05.11.2008
UN MILLIARD ET DES POUSIERES – BERTRAND LATOUR
Je suis milliardaire et je descends toujours dans les palaces. De préférence place Vendôme. The only one.
Où que j’aille, quelle que soit l’heure, le concierge me fournit un chauffeur, une limousine, l’un et l’autre sont à mon service, à ma disposition, j’en fais ce que je veux, où quand comment c’est moi qui décide vu que c’est moi qu’ai l’oseille. Si j’ai envie de
fumer du shit, de sniffer, de me piquer, de picoler, de baiser, le chauffeur ne dira rien. C’est moi qu’ai l’oseille vous dis-je. Et ce pauvre mec, avec son costard-cravate et son sourire de niais hypocrite prêt à lécher mes Berlutti pour un pourboire, il peut que rêver à tout ce qu’il n’a pas, il fera ma serpillière si je lui demande.
Voici l’histoire de Jules, chauffeur de son état. Limousine, smartphone, Jules travaille au bon vouloir des riches clients du palace qui l’emploie. Riches américains, putes botoxées des pays de l’Est ayant eu la bonne idée d’épouser un nouveau riche, nouveaux patrons du CAC 40, stars saupoudrées de coke, chefs d’états, tortionnaires de pays de l’Est ou japonais vuittonisés, Jules voit tout, entend tout. Son quotidien, l’univers feutré des palaces, le fric qui coule et son objectif : le pourboire. 30 euros : radin, 50 euros bof, 100 euros ça va, 500 ça roule. Jules, il veut gagner beaucoup, vite, pour pouvoir épouser sa Paula et lui faire le mioche qu’elle réclame. Gagner beaucoup, c’est beaucoup, pas un salaire de cadre minable dans un PME de province, on s’est compris, hein ?
Ca, c’est pour le fonds du roman : univers dépravé des fortunés, envers de la médaille très vomitif, un style qui peut être mordant parfois, voire sacrément cynique. Quelques bonnes répliques, oui. Et un chauffeur prêt à se vendre – âme et corps – pour amasser quelques miettes. Il avale toutes les pilules, même les bleues qui font décoler.
La forme à présent : détestable. Détestable, parce que l’humour vachard, la plume virile deviennent vite lassants et carrément vulgaires. Détestable, parce que finalement le tout est finalement d'une vacuité sans fond. Un peu ça va, beaucoup, ça révulse. Répétitif, soûlant, gonflant.
Mijaurée, moi ? Sans doute ! Mais les descriptions de parties fines, les partouzes tellement détaillées qu’on a l’impression d’y être et de s'y ennuyer, les apartés sibyllins du chauffeur, tout ça n’est pas ma came. Pas du tout du tout.
J’aurais aimé qu’il se passe autre chose que ces trajets, ces descriptions de fric, oseille, luxe et gaudrioles. Rien de plus, malheureusement. Jules conduit, Jules fait chanter, Jules s’interroge. Jules perd la tête. Jules tourne en rond autant que son roman. Le tout dans une longue logorrhée verbale aussi cynique que vulgaire.
Aucun intérêt, donc.
Un milliard et des poussières, Bertrand Latour - Hachette Littératures, 400 pages
On en parle chez Culture Café
05:24 Publié dans Déception, Litterature Française, Rentrée 2008 | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note
04.11.2008
RITOURNELLE DE LA FAIM – JMG LE CLEZIO
Ethel a dix ans quand elle accompagne son grand-oncle à l’exposition universelle de Paris. Elle en a un peu plus de vingt quand elle quitte la France pour s’installer au Canada. Entre les deux, une guerre, une fuite, la perte de ses rêves et ses idéaux, et
surtout la perte de son enfance.
1931, la bourgeoisie parisienne rêve encore, les petites filles s‘accrochent à la main de leur parents et font rouler leurs cerceaux. Innocence et gaieté, foi en l’avenir, même si de plus en plus on entend la voix du nouveau chancelier allemand aboyer de l'autre coté du Rhin. Ethel découvre l’amitié, s’entiche de Xenia, son icône, son modèle, Xenia la princesse déchue, l’exilée dépossédée, la petite fille russe, Xenia qui « manie très bien l’offense et la caresse ». Ethel l’admire, la dévore, hypnotisée par la fierté, la liberté de celle qui n’a plus rien. Dans l’appartement où Justine et Alexandre, les parents d’Ethel tiennent salon tous les dimanches, les amis, parents, viennent partager, parader, cancaner, fustiger, dénoncer, railler.
Le grand oncle Salomon meurt et lègue tout à Ethel, toute sa fortune, y compris le pavillon mauve qu’il a acheté pour Ethel lors de l’Exposition Universelle. Et tout sera perdu, vendu, bradé, monnayé, dilapidé. Envolé parce qu’Alexandre ne sait pas faire, évaporé parce que Justine baisse les bras. La chute, la fuite, la Cote d’Azur où se réfugie la bourgeoisie, affamée, épuisée, en attendant que se termine la guerre. (« Pendant toutes ces années ils avaient tenu le haut du pavé, ils s’étaient pavanés à leurs tribunes, ils avaient gardé le crachoir, avec leurs discours anti-juifs, anti-nègres, anti-arabes, leurs rodomontades et leurs airs de justiciers et de matamores. Tous ceux qui, comme Alexandre Brun, tremblaient pour leurs privilèges, attendaient le Grand Soir, la révolution bolcheviste, les complot des anarchistes….ceux qui riaient en voyant dans les journaux les dessins de Carb : « Oust ! La France n’est plus une patrie pour les sans-patrie !... Maintenant, leur monde s’était écroulé, émietté, il avait été réduit à une eau de canal. Maintenant, ils étaient condamnés à errer comme des ombres, à leur tour, sans rien espérer, sans autre nourriture que les épluchures et les racines verdies, comme s’ils mangeaient la terre, le charbon et le fer, dans cet hiver interminable… Ils n’avaient rien vu venir ».)
Ritournelle de la faim pourrait être seulement le destin d’une jeune fille, née entre deux guerres, protégée, privilégiée puis acculée à la fuite au-delà de la ligne de démarcation. Ca l’est, d’ailleurs, en quelque sorte. Mais Ritournelle de la faim est aussi, à travers le portrait d’Ethel, celui de toute une bourgeoisie nantie, protégée, cuirassée dans ses convictions. Une France encore coloniale et remplie de certitudes, une génération où les enfants grandissent brutalement et mûrissent tels des fruits brutalement exposés au soleil. Il suffira qu'Ethel perde tout (argent, illusions, confiance) pour que le papillon sorte de sa larve enfantine.
La langue de JMG Le Clezio est limpide et suave. Et cette limpidité, qui fait la force et la beauté du roman, entraîne le lecteur dans le sillage d’Ethel, son innocence, sa naïveté, sa force qui l’aidera à supporter la ruine et la faim.
Le roman est ouvert et clôturé par deux courts et superbes chapitres où JMG Le Clezio évoque la faim, celle qu’il a connu, enfant, quand il courait après les chars américains tout juste débarqués, et la faim (de colère, d’absolu, de vivre) transformée sous les notes du Bolero de Ravel en litanie envoûtante.
Ritournelle de la faim, J.M.G. LE CLEZIO. Gallimard, 208 p
07:08 Publié dans Litterature Française, Rentrée 2008, Très bon moment ! | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
28.10.2008
COURIR – JEAN ECHENOZ
Il y a quelque temps, si j’avais dû répondre à la question « Qui était Emile Zatopek », j’aurais sans doute répondu Coureur Cycliste ou boxeur. Voire footballeur.
...
C’est donc en découvrant le roman de Jean Echenoz que j’ai découvert la vie du coureur tchèque, l’homme aux 18 records du monde, le bien nommé la Locomotive Tchèque.
Pas de dates données, on se repère à la chronologie des événements : élève professionnel d’une usine Bata, Emile participe presque malgré lui à une course organisé par son employeur. Emile n’aime ni le sport ni la compétition. Il y va, donc, il n’a pas forcément le choix. Il gagne.
Le top départ d’une carrière hors nomes est donné. Emile pulvérisera un à un tous les records du monde, s’octroiera à la barbe et la stupéfaction de ses adversaires les médailles d’or aux JO de Helsinki. Deviendra une icône nationale, internationale, une bête de foire, tant ses capacités semblent surhumaines, tellement contrastantes avec sa personnalité, son style dépenaillé, son détachement, son apparent dilettantisme.
Jean Echenoz raconte la vie du coureur, simplement, sans fioritures, sans emphase, sans broderies inutiles autour des exploits hors normes de Zatopek.
On se prend au jeu, on ne peut s'empêcher de courir derrière Emile.
Mais Jean Echenoz ne s’attarde pas sur l’exploit en lui-même, non. Ce qu’il nous montre, c’est Emile le coureur : courir, courir pour souffrir autant que pour se dépasser, nous avons l’impression d’être derrière Emile, de nous essouffler dans son ombre, de trotter derrière ce fantôme déhanché, démantibulé, saccadé. Tout bascule et nous découvrons l’homme à travers le regard de l’auteur : plus de fatigue, plus de crampes, nous aimons Zatopek, son calme olympien, son air de ne pas y toucher, mais d’y être quand même. Sa volonté d’aller toujours plus loin, oui, de progresser pour le plaisir, avec une petite pointe d’orgueil : autant gagner une course, puisqu’on s’y engage, non ? D’ailleurs il faut attendre longtemps avant que le nom de Zatopek soit prononcé, sur les 100 premières pages, seul Emile nous absorbe. Nous suivons l’homme, pas le mythe.
Jean Echenoz dresse le portrait d’un homme touchant, forcément passionnant. Le rythme est presque hypnotique. Un bien bel exercice. Une biographie qui n'en est pas une, un roman qui m'a entrainé dans la foulée d'un coureur et ne m'a pas essoufléé. Surprenant.
Courir, Jean Echenoz – Editions de Minuit, 142 pages
06:32 Publié dans Litterature Française, Rentrée 2008, Très bon moment ! | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : zatopek, moi je cours surtout après le temps, echenoz, jeux olympiques, marathon, course à pied
27.10.2008
CINQ LECONS SUR LE CRIME ET L’HYSTERIE – PATRICIA PARRY
Un congrès de psychiatrie, une foule de praticiens avides d’assister à la conférence d’un des leurs. Un psychiatre renommé, accompagné d’un acteur célèbre. L’attente. Le psychiatre et la star tardent à arriver. Leur livre est un best-seller. L’impatience monte. Que font ils ?
C'est Anne Faure, psychiatre et ex femme d'Antoine Le Tellier, qui découvre le corps d’un des deux hommes. Assassiné.
A ses cotés, un billot de bois.
Sur son visage, un voile de lin.
Sur son flanc, une plaie béante.
Quelques heures après, Anne reçoit un carnet ancien, apparemment écrit par Jacob Bloch, l’un des amis de Sigmund Freud. Carnet dont personne n’a jamais eu connaissance.

Patricia Parry revient cet automne et nous fait retrouver (enfin !) le psychiatre Antoine Le Tellier que nous avions découvert dans « Petits arrangements avec l’infâme ».
Voltaire n’est plus de la partie, c’est Freud qui entre en scène.
Tandis qu’à Toulouse Antoine Le Tellier, Anne et leur ami Sami tentent de comprendre le lien entre les événements rapportés dans les carnets et le meurtre du congrès, Patricia Parry nous fait rebondir d’une époque à l’autre et nous transporte en 1885. Nous suivons Freud et son ami Jacob Bloch, dont les carnets de mémoires surgissent des limbes et ramènent les protagonistes à la fin du 19ème siècle. Les meurtres se multiplient autour de La Salpêtrière dans une mise en scène toujours macabre. La psychanalyse balbutie à peine, la médecine est une science encore masculine. L’hystérie forcément féminine. Les femmes forcément hystériques.
Subitement les meurtres se multiplient à Toulouse, dans une troublante similitude.
J'avais au début quelques réserves quant à l'application de la même mécanique de résonnance entre passé et présent que dans "Petits arrangements avec l'infâme", je craignais de me lasser, d'y trouver un goût de "déjà lu", ces doutes ont été balayés.
Encore une fois, Patricia Parry attrape son lecteur et le ligote à son livre. Les chapitres courts et saccadés se succèdent, le rythme est trépidant et l’ambiance hystérique. Chacun des protagonistes semble ne plus supporter le poids de ses névroses. Ceux qui semblaient sains se révèlent psychopathes, les malades mentaux sont plus clairvoyants qu’il n’y parait ; ce qui semblait clair devient opaque, puis obscur. L’enquête est sinueuse, on se perd dans les conjectures, on analyse, on décortique, on suppute, tout en étant envoûté par le Paris du 19ème siècle et charmé par la capitale occitane.
Patricia Parry est toulousaine, elle aime sa ville et donne plus d’une fois l’envie de prendre le premier avion pour la ville rose.
Je dois avouer que, au bout de quelques chapitres, il m’a semblé deviner, supposer, comprendre qui était l’assassin. Déchiffrer les rouages de l’enquête et me dire que oui, je savais. C’était mon troisième Parry après tout, n’est ce pas? Je savais qui, donc, mais pas pourquoi. Ni comment. Les événements me donnaient raison, j’avais hâte de connaître le cheminement mental de mon assassin présumé.
J’ai avalé les pages avec nervosité, crispation, j’ai suivi Antoine et Anne (Anne dont le personnage m'a semblé prendre, par rapport au précédent roman de Patricia Parry, de l'ampleur, du relief, et ce peut-être aux dépends d'Antoine) le cœur battant… j’ai bifurqué avec eux, je suis revenue en arrière, repartie, toujours fière de moi, glanant ici et là indices, preuves, démonstrations… et je me suis trompée sur toute la ligne. Patricia Parry m’a tuer, là. Envolées, ma prétention, ma clairvoyance… je croyais savoir, je ne devinais rien. Patricia Parry m’a bien bel et bien enveloppée dans un écran de fumée, j’en suis sortie toute étourdie.
(mais je reste inflexible sur un certain meurtre, c’est pas du jeu. N’est ce pas Patricia ?!)
Cinq leçons sur le crime et l’hystérie, Patricia Parry – Seuil 380 pages
06:12 Publié dans Litterature Française, Polars, thrillers..., Rentrée 2008, Très bon moment ! | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note
22.10.2008
MAUDIT KARMA – DAVID SAFIER
Il y a quelque temps, je demandais à Cathulu en quoi elle souhaitait se réincarner. Bon, si elle a envie d’être une éponge, libre à elle ( !). Quant à Kim Lange, elle n’a pas le choix, elle se réveille sur six pattes et dotée de magnifiques antennes. La poisse, quand on est une animatrice de télé successfull, que l’on vient de remporter le Prix de la Meilleure Animatrice, qu’on vient de coucher avec un autre animateur beau comme un Dieu et formidable amant. Pendant que son mari bordait sa fille, après que l’on ait encore une fois sacrifié son enfant à sa carrière.
Kim Lange, donc, meurt écrasée par le lavabo d’une station spatiale en pleine désintégration et se réincarne en fourmi. Si elle veut avancer dans le cycle des réincarnations, elle doit accumuler du bon karma pour avoir une chance de retrouver forme humaine….
Bon. N’y allons pas par quatre chemins : c’est parfois drôle, oui, il y a de bonnes choses et quelques situations cocasses. Question fourmi ceci dit, je préfère encore Werber. Et l'usage des points d'exclamation pour souligner l'humour me fait souvent l'effet inverse. Ce roman a occupé un long voyage en voiture, et je me dépêche de rédiger mon billet car déjà son souvenir se désagrège aussi brutalement que ladite station spatiale…
Kim rencontrera Don Juan, lui aussi fourmi-isé, et c’est là le petit plus qui m’a amusée : les mémoires du séducteur, en forme de notes de bas de pages, sont souvent assez amusantes… Kim, elle, s’efforcera d’acquérir des bons points comme on cumule des points fidélité pour avoir un cadeau, deviendra Cochon d’Inde, puis….d’autres choses que je vous laisse découvrir (ou pas).
Le reste… se lira sur une plage, juste pour la détente, et attendra une sortie poche… ou inspirera (peut-être) bientôt, Pixar Ou Disney pour un film à la Stuart Little. Qui pourrait bien être drôle, d'ailleurs.
Maudit Karma, David Safier – Presses de la Cité, 319 pages
14.10.2008
TOUTE LA NUIT DEVANT NOUS – MARCUS MALTE
Un enfant qui s'enlise dans l’irréel pendant une colonie de vacances. D’autres enfants désespérés par la marche du monde, une bande de gamins qui vivent au travers une équipe de foot ; l’univers du petit recueil de nouvelles de Marcus Malte est rempli d’un charme à la fois vénéneux et troublant.
Mestrel, le narrateur de la première nouvelle (Le fils de l’étoile) découvre le monde impitoyable des colonies de vacances et la muflerie des adolescents. Sa rencontre avec le taciturne François l’entraînera dans une spirale trouble, sombre, torsade d’événements qui bouleversera sa vie à tout jamais.
Iris, Lys, Rose et Chardon Ardent, les enfants de la deuxième nouvelle (Des noms de fleurs) veulent se persuader que seul un « coup de grâce » peut changer la marche d’un monde qui les dégoûte : seul un sacrifice influera le déclin de leur planète. Prêts à tout, même au sacrifice ultime.
Le dernier narrateur (Le père à Francis) raconte la cité, l’OM, le foot comme seule riposte à une vie sans avenir, seule échappatoire dans un univers désenchanté, désoeuvré.
Trois nouvelles donc, et trois univers très différents, avec pour point commun et fil conducteur les désillusions, l’espoir, les rêves évanouis, avalés par un avenir obscur.
Que l’on s’oublie dans les rêves, que l’on se réfugie dans un univers parallèle et protecteur, que l’on aille jusqu’au bout par conviction ou désespoir, que l’on voie ses rêve brisés net par un quotidien trop livide, rattrapés par la perspective de lendemains sans espoir, les personnages de Marcus Malte sont touchants, parfois grinçants mais toujours justement dessinés. Le style, différent dans les trois nouvelles, est toujours juste et prenant.
Un petit recueil qui sait laisser son empreinte.
Belle lecture, donc.
Toute la nuit devant nous, Marcus Malte – Ed. Zulma, 126 pages
06:46 Publié dans Litterature Française, Nouvelles, Rentrée 2008, Très bon moment ! | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : marcus malte, om, danseuse étoile, colonie de vacances, nouvelles
13.10.2008
Une jolie fille rien que pour moi - Aurélie Antolini
Je n’ai plus 32 ans, je n’ai plus 36 ans, je n’ai plus 28 ans, j’en ai onze.
J’en ai onze et je suis le narrateur de ce joli petit livre qui se déguste en vitesse, en souriant, en s’émouvant parfois.
Le narrateur, donc, a onze ans. Il vit avec sa mère. Son père, il ne sait pas où il est. Il est parti. Du moins c’est ce que sa mère lui a dit. Alors le narrateur vit avec elle, observe le va et vient des hommes qui traversent la vie de sa mère, jusqu’à ce que l’un d’eux finisse par rester. Puis c’est Minoucha qui surgit dans sa vie. Minoucha et ses onze ans, Minoucha qui transforme le gosse en amoureux transi, en éponge à sentiments…
J’avoue qu’en lisant la quatrième de couverture j’ai eu peur :
« Notre prof principale nous a demandé de remplir une petite fiche qui racontait notre vie. Comme si tout ce bordel pouvait rentrer dans un bristol.
« Père : vendeur de slips chez Eminence
Père intérimaire : pêcheur de mérous
Mère : représentante en gros nichons
Moi : amoureux de Minouche
Rêve : déménager dans la maison du Sud
Ambitions : avoir des plumes au cul… »
Et bien finalement, non, il suffit de se laisser aller à cette plume naïve, gaie et souvent mordante. Aurélie Antolini manie avec finesse et précision le style d’un enfant de onze ans, dessine un joli tableau sur l’enfance, ses désirs, ses peurs, ses rêves secrets, saupoudre ça et là quelques pincées de sucre ou de sel.
C’est le roman d’un enfant qui découvre l’amour, l’amitié avec ses yeux encore innocents et tellement lucides.
C’est le constat d’un enfant qui grandit et découvre que les adultes peuvent si bien mentir à leurs enfants. Par bêtise, par humeur, par colère ou par ignorance. Un enfant qui hésite entre candeur et maturité.
On y découvre une famille et ses petits travers, les premières amours, leurs premières douleurs, avec des yeux tout neufs, encore innocents et tellement lucides.
Un bien joli roman, donc, à lire par nos ados et aussi par nous !
Une jolie fille rien que pour moi, Aurélie Antolini
Editions Intervista : Les mues.
Pour les 12 ans et +, 174 pages
Les avis de Laurence du Biblioblog, et Joëlle
06:12 Publié dans Litterature Française, Pour les ados, Rentrée 2008, Très bon moment ! | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : littérature jeunesse, adolescence, aurélie antolini, les mues
06.10.2008
JEUX CROISES – MARIE SIZUN
Il y a Marthe. Marthe qui n’a pas voulu d’enfant, que son mari quitte, et qui n’arrive pas à exprimer sa souffrance.
Il y a Alice. Alice qui est mère mais ne l’a pas voulu. Alice qui porte sa maternité comme on porte un fardeau. Trop jeune, trop seule, trop empêtrée dans ses problèmes de mère célibataire pour regarder son fils autrement qu’un poids encombrant, qu’une gêne, qu’une erreur.
Et puis, un jour, Marthe aperçoit Ludo, l’enfant d’Alice. Ludo seul dans son caddie alors que sa mère papote, papote, avec un ex, se plait à plaire, se plait à être autre chose qu’une mère, retrouve l’impression d’être une jeune femme, séduisante, libre. Alors Marthe prend le caddie, paye, et s’en va avec Ludo…. Alice, en découvrant que son fils a disparu, hésite, pèse le pour et le contre ; et si, finalement, c’était ça, la solution ?
Marie Sizun, après « La femme de l’Allemand »où elle explorait les liens filiaux et maternels, trace ici le portrait de deux femmes face à la maternité. Un moment de déraison, un « coup de folie » qui entraîne ces deux femmes face à elles-mêmes.
Marthe, au cours de ces quelques jours avec Ludo, se souviendra de son enfance, de son sentiment d’abandon, quand sa mère est partie en la laissant à sa grand-mère.
Alice, soupçonnée d’avoir tué son enfant, décrétée coupable avant même d’avoir compris qu’elle l’était vraiment, mais sous une autre forme, se surprendra à éprouver le manque. Le manque de la peau de Ludo, son odeur, ses sourires.
La plume est à la fois simple et fluide. On retrouve le style de Marie Sizun, où tout est évoqué, à peine effleuré mais très bien suggéré : la souffrance, la honte, la peur, l’angoisse de ces deux femmes. Le personnage de Marthe m’a paru ceci dit moins crédible ; aucune empathie pour cette femme qui craque subitement et commet l’irréparable. Il n’y a chez elle aucune culpabilité, juste ce sentiment d’urgence à partir, à voler l’enfant d’une autre, à se découvrir elle aussi mère, pour prouver aux autres, à son ex-mari surtout, à elle-même, qu’elle peut être mère. Elle m’a beaucoup moins touchée qu’Alice.
Alice, elle, m’a estomaquée. J’ai aimé cette jeune maman débordée, seule, qui d’un coup, se demande si laisser son enfant ne serait pas une bonne idée. J’ai aimé cette fille perdue se sentir exister sous le regard des journalistes, se sentir ETRE quelqu’un. Elle ne comprend pas qu’on la juge coupable. Elle veut seulement, pour une fois, qu’on s’intéresse à elle, à ELLE en tant que personne, et non plus en seulement tant que mère, que ventre.
Un bon roman, donc, mais qui aurait pu être plus poussé, s’attacher davantage à Alice et sa personne, à mon avis.
Jeux croisés, Marie Sizun - Éditions Arléa, Collection 1er mille. 249 pages
L’avis de Marie.
06:14 Publié dans Litterature Française, Pas mal, ouais !, Rentrée 2008 | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
01.10.2008
ALCOOL – POPPY Z. BRITE
Rickey et G-Man sont cuistots à la Nouvelle Orléans. C’est facile d’être un cuistot à la Nouvelle Orléans : cuistot, plongeur, serveur, les restos ne manquent pas, la main d’œuvre non plus. Mais ces deux là sont de la race des vrais cuistots. Parce qu’en plus d’être des gars sérieux, ils aiment la bonne bouffe. Cuisiner n’est pas seulement un gagne pain, comme pas mal d’autres pauv’gars de la ville, cuisiner, pour eux, c’est un art, un sacerdoce, un plaisir, un pied, un métier, un vrai truc, fait avec amour et dévotion.
La Nouvelle Orléans, c’est aussi la capitale de l’alcool. Tout le monde boit et le taux de cirrhose par habitant doit y être plus important qu’en Russie, Pologne et Bretagne réunies ; aussi, le jour où Rikey a l’idée d’ouvrir un restaurant où tous les mets seront agrémentés d’un peu d’alcool, d'une rasade de ci ou mijotés dans ça, les deux acolytes pensent avoir l’idée du siècle. Celle qui les sortira des jobs minables et les mènera tout de suite au firmament des chefs cuistots. Faut dire qu’ils en ont marre de galérer, qu’ils ont envie de profiter un peu d’eux deux (j’avais oublié de vous dire qu’ils sont ensemble), de pouvoir fumer de la beuh tranquille entre deux verres et se faire plaisir avec un vrai concept. Reste à trouver l’argent, et pour ça Lenny, le Chef Etoilé Hyper Connu va les aider…
Ce n’est pas un polar, mais on y trouvera un macchabée dans une chambre froide, ce n’est pas un roman gastronomique, mais on s’y lèchera les babines à quasiment toutes les pages. Ce n’est pas un roman d’amour mais ces deux là sont quand même vachement attachants : on les aime bien, ces amoureux de la cuisine bien faite, ils sont touchants à s’aimer malgré les galères, les cuites, les emmerdes et les angoisses existentielles qui les assaillent. Il y a des règlements de compte et des loubards pas nets, des magouilles pas claires, des politiques véreux et des cuisiniers aussi jaloux que camés, des p’tites pépées qui couchent, des journalistes largement imbibés et des zonards un peu paumés, un peu rêveurs.
Il y a de la coke, il y a du whisky consommé sans modération, c'est sûr. Il y a aussi tout plein de jolies petites choses qui clignotent dans ce roman. Des


