait fortune dans le crédit immobilier. Un enfant bouge trop et gêne le serveur, le serveur lui demande de se pousser, le père de l’enfant se lève et frappe le serveur.
Et rien ne se passe. Tous baissent le nez dans leur assiette, le serveur retourne en cuisine. Personne n’a bougé, personne ne s’est interposé. La vie continue.
Un prologue amer et parfaitement réussi pour le roman de Fabrice Humbert. Sec, nerveux, il plonge directement le lecteur en apnée et le capte sans ambages. Une scène d’ouverture qui va découler sur les personnages attablés ce jour là et leurs existences vouées à l’argent.
Mark Ruffle, l’homme qui a frappé, est l’archétype du profiteur roublard. Il a bâti sa fortune sur le crédit immobilier et vend des crédits aux plus faibles ; sa fortune repose sur l’exploitation des subprimes aux États-Unis. Lev est un milliardaire russe qui a profité de l’écartèlement de l’empire de Russie. Simon est une jeune et brillant mathématicien reconverti dans la finance anglaise. Autour d’eux, des femmes qui subissent et acceptent elles aussi les compromis faciles. Certaines partiront, d’autres pas.
Fabrice Humbert plonge le lecteur dans l’univers apparemment feutré de la finance, dans des milieux où l’argent se compte en milliards. Univers feutré en apparence, univers miroir d’un coté fastueux et de l’autre d’une violence larvée et souterraine. Ces personnages dont les routes se croiseront peu où à peine évoluent dans un monde où le pouvoir et la réussite se bâtissent sur un terreau fait d’intimidation et d’écrasement des faibles. Lev, Simon et Mark, dans une spirale infernale, oublient leurs idéaux et rêves de jeunesse pour devenir des monstres prêts à tout, la faim et la soif de pouvoir devenant toujours plus voraces. Certains se demanderont toujours s’ils ont fait les bons choix, certains hésiteront, d’autres agiront sans la moindre morale.
A coté d’eux, Sila, le serveur émigré du Sénégal, leur oppose la fraîcheur et l’innocence.
Entre pouvoir, corruptions, lâchetés et compromissions, Fabrice Humbert dessine un monde sans pitié où la corruption et la violence sont maîtresses. Ses personnages avancent avec avidité, s’interrogent, ou pas, sur leurs choix et leurs possibilités.
Vendre son âme, posséder le pouvoir, accumuler sans cesse et toujours plus, mais pour quoi ? Un roman dont le style et le récit happent le lecteur et, même s’il tend à être trop professoral, à trop détailler, expliquer, donner au lecteur des clefs qu’il ne demande qu’à deviner par lui-même, s’il tombe parfois dans l’excès d’analyse et de démonstration, n’en reste pas moins un bon roman et une découverte agréable.
La fortune de Sila – Fabrice Humbert
Le passage, août 2010, 317 pages
L’avis de Papillon : « Un roman brillant et extrêmement cruel ».
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| Tags : argent pouvoir, finance, compromissions |
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17.12.2010
Quand blanchit le monde – Kamila Shamsie
Hibakusha : victime des bombes nucléaires. Survivant.
Hiroko Tanaka est une hibakusha. Elle a survécu à la bombe. Hiroko vivait à Nagasaki. Elle était jeune et aimait Konrad, un allemand. Ils voulaient se marier après la guerre. Avoir des enfants et peut-être voyager, rendre visite à la demi-sœur de Konrad qui avait épousé un anglais et vivait en Inde.
Mais la bombe a détruit Nagasaki, leur amour, et Konrad. Quelques années plus tard, marquée à vie par deux immenses tâches noires sur son dos, traces des brûlures de la bombe, Hiroko se rend à Dehli pour rendre visite à Elizabeth Weiss Burton, la demi-sœur de Konrad. Elle restera en Inde et rencontrera Sajjad Ashraf l’employé de James Burton. Ces deux là vont se reconnaître, s’aimer, et s’enfuir pour se marier. Mais l’Inde est déchirée elle aussi, l’Indépendance arrive, les anglais s’en vont, les hindous et les musulmans se déchirent. La Partition se met en place et Hiroko et Sajjad, de retour de voyage de noces, ne peuvent revenir au pays. Un Indien qui a épousé une Japonaise. Des parias, donc. Ils s’installent au Pakistan tandis que, de son coté, Elizabeth Burton quitte son mari et s’envole pour New York.
Quand blanchit le monde est un roman dense, passionnant, qui nous entraîne de Nagasaki à New York en passant par Delhi, Karachi ou Islamabad. A travers plusieurs générations, nous suivons deux familles intimement liées par une tragédie (la famille Burton-Weiss et la famille Tanaka-Ashraf) qui survivent dans un monde toujours en guerre, deux familles multi-culturelles (Elisabeth née allemande, mariée à un anglais, divorcée aux Etats Unis, et Hiroko et Sajjad, la japonaise et l’indien qui ont refait leur vie au Pakistan) et marquées au fer par les deuils qui les ont rongées au fil des ans. Car si la seconde guerre mondiale est terminée, la menace nucléaire continue de peser : que ce soit la bombe indienne ou celle que le Pakistan projette d’acquérir, l’ombre d’une nouvelle tragédie continue de ravager les destins de ces deux familles. La menace nucléaire tout comme la folie et la rage des hommes et des nations qui se déchirent à travers les années et les pays.
A travers Harry, le fils d’Elizabeth émigré aux Etats Unis avec sa mère, qui s’engage dans la CIA, ou Raza, le fils de Hiroko et Sajjad, jeune homme emporté dans les tourments qui déchirent le Pakistan et l’Afghanistan en pleine guerre contre l’URSS, on ne peut que se laisser porter par cette fresque familiale. Une épopée sous laquelle se dessine aussi une l'histoire géo-politique, celle des guerres d’Afghanistan et du Pakistan, les guerres externes ou internes, la montée de l’intégrisme et des Talibans, aussi bien que l’ingérence des Etats-Unis prêts à tout pour assoir leur puissance. Une guerre qui est, depuis 1945, toujours aussi larvée et encore accrue depuis le 11 septembre.
On ne peut qu’aimer Hiroko, Sajjad, Harry, Raza, Elisabeth ou Kim. Ces deux familles, liées par une amitié indéfectible qui unira leurs enfants sans qu’ils se rencontrent (comme Raza et Kim, la fille d’Harry), traversent les épreuves et les guerres en se protégeant mutuellement, en s’appuyant, se haïssant parfois pour mieux se pardonner. Des actes anodins, des parcours, des chemins qui s’écartent et les vies sont bouleversées mais toujours intimement soudées les unes aux autres. Hiroko, personnage phare du roman, incarne à elle seule la force de la résilience et de la souffrance que l'on apprend à supporter.
De Nagasaki en 1945 à New-York en 2002, Kamila Shamsie nous offre là une toile étonnante, ou s’imbriquent émotions, douleurs et joies, parfaitement ancrées dans une réalité historique et géo-politique. L’ombre de ces oiseaux sur le dos d’Hiroko, symbole de la bêtise humaine et de l’horreur que peuvent commettre les nations, continue de détruire les destins à travers des actes parfois anodins dont les conséquences sont irréversibles. Jusqu’aux dernières lignes.
Quant blanchit le monde – Kamila Sahmsie
Buchet Chastel, septembre 2010, 492 pages
Les avis de Katell, Pimprenelle.
06:00 Publié dans *Littérature Iranienne, Afghanne, Pakistannaise*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : nagasaki, 11 septembre, histoire familiale, guerre, etats unis, guerre froide, destins croisés, enchevetrés, séparés, réunis |
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15.12.2010
Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron
En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ! Un brave homme qui travaille comme correcteur dans un journal régional. Le soir, il relit, corrige les articles écrits par les journalistes, là-haut, dans la salle de rédaction. Lui, comme ses collègues, est relégué au sous-sol, là où les rotatives tournent, là où la nuit s’échangent les blagues, les farces, et même parfois les confidences… C’est sa collègue qui lui a demandé de rédiger un article sur son métier. Alors il écrit. Et chaque chapitre, qui commence par la même phrase « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional », sonne comme une ritournelle, une ode à ce métier qui petit à petit disparaît. Les machines remplacent peu à peu les hommes.
Un récit très court dans en forme d’hommage à l’un des derniers métiers traditionnels de la presse. A travers le récit du narrateur, qui s’obstine, se reprend, se répète, semble petit à petit perdre la tête, on découvre un vieux garçon (il vit avec sa mère, est passionné par les circuits de trains), un univers nocturne en voie de disparition, celui des salles de correction, leurs traditions, petites habitudes tissées au fil des nuits passées à travailler ensemble, les anecdotes qui se racontent en rigolant, leurs héros tristes et désabusés, personnages touchants autant qu’amusants.
En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ? Du plomb oui, du plomb qui peu à peu le ronge et lui fait perdre la tête. Le récit devient plus sombre, le personnage sombre lui dans la folie… Du plomb, oui. Dans la cervelle. Ca s’appelle le saturnisme.
Un roman qui m’a beaucoup touchée, autant par son style parfois gouailleur, direct et très maîtrisé que par une histoire-hommage teintée d’amertume et de tendresse envers toute une profession.
Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron
Buchet-Chastel, septembre 2010, 107 pages
L’avis de Tamara.
Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire, ce roman faisait partie de la Sélection « Premier roman » .
06:00 Publié dans *Litterature Française*, Prix Web Cultura, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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13.12.2010
Le journal secret d’Amy Wingate – Willa Marsh
Aborder la ménopause une bouteille dans chaque main, c’est peut-être pas mal. Ecrire un journal peut être une bonne alternative. C’est le conseil que donne son médecin à Amy Wingate qui aborde sa cinquantaine et se sent de plus en plus susceptible. Susceptible, ou supportant difficilement les réflexions maladroites, ou tout simplement bêtes, de sa voisine Francesca, trentenaire mariée qui joue à merveille son merveilleux rôle d’épouse et de mère merveilleuse dans sa merveilleuse maison rénovée auprès de son merveilleux mari Simon. Amy entame donc la rédaction d’un journal qu’elle tient quotidiennement.
Amy vit seule, entourée de ses merveilleux voisins, donc, chez qui elle passe de merveilleux dimanches. Elle les aime bien, Amy, mais elle sent parfois poindre en elle une pointe d’agressivité, ou de raillerie. Ou de culot, comme quand elle pousse un jeune garçon assis le rebord d’un pont. Ce jeune garçon, Gary, qu’elle a surpris un peu plus tôt en train de voler dans un magasin, ce jeune garçon qui la narguait visiblement. Il la narguait, elle l’a poussé. Automatisme dont la première surprise est Amy elle-même.
Il est charmant, ce journal, on sent pointer pour Amy une véritable attirance, pour ses pensées si justes, si cruelles parfois et si sensées. Amy observe, écoute, et retranscrit dans son journal les menus événements qui remplissent ses journées. Et loin d’être ennuyeux, ce journal d’une célibataire endurcie se laisse lire avec plaisir, on y suit avec le sourire les aventures tragi-comiques des jeunes couples qui entourent Amy, leurs faux-semblants, leurs jeux de société où le bonheur doit être parfait (merveilleux !) et affiché même s’il est en réalité complètement illusoire.
Le ton n’est jamais amer, tout comme Amy, et au contraire le récit fait largement sourire, ses considérations et anecdotes étant criantes de vérité (« Très tôt, j’ai du m’assurer de faire éclater un mythe : non, je n’adorais pas donner son bain au bébé. Il ne fait essentiellement que baver, hurler, ou les deux à la fois. Lorsque j’ai compris qu’on s’apprêtait à me transformer en forçat à l’heure du bain… " mais si, elle est fantastique avec les enfants, ma chère, elle adore ça, la pauvre petite, vraiment…. " j’ai été bien contrainte de prendre certaines dispositions. J’ai fait en sorte de lâcher une fois ou deux le bébé sur la table à langer, après quoi j’ai bien failli le noyer – des peccadilles de cet acabit…. J’ai été rapidement rétrogradée et je suis désormais affectée aux contes. »).
Que ce soit dans son observation quotidienne de ses voisins (lesquels retrouveront bientôt un autre couple qui viendra apporter quelques rebondissements au journal) ou son récit de ses relations avec le jeune Gary, qu’elle va prendre un peu sous son aile, Amy est décidément une femme attachante, qui révèlera petit à petit son propre passé et ses propres relations avec les hommes.
C’est touchant, juste, bourré d’un humour très discret mais bien présent, on s’attache follement à cette « plus toute jeune » qui nous plonge dans l’atmosphère paisible d’une bourgade anglaise où les petits et grands soucis des gens ordinaires sont poignants de justesse et racontés au final avec beaucoup de délicatesse.
« Francesca est à la porte avec les enfants, prête à m’accueillir. Simon est juste derrière elle, une bouteille à la main. Il faut en passer par la pantomime habituelle, mais pour une raison quelconque, je trouve cela moins irritant que la dernière fois. Suis-je en train de m’adoucir avec l’âge ? A Dieu ne plaise ! J’ai hâte de devenir une vieille femme difficile, tyrannique et totalement désagréable ! Après tout, il faut se réserver certains plaisirs pour ne pas devenir sénile. »
Le journal secret d’Amy Wingate – Willa Marsh
Littératures autrement, novembre 2010, 206 pages
Les avis de Cuné, Cathulu et Juliette
06:05 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (19) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : célibataire endurcie, angleterre, relation vieille fille jeune paumé, couple, mieux vaut être seule, que mal accompagnée, sans amertume, et avec humour |
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08.12.2010
Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello
Ça ressemble à un roman policier classique, un roman de bonne facture où tous les éléments de crime et de l’enquête sont donnés au lecteur qui pourra s’il le veut en tirer rapidement ses conclusions. Le lieu, une ville de province. Le crime : Emilie Brunet et son amant ont disparu depuis plusieurs jours. Les protagonistes habituels : le mari, principal suspect, la maîtresse, la gouvernante, le meilleure amie…. Le policier : Achille Dunot, enquêteur à la retraite, grand lecteur expert dans l’œuvre d’Agatha Christie.
Ça pourrait, mais ce n’est pas tout à fait ça. C’est même fichtrement plus compliqué. Achille Dunot est enquêteur à la retraite, certes, mais il est frappé d’amnésie antérograde : il oublie tout des événements de la veille et doit relire chaque matin le carnet dans lequel il a consigné la veille tout ce qu’il a appris. Henri Gisquet, son supérieur, lui demande de l’aider à résoudre cette affaire qui parait simple : Claude Brunet, le mari d’Emilie, a été arrêté. Principal suspect, il a été passé à tabac par un jeune inspecteur persuadé de le faire ainsi avouer. Mais Claude Brunet, suite à cette bavure, est lui-même devenu amnésique : il n’a aucun souvenir de la journée qui a précédé la disparition de sa femme et de ce fait ne peut produire d’alibi. Pour corser le tout, Claude Brunet est un neurologue reconnu spécialiste des sciences cognitives : son amnésie est elle réelle ou simulée ? Entre ces deux là commence une partie d’échecs où Achille Dunot est tributaire de son cahier et des souvenirs qu’il y consigne.
Antoine Bello sème ici et là des indices, les efface, les balaie, les reprend. Tout au long du roman, truffé de références à Agatha Christie ou à d’autres énigmes policières littéraires (Dickens avec Le mystère d’Edwin Drood, Gaston Leroux) (puisque Dunot et Brunet comparent l'affaire qui les occupe aux principales enquêtes de Poirot et ne cessent de confronter leurs analyses réciproques de l'oeuvre d'Agatha Christie), il sème le trouble dans l’esprit du lecteur qui doit se contenter des souvenirs de Dunot. Mais ceux-ci sont-ils exacts, impartiaux ? N’a-t-il pas oublié un élément important ? A-t-il été manipulé par Brunet, considéré dès le début comme le coupable idéal : héritier, machiavélique, volage, l’homme qui prône la recherche du crime parfait semble être le suspect idéal. Mais rien n’est plus facile que de sauter sur des conclusions rapides. Hercule Poirot aurait brillamment élucidé l’affaire en y apportant des preuves éclatantes. Ariadne Olivier, elle, aurait laissé son intuition la guider au fur et à mesure de l’enquête et abouti au même résultat. Comme Ariadne Olivier, je me suis laissée porter par un indicible soupçon, une idée tenace et sous-jacente qui commençait à pointer insidieusement mais ne trouvait pas de prise réelle ou légitime, jusqu’aux dernières pages du roman.
A lire et à relire sans doute, pour tenter de trouver d’autres preuves irréfutables, pour peu qu’il y en ait. A revoir aussi « La corde », d’Alfred Hitchcok, et surtout les romans d’Agatha Christie où Hercule Poirot entre en scène. Jusqu’à, évidemment, Poirot quitte la scène.
Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello
Gallimard, septembre 2010, 251 pages
Les avis de Cuné : "C'est un régal de plonger dans ce chaleureux hommage à Dame Agatha et au roman policier en général"
Celui de Fashion : « C'est un véritable jeu de piste que je me suis pour ma part régalée à suivre »
Celui de Voyelle et Consonne : « Un exercice de style, donc, plein de prouesse et d'habilité »
Celui d’Emeraude : « Un roman à la fois drôle, intéressant, divertissant… »
Celui de Vincent Jolit sur Rhinoceros : « Un tel niveau de virtuosité permet à Antoine Bello de signer à nouveau un texte magistral. »
06:20 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : agatha christie, hitchkock, mémoire |
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19.11.2010
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Lenz Buchman est chirurgien, dans un pays et une époque non identifiables. Peut-être un pays de l’Est, peut-être au vingtième siècle. Mais peu importe, l’essentiel est dans le personnage de Lenz, homme dépourvu d’émotions, homme machine qui opère avec froideur, mécaniquement (« Dans l’orientation du bistouri, Lenz voyait la possibilité d’allumer ou d’éteindre la chaine hi-fi. S’il allait vers la droite - la droite, le coté de la ligne bien tracée et aussi le coté que le Seigneur, comme disait Lenz en se gaussant, avait réservé aux hommes vertueux – il laissait l’appareil humain allumé, tandis qu’en déviant vers la gauche – le coté du diable ou de la mobilité que nous ne comprenons pas – il éteignait l’appareil, coupait le courant. Lenz était celui à qui il revenait d’actionner le bouton décisif ».).
L’homme qui décide, calcule et analyse, l’homme qui considère le corps comme une simple machine décide d’entrer en politique et applique à cette nouvelle activité les mêmes règles : manœuvrer silencieusement, avec une minutie implacable et une stratégie étudiée.
Un roman froid, clinique, et qui se lit avec une grande facilité. Le héros de Tavares manipule, anticipe, décide, évince. Le lecteur observe l’absence totale d’émotions, les calculs sans pitié d’un homme décidé à mener sa vie comme un combat contre les autres, dans une chasse au pouvoir qu’il mènera avec froideur et perversion.
J’ai beaucoup aimé ce roman et le style de Tavares, mélange de froideur, de violence larvée qui jamais n’éclate : tout est dit avec le recul d’un observateur qui raconte et jamais ne juge ou n’intervient. L’homme est une bête, un homme sans sentiments, sans émotions, qui avance et poursuit son chemin.
Prier ? Non. Lenz Buchman laisse ça aux faibles, aux lâches, aux petits. Lenz Buchman est une machine. Jusqu’à ce que la nature le rattrape. L’homme machine est, et restera, dépendant de la nature et de son corps, simple machine qui rattrapera son esprit et le vaincra.
Apprendre à prier à l’ère de la technique a remporté le Prix Spécial du Jury pour le prix Web-Cultura 2010, dont j’ai fait partie du jury avec plaisir. Une découverte étonnante et un prix mérité.
Retrouvez l'entretien de Conçalvo M. Tavarez avec Abeline Majorel des Chroniques de la Rentrée Littéraire.
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Ed. Viviane Hamy, septembre 2010, 366 pages

06:00 Publié dans *Littérature portugaise*, Prix Web Cultura, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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02.11.2010
American subversive – David Goodwillie
Lui, c’est Aidan Cole, bloggueur professionnel New-Yorkais, spécialisé dans la dénonciation des media traditionnels. Son métier : surfer sur le net, dénicher les infos et leur pseudo traitement,
mettre en ligne ses réquisitoires enflammés. Provoquer, fouiner, dénoncer. Faire de l’audience en tapant sur les autres plutôt que produire un vrai contenu.
Elle, c’est Paige Roderick, 29 ans, engagée dans un mouvement radical et écolo, paumée suite au décès de son frère en Irak. Elle participe à un attentat à New York visant un industriel peu écologique, s’en sort et prend la fuite avec ses complices.
Aidan va recevoir un mail anonyme, une photo de Paige, une phrase : « Voici Paige Roderick. C’est elle la responsable ».
Le blogueur ne met pas l’info en ligne, ne cède pas à la tentation de l’exclu, du billet facile et rentable mais décide au contraire de chercher Paige.
Un premier roman imparfait qui met en scène deux jeunes protagonistes désabusés qui s’engagent dans le radicalisme. L’un, Aidan, a cessé ses études de journalisme et est devenu un bloggueur branché, connu, qui rode dans les soirées branchées du milieu culturo-médiatique new-yorkais. Il est le compagnon d’une journaliste potins du New-York Times, elle-même réduite à traiter des pseudos infos dont même un journal comme le NY Times ne peut plus se passer pour vendre. Paige, elle, se cherche et trouve dans le terrorisme local une façon de lutter contre un pays qui ne tente même plus de retrouver des repaires perdus depuis longtemps. Endoctrinée par un mouvement radical, elle cherche là une voix à faire entendre.
Ces deux là, dont on suit le récit à tour de rôle – dès le début, on sait qu’ils sont en fuite et racontent, chacun de leur coté, les faits qui les ont amenés là. Les faits qui leur permettront de s’innocenter, pour peu que ce soit encore possible.
Le ton est différent selon les deux jeunes gens : milieux sociaux différents (lui, classe sociale aisée, études supérieures, même si abandonnées, plutôt passif), elle classe moyenne, un frère sacrifié sur l’autel de l’impérialisme américain, résolument décidée à agir). Les récits s’entrelacent pour former un roman qui balaie les désillusions des trentenaires devenu passifs, critique avec lucidité les media qui préfèrent courser l’info et ne prennent plus le temps de la traiter réellement, écorche également la rivalité presse professionnelle / blogs, ou l’endoctrinement et le radicalisme des mouvements protestataires qui, au fil des années, s’affadissent et s’embourgeoisent.
On peut reprocher à David Goodwillie ses personnages parfois trop stéréotypés ou manichéens, mais la narration tout en recul et en sagesse, évitant l’écueil d’un page turner trop commercial tout en maintenant l’intérêt du lecteur, compense certaines facilités ou faiblesses (notamment une révélation finale ou l’absence réelle de toute traque policière pendant une bonne partie du roman).
Sympathique, donc.

American subversive – David Goodwillie
Ed. Florent Masso, 490 pages, septembre 2010
« Nous étions trop méprisants et suffisants, trop occupés à nous moquer des gens sérieux, des gens à succès, de tous ceux que nous ne connaissions pas. Nous nous perdons tous dans des petits mondes, mais ils ont généralement un but, que ce soit l’argent ou l’amour. Les nôtres en étaient dépourvus. « Absolument rien » a été accompli avec un panache et une détermination rares au début du vingtième et unième siècle, dans un quartier de Williamsburg, à Brooklyn. »
« J’avais affiché huit posts, dont trois étaient paresseux, avec des liens vers d’autres sites. J’ai vérifié les statistiques : 53 723 visiteurs (depuis 9 heures du matin). Il fut un temps où des chiffres pareils m’auraient gonflé d’importance ; aujourd’hui c’était le contraire. Tous ces gens courrant derrière le temps dans leurs petits habitacles vides, en quête de rire facile et de ragots futiles, de n’importe quoi qu’ils puissent répéter plus tard autour d’un Martini et de bougies en train de se consumer. D’ailleurs, j’avais pour eux une fameuse histoire, un récit qui soufflerait ces bougies d’un seul coup ! Et pourtant, je n’en ai pas écrit un seul mot. » *
* tss, ok pour les stats, on s'en fiche et ça depuis longtemps, mais les rires faciles et les ragots (ragots ? non... anecdotes, échanges, confidences, couineries ou petits secrets qui se murmurent autour d'un verre ou d'un éclat de rire, ça oui), toutes ces petites choses et rencontres qui peu à peu étoffent la complicité, l'amitié, tous ces moments peut-être éphémères mais qui sont autant de petites bulles de plaisir partagées avec les amies, moi, je n'en suis pas encore lassée.
06:00 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : media, blogs, terrorisme écologiste, trentenaires, new york, belle gueule l'auteur, non ? |
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18.10.2010
Indignation – Philip Roth
D’une boucherie kasher du New Jersey à la guerre de Corée en passant par une université du Middle West, tel sera le court destin de Marcus Messner. L’enfant unique et choyé d’un couple d’américains moyens, qui fuit l’ire paternelle, ou plutôt la surprotection de son père en choisissant une lointaine université où il pourra grandir loin des inquiétudes parentales.
Mais que veut dire grandir ? S’intégrer ? Devenir un jeune homme en observant les conventions sociales en vigueur : intégrer une fraternité, suivre les rites religieux, fréquenter une jeune fille et perdre son pucelage sur la banquette d’une voiture le samedi soir ?
Marcus ne veut qu’étudier et devenir avocat. Le reste, il n’en veut pas, ou du moins n’en veut pas tel que les mœurs de l’époque semblent le définir. Tout comme il refuse de changer, d’accepter le moindre compromis avec ses propres convictions ou de faire le moindre effort d’intégration ou d’assimilation. Tout comme il ne veut pas finir transpercé par une baïonnette dans les tranchées de la guerre de Corée. Ce qui finira par advenir, on l’apprend très rapidement.
Le parcours initiatique d’un jeune homme qui s’indigne et ne veut pas plier. On n’est pas dans l’Amérique riche ou de classe supérieure : on est dans le Middle West, dans une université lambda, pas de l‘Ivy League supérieure et arrogante. Ses étudiants, ses professeurs, ne sont ni riches, ni pauvres. Ni spécialement doués, ni spécialement mauvais, tout comme son personnage principal. Une Amérique de classe moyenne où le jeune Marcus refusera de « s’intégrer », changera deux fois de chambre et de coturne, refusera les relations rapides et inconsistantes que les autres étudiants ont avec les filles, refusera de soulager ses parents en menant une vie normale telle qu’ils l’entendent. Eux par crainte de le voir s’isoler ou se fourvoyer, selon leurs peurs du moment, lui par obstination et entêtement.
Des refus qui, à l’époque, sont perçus comme une difficulté à s’intégrer, comme une impossibilité à se fondre dans la masse et devenir un membre à part entière de la communauté.
Épouser la communauté, se fondre dans le moule, ce refus des conventions, loin pourtant d’une attitude révolutionnaire et provocante, mènera Marcus indirectement dans les tranchées qu’il veut fuir. Marcus personnage touchant et parfois obtus, farci de certitudes auxquelles il ne voudra jamais déroger.
Un roman profondément humain, que Philip Roth écrit avec son style toujours aussi fluide et agréable. Tout s’enchaîne, se suit et l’on accompagne Marcus avec empathie, en souriant parfois de ses indignations tellement légitimes bien que d’une candeur parfois touchante. Mais l’Amérique est vorace. Elle dévorera cet enfant qui n’était, quoiqu’en disent ses parents, amis ou doyens, ni rebelle ni coupable.
Indignation, Philip Roth
Gallimard du monde entier, septembre 2010, 195 pages
« Il y a, semble-t-il, un certain nombre de choses que vous n’avez jamais entendues dire de vous, répondit-il. Mais jusqu’ici, vous viviez chez vous, au sein de la famille de votre enfance. Maintenant vous êtes un jeune adule, indépendant, au milieu de mille deux cent autres jeunes adultes, et ce que vous devez apprendre, ici à Winesburg, à part les matières que vous étudiez, c’est à vous entendre avec les autres et à montrer de la tolérance à l’égard de gens qui ne sont pas une copie conforme de votre propre personne. »
06:00 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (22) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
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11.10.2010
Les anonymes - RJ Ellory
Washington. Quatre femmes assassinées, battues à mort : l’inspecteur Miller se charge du dossier et ses investigations le mènent petit à petit à poursuivre John Robey, qui semble connaître bien des choses sur les quatre meurtres.
Ce n’est plus la confession d’un tueur à gages de la mafia que nous rencontrons dans Les anonymes, mais celle d’un ancien agent de la CIA. Pourquoi cette confession ? Est-il toujours en activité ? Comme dans Vendetta, la construction du roman est faite d’une alternance de récits : l’enquête de Robert Miller, d’une part, racontée à la troisième personne du singulier et le récit de John Robey, raconté à la première personne.
Ces deux hommes vont s’affronter ; affrontement / fascination donc entre un flic et son « ennemi » qui sème sans arrêt le doute : Robey manipule Miller, mais pourquoi ? Que veut-il réellement ? Est-il l’assassin ?
Le lecteur l’apprendra petit à petit tout au long des 688 pages que compte le roman. La mafia n’est plus le cadre du roman : la CIA, ses agissements, ses zones d’ombres, ses guerres secrètes et financement occultes sont le cadre dans lequel Ellory enferme le lecteur jusqu’au final très page turner.
Un final très page turner et une narration habile, qui visse le lecteur à l’histoire : Ellory peint ses personnages avec justesse et embarque le lecteur dans son roman sans difficulté. Pour autant, un gros bémol apparaît rapidement : le thème manque cruellement d’originalité (la CIA est totalement corrompue, les guerres en Amérique du Sud couvrent le trafic de drogue, Kennedy assassiné par la CIA, l’attentat raté contre Reagan était une mise en scène, ce n’est pas le Président qui gouverne mais la CIA …). Tout cela a déjà été largement exploité et ne surprend personne. De même, le récit de Robey, s’il est bien écrit, tombe parfois dans le cliché attendu et inutile (pourquoi l’affubler d’une histoire parentale lourde qui n’apporte rien tout comme le cancer de Catherine Sheridan ?).
Au final, Les anonymes, s’il ne m’a pas déplu, loin de là, me laisse quand même légèrement frustrée et désapointée. Un cru correct qui plaira sans aucun doute aux amateurs de thriller politique, mais qui est en deça de Seul le silence et surtout de Vendetta.
Les anonymes, RJ Ellory
Sonatine, Octobre 2010, 688 pages
06:00 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : rj ellory, rentrée littéraire 2010, cia, trafic de drogue, tueur à gages, atmosphère, c'est du ellory quand même, mais pas le meilleur, mais quand même, un thriller impeccable, mais pas original, dans le fond |
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06.10.2010
Petite sœur, mon amour – Joyce Carol Oates
« Sous-estimer le goût des américains ne vous mettra jamais sur la paille. »
Au commencement il y avait JonBenet R., célèbre mini miss assassinée un soir de Noël 1996. Une affaire réelle dont Joyce Carol Oates s’est inspirée pour écrire Petite sœur mon amour.
Un fait divers, un meurtre sordide jamais élucidé, un mini miss América assassinée devenue martyre culte d’une populace américaine avide de tabloïds et de sensationnalisme.
Petite sœur, mon amour, ou l’histoire de Edna Louise Rampike, patineuse hors pair devenue dès sa première compétition, à 4 ans, Miss Bout de chou sur Glace 1994. Edna Louise poussée par sa mère, managée par sa mère, coachée par sa mère, vampirisée par sa mère. Edna Louise mise sur des patins parce que Skyler, son frère aîné, n’avait pas su patiner ni faire de la gymnastique sans se casser une jambe. Edna Louise mise sur des patins parce que Betsey, sa mère, avait vu sa carrière de patineuse avortée dans sa jeunesse. Edna Louise rebaptisée Bliss, parce que Edna Louise n’est pas un prénom de star. Bliss / félicité convenait tellement mieux. Bliss / félicité sonnait tellement mieux dans cette société de miroirs et de fantasmes refoulés et vécus au travers elle par une mère à la fois frustrée et vorace.
06:03 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (24) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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