28.09.2009

TROIS FEMMES PUISSANTES – MARIE NDIAYE

Norah, Fanta, Khadi. Trois femmes africaines aux prises avec la souffrance et sous l’emprise des hommes. Le roman de Marie ndiaye.jpgNdiayé est composé de trois histoires distinctes (même si l’une ou l'autre apparaît fugacement dans le récit des autres femmes) : Norah, personnage principal du premier récit, est avocate, vit à Paris avec sa fille, son compagnon et la fille de celui-ci. Appelée par son père, elle retourne au Sénégal et retrouve son frère, Sony, emprisonné pour meurtre. Le deuxième récit est conté par Rudy, le mari de Fanta, désespéré de perdre celle qui a quitté l’Afrique pour le suivre. Khadi, dans la troisième histoire, n’a plus que sa dignité humaine pour tenir debout, avancer dans la misère et l’isolement le plus total.

 

Certes, Norah est sans cesse écartelée, déchirée entre sa conscience et ce père immonde qui rejetait l’existence de ses filles en attendant UN héritier, mais Norah a appris à se battre seule et s’est construite, tant bien que mal, avec ce sentiment d’inutilité profonde qu’avait semé en elle son géniteur. Certes Fanta a abandonné son pays pour suivre un homme qui l’aime trop mal, mais elle érige un mur de silence qui la protège et l’isole. Certes Khadi n’a rien, doit vendre son corps pour survivre, mais elle garde sa dignité, son identité, qui lui permet d’avancer et de rester debout, malgré tout.

 

Trois femmes puissantes est un roman dont la puissance m’aura peu touchée, et encore moins renversée. Sans m’endormir dessus, comme Papillon, je l’ai lu en restant plus ou moins à distance, selon les histoires : curieuse parfois, assommée à d’autres moments (le deuxième récit notamment), remuée, c’est vrai, par l’histoire de Khady, je ne peux nier que ces portraits de femmes sont touchants et qu’apparaissent en filigrane la violence faite aux femmes, leur position dans une société où les femmes sont laminées.

 

Marie NDiaye ne dénonce pas, ne milite pas ouvertement, elle propose des histoires où tout est dit à mots couverts, où il suffit de fermer les yeux pour atteindre l’indicible, la souffrance et la honte. Alors pourquoi ce roman, qui touche à quelque chose d’universel, de poignant, de douloureux, m’a-t-il laissée indifférente ? C’est la plume de Marie Ndiaye qui m’a rebuté. Des phrases longues, denses, des pensées qui se noient dans d’autres pensées, des phrases courtes et sèches, dont certaines m’ont paru lourdes (« Combien pesant devait être aujourd’hui, songeait Norah, le démon assis sur le ventre de Sony. »), je ne suis pas endormie, non, mais souvent ennuyée par le ton monocorde (et ce surtout dans le deuxième récit qui m’a tellement agacée que je me suis arrêtée plus d’une fois, mes pensées s’envolant bien loin du roman). Le troisième récit sauve le tout ; l’histoire de Khadi m’a remuée, il y a quelque chose de lumineux dans cette souffrance indicible, une dignité dans la déchéance infiniment respectable.

 

Du coup je me retrouve fort circonspecte, au moment de classer cette lecture dans mes catégories. Pas mal ? Sans plus ? J’hésite.

 

Ce sera Pas mal. Pour l'histoire de Khadi.

 

 

Trois femmes puissantes, Marie NDiaye

Gallimard, 317 pages, août 2009

 

 

Cathulu a eu le » cœur serré » en refermant son exemplaire,  Fashion le recommande et lui a trouvé des « figures féminines bouleversantes » (merci pour le prêt, d'ailleurs !), Lily qualifie ce roman d’ « important, bouleversant, unique et nécessaire ». Quant à Papillon, ce roman l’a laissée perplexe et elle a trouvé le style insupportable.

19.08.2009

LA NUIT DESCEND SUR MANHATTAN – COLIN HARRISON

Pincez-vous le nez, retenez votre respiration, n’inspirez surtout pas lors du premier chapitre de ce thriller haletant, impeccablement réalisé par Colin Harrison. Retenez votre respiration, donc, et poursuivez votre lecture. Vous rencontrerez Jin Li, jeune chinoise responsable d’une entreprise de nettoyage de bureaux new-yorkaise, qui assiste au meurtre nauséabond de deux de ses jeunes employées mexicaines. Pourquoi ?

 

Jin Li, donc, dirige une entreprise de ménage. Ménage, nettoyage de bureaux, y compris récolte et destruction de documents hautement confidentiels. Il semblerait que Jin Li ne détruise pas tous les documents sensibles, qu’elle les filtre et les transmette, là-bas, en Chine, à certains amateurs d’informations susceptibles d’influer les marchés boursiers. Jin Li disparaît après le meurtre, son frère Chen se lance à sa poursuite, de même que Ray Grant, son dernier amant, qui semble rescapé d’une catastrophe, avoir bourlingué depuis de par le monde, et se retrouve plongé dans une affaire sordide qui va l’immerger dans le harrison.jpgbas fonds de Brooklyn (d’où il est originaire), les avenues scintillantes de l’Upper East Side, poursuivi par les malfrats de Brooklyn qui se rêvent plus puissants qu’ils ne sont, une organisation financière aussi illégale que folle de rage, assisté par son père mourrant et ex-flic de la NYPD.

 

Nous sommes à Brooklyn, NY, donc, et allons plonger irrémédiablement, sans même le vouloir ni le voir venir, dans un thriller exemplaire qui nous promène dans un New York fascinant, de South Brooklyn à l’Upper East Side, en passant par Broadway et le Lower Manhattan. Mafias financières, organisations chinoises revanchardes et prêtes à tout pour rouler la bourse américaine, jeunes cadres sous méta-bloquants pour supporter le stress et oublier leur morale fluctuante en fonction de leurs intérêts financiers, le tout se mêle, s’imbrique sans relâche et promet une belle, très belle nuit blanche.

 

Qui plus est, Ray Grant (j’ai regretté d’avoir lu la quatrième de couverture) est un très bon personnage, troublant, dur à cuir, ravagé par une souffrance intérieure qui a laminé sa vie ; il va se lancer à la recherche de Li Jin, se poser régulièrement près de son père en phase terminale et découvrir des vérités insoupçonnées qui vont le traîner aussi bien dans les petites luttes intestines des petits truands de Brooklyn que des grandes batailles des marchés financiers internationaux.

 

Impeccable, donc, et parfaitement réalisé. Même si les puristes trouveront que tous les ingrédients d’un beau thriller sont un peu trop balancés, là, comme ça, histoire d’appâter le lecteur (ma foi, oui, peut-être, un peu), le style direct, sans fioriture mais très bien écrit, l’immersion dans un New York formidablement décrit, avec les hauts et les bas de cette ville, l’histoire hypnotique et l’intrigue magistralement orchestrée en font un très bon roman, qui m’a happée sans relâche. J’avais aimé Havanna Room, du même auteur, me reste à lire Manhattan Nocturne qui semble être son meilleur.

 

 

 

La nuit descend sur Manhattan, Colin Harrison

Belfond Noir, 382 pages, janvier 2009

(Titre original The finder, rien à voir donc avec le titre français que je trouve totalement raté).

 

25.05.2009

ENVOYEZ LES COULEURS – DONALD WESTLAKE

Donald Westlake est connu pour ses policiers et surtout pour son héros gentleman cambrioleur et surtout looser, John westlake.jpgDortmunder. Ici, bien que publié chez  Rivages/Thriller, c’est un Westlake d’une toute autre veine que nous découvrons en suivant les aventures d’Oliver Abott, jeune professeur d’anglais.

 

Oliver, petit bourgeois blanc et bon fils de famille, prend ses fonctions de professeur dans le collège de Schuyler Colfax, à New York. Ce poste, il en a rêvé toute sa vie. Ou plutôt, il a seulement adhéré à la tradition familiale qui veut que les hommes de sa famille enseignent à Colfax et en deviennent le directeur après quelques années. Oliver, donc, entre à Colfax sans se poser de questions, ni sur son avenir, ni sur sa réelle vocation. Mais voilà que le jour de arrivée, les élèves se mettent en grève. En grève parce que, à Colfax, Oliver a pris la place d’un professeur noir, que 87 % des élèves sont noirs, et que ce népotisme irrite sacrément la communauté noire du quartier. Nous sommes dans les années 60 et le racisme est omniprésent. La situation va s’envenimer, le jeune homme tomber amoureux d’une enseignante noire, les clans se former : la guéguerre peut commencer.

 

Nous allons donc suivre ce candide  je serais plutôt du type bouchon, je me laisse flotter, je dérive très lentement, tout peinard au fil de l’existence »), totalement dépassé une situation qu’il a du mal à comprendre, épaulé par une jeune femme pleine d’idéaux. Le père est un imbécile de première, aveugle et prétentieux (« je me moque du nom qu’ils se donnent, ce n’est pas une communauté, c’est de la racaille »), la mère prépare des citronnades pour tous les manifestants, noirs ou blancs, tous sont entourés d’une galerie de personnages croqués avec beaucoup de malice et une formidable acuité.

 

Des allures de vaudeville, des situations burlesques et des personnages à la fois attachants et irritants, Envoyez les couleurs, titille avec malice pas mal de petit travers, de préjugés stupides, de comportements abjects. Petits racismes ordinaires, communautarisme aveugle, lâchetés et faiblesses, le tout servi sous couvert d’une jolie comédie romantique avec amour, désamour, jalousies, ruptures et retrouvailles. Et toujours cet humour cocasse, distillé l’air de rien, taquin, moqueur et toujours bien vu.

 

J’adore Westlake. De plus en plus.

 

 

Donald Westlake, Envoyez les couleurs

Rivages/Thriller, 336 pages, janvier 2009

 

 (un petit reproche à Rivages/Thriller ? Beaucoup de coquilles quand même)

 

 

Pour Jean-Marc Laherrère, c’est une « comédie à la Capra », tout à fait d’accord !

 

 

12.05.2009

CE QUI ETAIT PERDU – CATHERINE O’FLYNN

Kate est une petite fille qui préfère jouer aux détectives plutôt qu’à la poupée. Elle observe, étudie, surveille, les activités des oflynn.jpgpassants dans un centre commercial près de chez elle, aidée par son fidèle assistant, Mickey l’ours en peluche. Un jour, Kate disparaît.

 

Vingt ans plus tard, dans le même centre commercial, Kurt, l’agent de sécurité, aperçoit sur les bandes vidéos la silhouette d’une fillette. Lisa, une disquaire, trouve un ours en peluche dans une partie réservée au personnel.

 

 

Nous suivons donc Kate dans la première partie du roman : comme elle est touchante, cette petite fille, innocente et naïve qui s’évade à travers ses enquêtes ! Le ton est particulièrement juste, et, le regard innocent de Kate nous sert à observer cette bourgade d’Angleterre dont les petits commerçants sont en train d’étouffer face au gigantesque centre commercial. Les mentalités sont étriquées, les perspectives d’avenir tout autant.

 

Dans la seconde partie, nous voilà dans les coulisses du centre commercial, devenu un monstre d’inhumanité, paradis du dimanche pour travailleurs éreintés. Kurt, Lisa, et les autres employés du centre vivent, mangent et dorment pour le centre. Intéressant, édifiant, mais moins touchant pour moi. Un rythme peut-être qui se ralentit, une atmosphère à la fois pesante et monotone. Sans m’y ennuyer, j’ai lu cette seconde partie avec un certain manque d’entrain. Quand nous retournons en 1984 sur la fin et apprenons enfin ce qui est arrivé, on ne peut qu’être émue… même si on s’attendait à autre chose.

 

L’avis de Cathulu que je remercie pour le prêt.

 

 

Ce qui était perdu, Catherine O'Flynn - Editions Jacqueline Chambon, 341 pages, mars 2009

 

11.05.2009

AVEC LES OLIVES – ANDREA VITALI

Nous sommes dans le petit village de Bellano au bord du lac de Côme, dans les années 30. La vieille Fioravanti meurt paisiblement vitali.jpgdans son sommeil. Ce qui est tout à fait normal, peuchère, elle avait 93 ans ! Rien d’anormal, donc, pour le docteur Lesti qui signe le certificat de décès sans examiner la dépouille. Mais on apprendra rapidement que tout n’est pas si simple, et que, dans ce petit village bien tranquille, les habitants ont bien des ressources, bien des aventures, et surtout bien des soucis !

 

Nous sommes plongés dans une savoureuse comédie à l’italienne, avons l’impression d’être attablé à la terrasse d’une trattoria et de contempler et déguster une délicieuse chronique, où les habitants du villages sont tous loufoques, attendrissants, complètement barrés et persuadés d’être dans leurs bons droits, qu’ils voient l’avenir dans les lignes de la main ou ne supportent pas le mariage de leur sœur avec un camarade, disons… bâti différemment.

 

Un curé de village résigné à entendre des confessions étonnantes ou subir des extrêmes onctions inattendues, d’un podestat (maire) de village dépassé par les événements, un capitaine des carabiniers dévoué et interloqué, une épouse qui voit des ressuscités partout, une prostituée pressée, une bande de jeunes gars imbéciles qui grandiront finalement, la galerie de personnages est truculente, touche au grand guignol parfois, mais est agréablement pittoresque.

 

Un grand roman ? Non. Non, parce que le style est souvent très facile, les phrases très courtes et les points de suspension trop utilisés pour passer d’un chapitre à l’autre, les allers-retours dans le passé / présent / et même avenir parfois déconcertants, le nombre de personnages un peu perturbant au début (heu, lui, c’est qui ? il a fait quoi déjà ?), et surtout le fond de l’intrigue finalement très léger, donc non, pas un grand roman. Juste un roman détente, qui vous transporte dans une époque révolue, avec un petit air de Don Camillo et Peppone, vous donne envie de commander un risotto alla milanese, un peu de bresaola ou une bruschetta tout en sirotant un verre de Franciacorta…. Avec les olives :)

 

 

 

Avec les olives, Andrea Vitali – Buchet Chastel 490 pages, mai 2009

07.05.2009

NUEVA KONIGSBERG – PAUL VACCA

Jean-Baptiste Botul, un philosophe méconnu (1896-1947), se rend au Paraguay à la demande de son vieil ennemi, Bouginski. vacca.jpgBouginski a informé Botul de la création de Nueva Königsberg, où les disciples de Kant vivent et triment à la mode de Kant : application stricte des préceptes kantiens, reproduction des règles de vie du philosophe, et donc, principe de chasteté unanimement observé. Mais comment faire survivre une communauté sans espoir de la voir perdurer ? Bouginski pense que Botul seul pourra les aider à éclairer leur lanterne : « To fuck or not to fuck ? That is the question”.

Voilà donc notre philosophe embarqué en direction du Paraguay, accompagné d’un jeune zazou, Sébastien. Aussitôt débarqués, il découvrent Nueva Königsberg, réplique à l’identique de Königsberg, patrie de Kant.

Loin, très loin de « La petite cloche au son grêle » (mais néanmoins deux allusions à Proust dont la notion de syndrôme de Swann, hilarante)  le nouveau roman de Paul Vacca n’en est pas moins savoureux. Truffé de jeux de mots, de références à Kant bien sûr, au botulisme non pas charcutier mais philosophique, nous voilà plongés dans une farce qui pourrait tenir au seul canular si elle n’était pas supportée par deux personnages naïfs, Sébastien et la jeune Sofia, institutrice de Nueva Königsberg. Ces deux là, tandis que le philosophe tente dans des « causeries » de faire réfléchir les colons à leur avenir, vont bien évidemment découvrir pour chacun un style de vie et de pensée totalement nouveaux. Aimer est-il égoïste ? Aimer est-il dangereux ? Pourquoi offrir des fleurs alors qu'elles poussent dans le jardin ? N’aime-t-on que soi quand on croit aimer l’autre ?  Est-on plus libre en ne voulant pas de liberté ? N’y a-t-il que les oignons qui font pleurer les femmes ? Peut-on se reproduire par coït interromptus ?

Un exercice réjouissant bourré d’humour, des titres et sous-titres de chapitres truculents, incluant un scénario sur la vie de Kant écrit par Sébastien, le tout servi par des personnages attachants. Deuxième roman, deuxième essai. Doublé gagnant.

 

Nueva Köngsberg, Paul Vacca – Philippe Rey 215 pages, mai 2009

 Les avis de Bellesahi, Keisha, Lily, Cathulu, Clarabel,

PS : Jean-Baptiste Botul  est méconnu car adepte de la tradition orale, il a laissé peu de trace écrite de ses travaux. Il a néanmoins écrit "La vie sexuelle d'Emmanuel Kant", "Landru, précurseur du féminisme" ou " Nietszche et le démon de midi". Il fut par ailleurs un des tous premiers taxitérapeuthes en pratiquant l’analyse tarifée pendant des courses en taxi, qu’il transforma plus tard en « courses magistrales » en donnant des cours magistraux de philosophie à des étudiant tout en les conduisant à travers Paris. Je vous incite à en découvrir plus sur cet homme en cliquant ici 

04.05.2009

PIERRES DE MEMOIRE – KATE O’RIORDAN

Nell, 48 ans, vit à Paris où elle est œnologue. L’Irlande, elle n’y est pas retournée depuis longtemps, depuis ce jour où elle en est oriordan.jpgpartie, enceinte, à 16 ans. De temps en temps, brièvement, furtivement, Ali, sa fille, et Grace, sa petite-fille, lui rendent visite à Paris. Un soir, un voisin l’appelle et lui demande de rentrer : Ali va mal.

 

Nell retourne auprès de sa fille, qui a repris le pub familial après le décès d’Agnès, la mère de Nell. Le quotidien d’Ali, ancienne héroïnomane, oscille entre sourires et larmes, grâce et crasse ; sa fille est couverte de puces et de poux, Nick son mari est malade, les chats ont envahi la maison. Un jeune homme, Adam, occupe une caravane sur le terrain adjacent et semble manipuler Ali.

 

Voilà un joli roman, où l’on apprendra peu à peu comment la vie de Nell a été brisée, comment ces failles ont lentement fissuré jusqu’à la vie de ses proches. C’est agréable, et doux, une histoire d’amour maternel et familial. Une famille où quatre femmes se suivent et se ressemblent un peu, où les larmes et les regrets ont remplacé les sourires et les mots. Kate O’Riordan effleure très bien ces instants où un mot de plus peut briser à jamais des relations déjà trop distendues, ces moments émouvants où l’on se réfugie dans le silence pour épargner l’autre, où l’on a peur de parler, peur de dire, peur de se dire.

 

Une histoire toute en douceur et en non-dits, en mots chuchotés et en regrets murmurés.

 

Touchant.

 

 

Pierres de mémoire, Kate O’Riordan – Editions Joelle Losfeld 347 pages

 

Cathulu a aimé.

02.05.2009

LA PARTITA – ALBERTO ONGARO

Francesco Sacredo revient à Venise après quelques mois d’exil à Corfou. En ce dix-huitième siècle, le jeune Francesco se fait fort de rentrer à la Sérénissime en seigneur. Or, il apprend que son père a dilapidé son immense fortune au jeu contre Mathilde von la partita.jpgWallenstein. Ivre de rage et de rancœur, le jeune arrogant accepte le marché que lui propose la comtesse : ils joueront tous deux une dernière partie. S’il gagne, il récupère la totalité des biens perdus par son père ; s’il perd, il appartiendra lui-même, corps et âme, à la comtesse. Le jeune coq perd et prend la fuite.

 

La langue est surannée, agréable, elle respire le dix-huitième siècle et entraîne le lecteur à Venise, Padoue, Parme. Le libertinage est roi, le plaisir et le jeu sont les principales occupations de l’aristocratie.

 

Pour autant, j’ai suivi cette fuite à travers l’Italie avec peu d’entrain. Totalement paranoïaque, le jeune homme frappe à toutes les portes, persuadé que les sbires de la comtesse sont tapis dans l’ombre. Une succession de femmes succomberont à son charme, les maladies sexuellement transmissibles deviendront des armes de vengeance ; malgré tout, les personnages ne m’ont pas touchée et n’ont pas réussi à égayer mon ennui.

 

Une jolie langue, une Italie vénéneuse, qui ne réussissent pas à me convaincre, je lâche l'affaire page 200.

 

 

La partita, Alberto Ongaro – Anacharsis, 299 pages

 

27.04.2009

UN TUEUR A MUNICH – ANDREA MARIA SCHENKEL

Le roman commence par l’exécution de Joseph Kalteis, un tueur en série accusé d’une série de crimes sexuels à Munich dans les schenkel.jpgannées 30. L’homme refuse de reconnaître les nombreux meurtres pour lesquels il a été arrêté. Puis nous faisons la connaissance de Kathie, une jeune provinciale montée à Munich pour trouver une place de bonne. Kathie rencontre Mitzi, qui lui fait comprendre qu’en trouvant un protecteur, elle n’aura pas besoin de travailler et pourra vivre comme une dame.

 

Le roman est construit par bribes : récit de l’arrivée de Kathie à Munich, témoignages de proches d’autres victimes, extraits d’interrogatoires de Joseph Kalteis (nous n’entendons que les réponses du meurtrier à ses interrogateurs). Tout s’alterne et les strates s’imbriquent clairement, nous comprenons que Joseph tuera Kathie (elle fut sa première victime) et suivons la jeune fille, qui rêvait de devenir une dame, se vendre pour quelque argent et finir assassinée.

 

C’est bien fait, dense et compact, tout en nous donnant un aperçu de la vie munichoise et des rêves des jeunes allemandes. Le ton est simple, relativement clinique mais réussit à faire monter une tension assez palpable. Peut-être un peu trop clinique, justement, manquant un peu d’empathie, donnant au lecteur une position de simple spectateur. Les parties relatant l’interrogatoire de Joseph sont en revanche très bien faites : l’absence des questions rend les réponses du meurtrier encore plus captivantes, nous sentons sa folie, ses divagations, son absence totale de remords.

 

Le roman est tiré d’un fait réel. Glaçant mais manquant peut-être un peu d'émotion (et une belle couverture, même si elle n'a que peu de rapport avec le contenu !).

 

 

 

Un tueur à Munich – Andrea Maria Schenkel – Actes Sud, actes noirs, 167 pages

 

 

Les avis de Cuné et Clarabel

23.04.2009

L’OMBRE EN FUITE – RICHARD POWERS

S’évader, sortir du trou et partir pour un autre univers, un univers rêvé, imaginé, métaphorique ou virtuel, voici que nous propose Richard Powers dans l’Ombre en fuite (écrit en 2000 et traduit aujourd'hui en français).powers.jpg

Adie, son domaine, c’est l’Art. Peintre en mal de reconnaissance et d'argent, elle rejoint l’équipe de Realization Lab en tant que graphiste. Sa tâche : apporter ses talents au nouveau programme de réalité virtuelle, la « Caverne », un univers entièrement virtuel, dans lequel elle pourra remodeler, refondre, recomposer les œuvres d’artistes reconnus (notamment deux de Rousseau) pour refondre un monde totalement irréel dans lequel  les joueurs pourront évoluer dans une réalité parallèle.

Taimur Martin, lui, est professeur d’anglais à Beyrouth (nous sommes dans les années 1980). Il est enlevé par un groupuscule armé et enfermé plusieurs années dans une cellule. Pendant sa captivité, Taimur se raccrochera à ses souvenirs, à ses pensées,  à une réalité subjective, pour tenter de raison garder.

Deux univers, donc, deux réalités qui se confrontent et se racontent dans ce roman. D’un coté Adie et ses amis programmeurs, informaticiens, graphistes, s’embarquent dans un projet hors normes, se consacrent à la création d’un univers virtuel basé sur la réalité (œuvres d’arts, réalités socio-économiques) pour mettre un point un programme de « seconde vie » totalement parallèle. Ce programme prend peu à peu le dessus sur leurs propres vies.

Alors qu’Adie crée une réalité virtuelle, vouée à demain et s’ancrant dans le futur, Taimur tente de ne pas sombrer, s’accroche à son imaginaire, convoque son passé, sa mémoire, pour ne pas sombrer dans la folie. Et c’est cette partie du récit à laquelle j’ai succombé, ces pages consacrées à un homme qui se forge peu à peu une autre réalité, un autre monde auquel il se raccroche.

A travers ces deux mondes parallèles, ces deux chambres/ cellules (dont l'objectif est commun : pour l'une créer un environnement secondaire qui supplante la réalité, pour l'autre, recréer un vie qui n'existe plus en dehors de ses quatre murs), Richard Powers propose de nombreuses réflexions sur l’art, l’évolution du monde, les puissances économiques et/ou guerrières, et sur la capacité humaine (la nécessité) de recréer un univers, une réalité à laquelle se raccrocher. Autant tout ce qui touche la « Caverne » ne m’a pas particulièrement touchée (même si les différentes parties révèlent parfois des propos passionnants), autant l’histoire de Taimur m’a complètement emballée. Celui-là,  je l’ai accompagné, j’y suis restée arrimée, ai éprouvé les mêmes manques, les mêmes désirs, les mêmes poussées de fièvre et les mêmes demandes me sont venues aux lèvres.

La langue de Richard Powers est précise, érudite, extrêmement documentée, elle se lit avec plaisir et coule naturellement, bien que parfois embuée de réflexions auxquelles il est difficile de s’accrocher.

Au final, un roman qui m’a plu à moitié, pourrait-on dire : Adie et la « Caverne » ne m’ont pas touchée, Taimur m’a étonnée, embarquée, rivée à lui.

 

L’ombre en fuite, Richard Powers – Cherche Midi, lot 49, 431 pages

 

Les avis de Cuné, Keisha, Anna Blume et Leiloona.

 

Extraits :

P254

« En l’absence de livre, vous vous fabriquez le votre. Vous ressuscitez celui que vous avez toujours préféré. Les détails vous reviennent en bloc, par paquets grenus. L’exercice se parfait avec le temps. Vous vous adossez au mur, aussi loin du radiateur que le permet votre bout de chaîne. Glacé de torpeur tout l »hiver, le métal revient maintenant à lui, impatient d’ajouter ses joules à l’enfer de l’été. Vous fermez les yeux, et, par la force de votre volonté, vous vous transportez sous un autre climat. Le volume prend corps dans vos mains, vous sentez son poids, le soupez, éprouvez la résistance de la reliure. Sans relâche, vous manipulez ce trésor, en arrêtez les moindres détails, jusqu’aux insignes de l’éditeur sur le dos de l’ouvrage. Derrière vos paupières closes, vous examinez la couverture et l’illustration. Lisez les blurbs sur la quatrième, l’accroche, l’ISBN, tous ces précieux repères que vous gaspilliez avec une telle prodigalité du temps où vous pouviez vous permettre de les dilapider.

Une à une, les pages liminaire glissent sous vos doigts sentinelles. Jouer avec la raideur du papier peut suffire à dissiper quelques heures, avant la première ligne principale. Lord Jim, annoncent au public sentencieux, dont vous êtes l’unique représentant, les caractères gras en quarante-quatre points de la police Garamond. Et puis de nouveau – superflu, merveilleux – en trente-six points, sur le folio suivant. Ou bien : Les grandes espérances. A elles seules, chacune des lettres au menu tient lieu de banquet où vous pourriez passer l’éternité à manger gratis. Vous parvenez à l’incipit, nouveau départ de tous les possibles. Modeste dans son infinitude, la phrase salue, fait son entrée au centre de la première page de droite. Vous vous calez contre le mur du paradis, votre oreiller. Vous vous transformez en instrument passif….. Comme je m’appelle Philip…. Non. Comme le nom de famille de mon père était Pirrip, c’est sous le nom de Pip que je me désignai….. Vous reconnaissez l’orphelin des bas quartiers venu tracer son sillon dans un monde d’indifférence… 

P 303

« Qu’est ce que tu y trouves, dans ces livres. Qu’est ce que tu y apprends ?

Comment lui expliquer ? Dans l’urgence de chaque page, dans chaque livre né du besoin de l’homme, aussi insipide aussi puéril, futile ou faux soit-il, au moins une phrase de l’écrivain dépasse l’auteur, une phrase qui s’affranchit de ses fixations pesantes et mortes, délaisse sa prose de plomb, une phrase qui se souvient du prisonnier dans sa cellule, bouclé dans le néant, victime des échecs partagés du monde, et qui supplie qu’on lui donne la lecture. « J’y apprends, j’y apprends à ne plus être moi. Pendant une heure. Un jour. On me lamine, Mohamed. J’ai besoin d’un endroit où aller. De quelque chose à penser. Quelqu’un d’autre, autre part… »

« Il y a un proverbe de chez nous. Tout dans la vie est imagination. Mais en fait, c’est la réalité. Celui qui le sait n’a plus besoin de rien. »

 

 

 

 

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