23.03.2009
L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie
Nous sommes à Lagos, au Nigéria au début des années 60. Le jeune Ugwu, 13 ans, entre au service de Odenigbo, un universitaire
engagé. Odenigbo rencontre Olanna, une jeune femme issue de la bourgeoisie Nigériane. De son coté, Kainene, la sœur jumelle d’Olanna, entrepreneuse prospère et ambitieuse, devient la maîtresse de Richard Churchill, un pseudo journaliste / écrivain, passionné par l’ethnie Igbo et ses racines.
En ce début des années 60, l’élite Nigériane rêve d’une prospérité nouvelle pour son pays fraîchement indépendant. On rêve, on débat, on se projette, la bonne société fustige l’influence des anciens colons anglais, tout en envoyant ses enfants étudier à Londres et épousant les modes de vies occidentaux. Mais l’ancien colon a pris soin de stigmatiser les clivages ethniques entre les musulmans du Nord et les chrétiens Igbos de l’Est. A la fin des années 60, après un premier coup d’état, et les massacres répressifs qui s’ensuivent, la province de l’Est déclare son indépendance et proclame la naissance du Biafra. La guerre civile est déclarée, le génocide va commencer.
A travers les 5 personnages principaux, Chimananda Ngozi Adachie propose une fresque attachante sur une page sanglante de l’histoire du Nigéria. Des rêves idéalistes à la famine et à la guerre, nous suivons Olanna et son idéaliste de mari, décidés coûte que coûte à faire vaincre la province du Biafra. Nous suivons Kainene d’un peu plus loin, dans ses rapports complexes avec Richard, formant avec lui un couple mixe peu conventionnel. Le jeune Ugwu apporte un peu de fraîcheur parmi ces nantis qui vont connaître la guerre et la faim et perdre leurs possessions.
Les destins ravagés des personnage apportent un coté romanesque qui ne déplaira pas aux amateurs d’histoires attachantes (il y a de l’amour, des jalousies, des pleurs) et donnent sans doute au roman un coté plutôt convenu, axé principalement sur leurs personnalités, leurs désarrois face à la guerre et la chute de leurs idéaux.
Mais, au-delà, il y a l’emprise de la Couronne Britannique qui supporte le Nigéria pour ne pas perdre les réserves de pétrole du Biafra, influence de l’occident sur une jeune république indépendante, les modes de vie Nigérians, les coutumes africaines matinées de sorcellerie et de sorts, et surtout, la naissance et la disparition presque aussi soudaine d’un pays éphémère décimé par un génocide sanglant. Pour tout cela, c’est un roman agréable qui laisse un bon souvenir.
L’autre moitié du soleil , Chimamanda Ngozi Adichie – Gallimard, 499 pages
Lu pour le Prix des Lectrices ELLE 2009, catégorie Roman
Les avis de Bab’s, Gangeous, Anna Blume et de Thierry Colet
19.01.2009
MEURTRES EN BLEU MARINE – C.J. BOX
Au début du roman, nous faisons la connaissance d’Annie et son frère William. Elevés par leur mère célibataire, Monica, ils
décident d’aller à la pêche après l’école et, alors qu’ils traversent une forêt (le roman se passe dans l’Idaho), sont les témoins involontaires d’une scène de meurtre. Les assassins ? Un bande de flics à la retraite. Annie et William prennent la fuite, mais les meurtriers les ont vus et partent à leur poursuite. Les enfants trouvent abri chez un fermier solitaire, Jess Rawlins, qui croit leurs accusations et décide de les protéger tandis qu’à la ville, le shérif Carey, totalement dépassé par cette affaire, décide l’aide que les policiers-retraités lui proposent. Ce que veut le shérif : retrouver les enfants. Ce que veulent les retraités : la même chose. Mais pas pour les mêmes raisons.
Dans la famille polar bien-fait-quoique-peu-original je demande Meurtres en bleu marine. Peu original, parce que le situations et les personnages sont somme toute assez attendus voire prévisibles. Bien fait, eh bien parce que je ne l’ai pas lâché, il a monopolisé quelques petites heures est à l’origine d’un magma de féculents affreusement gluants, il faut l’avouer totalement immangeables.
Bien sûr, on pourra dire que les ficelles du polar sont classiques. Les méchants sont des affreux flics véreux décidés coûte que coûte à protéger leurs anciennes exactions. Les enfants innocents, qui ne peuvent aller trouver la police, sont hébergés par un vieux cow boy qui décide de leur faire confiance. Jess est un vieux de la vieille, genre cow boy solitaire au cœur gros comme ça sous des dehors taciturnes et un peu ours. On y trouve aussi un autre flic décidé à éclaircir une vieille histoire jamais résolue, une factrice commère et avide de sensationnalisme qui se mêle de tout et surtout de ce qui ne la regarde pas, un banquier torturé par ce qu’il sait, un shérif incapable et manipulable. Le tout dans une petite bourgade perdue dans l’Idaho, où la nature est omniprésente et les centres d’intérêt réduits aux commérages, à la pêche et aux bars.
Voilà, c’est classique, de bonne facture, et surtout, prenant. A lire pour se laisser absorber, comme un page turner efficace, avec empathie et envie d’oublier le reste un moment. Loin, très loin de Shutter Island ou Zulu, par exemple, mais efficace.
Meurtres en bleu marine, C.J. Box – Seuil Policiers, 383 pages
Lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE 2009, catégorie Policiers
02.01.2009
SIX PIEDS SOUS TERRE – RAY FRENCH
Lorsqu’il apprend que l’usine dans laquelle il travaille va être délocalisée, Aidan Walsh, du haut de sa petite cinquantaine comprend que sa vie est finie. Comment retrouver un emploi dans cette petite ville du Pays de Galles où le travail est rare et
surtout dépend entièrement de la multinationale qui y est implantée ? Délocaliser l’usine, c’est condamner l’économie de la ville. Sacrifier l’avenir de sa centaine de salariés et les vouer au chômage, les condamner à la bouillie de vie. Autant les enterrer vivants, donc.
C’est ce que Aidan décide de faire. Un cercueil – écologique, il va sans dire – un périscope, un communiqué de presse pour alerter l’opinion, et Aidan engage un bras de fer avec la grosse multinationale. Un bras de fer dont il ressort vite qu’Aidan a toute la sympathie de ses concitoyens et de la presse, avide de sensationnel.
Or, quand on vit six pieds sous terre, les perspectives changent vite et Aidan se rend bientôt compte qu’il est devenu un symbole pour tous les citoyens.
Voici un petit roman fort agréable. On n’est pas là pour lire un pamphlet contre le capitalisme et ses délocalisations à outrance, non, mais il n’en reste pas moins une jolie chronique, souvent caustique, d’une petite ville perdue au fond de l’Angleterre. Chronique sociale où la vie des habitants oscille entre usine et pubs, où le moindre petit incident est disséqué autour d’un pinte de bière, chronique humoristique où les petits défauts et grands emportements sont pointés avec finesse. Chronique humaine des ouvriers et des « prolos » sacrifiés par le capitalisme, dont les intérêts sont balayés d’un méprisant revers de main. Mais point ici d’apitoiement ni de compassion complaisante, au contraire, c’est traité avec un style frais et touchant. L’humour fait mouche la plupart du temps, et on suit avec intérêt et tendresse les aventures souterraines d’Aidan, soutenu par ses enfants, assisté par ses amis.
La multinationale refuse de céder, les politiciens s’emparent de l’affaire, on s’émeut devant les constats amers d’Aidan qui voit sa vie et ses amis d’un tout autre regard maintenant qu’il est sous terre.
Un joli roman donc, qui se lit avec plaisir, dont on apprécie l’humour sarcastique et qui n’est pas sans rappeler le film Full Monty. Ou comment se battre avec ses propres armes, du moment qu’on y met du cœur et de la sincérité.
Six pieds sous terre, Ray French – Fleuve noir, 439 pages
Lu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio.

Et puisque c’est encore un peu Noël, restons dans le ton et de ce livre et des beaux hommes acclamés ici et là sur la blogosphère littéraire…
06:57 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
29.12.2008
MELANINE – DANIEL CARTON
Dans un futur pas si lointain (on apprendra avec regret la mort de Paul Mc Cartney à l’âge de 90 ans), la population mondiale est
victime d’une étonnante épidémie : les chercheurs évoquent une nouvelle grippe espagnole, une peste noire, les morts se comptent pas millions. Par millions, sauf au sein de la population noire où l’on ne déplore aucun décès. Julius Gueye, chercheur émérite de l’Institut Pasteur, originaire du Sénégal, tente de trouver un remède pour enrayer la pandémie.
Plongée de ce « thriller » en espérant égrener quelques heures rapidement, je me suis rapidement ennuyée. Le style narratif est purement descriptif et sans relief, il m’a manqué un rythme plus effréné, un je ne sais quoi de trépident.
Le roman commence alors que la mystérieuse pandémie se répand déjà : j’aurais préféré la découverte d’un premier cas clinique, assister aux premières inquiétudes des chercheurs, une description plus apocalyptique de ses symptômes et conséquences (on apprendra uniquement que la maladie se déclare par une intense fatigue et conduit à la mort du patient). Le mesures prises pour bâillonner la presse et éviter la propagation de fausses rumeurs m’ont paru incohérentes : on supprime les blogs mais le lecteur constatera quelques pages plus tard que les forums sont toujours actifs. D’autres invraisemblances (on supprime les transports en commun, puis on incite les populations à prendre le train pour aller au bord de la mer, l’action se passe dans un futur proche mais les chinois ont déjà marché sur Mars et bientôt sur Mercure) m’ont interpellée.
Quant au dénouement, je l’ai trouvé, comment dire…. risible. Mais bon, très dans le ton « agathe clery » du moment…
Déception pour moi donc, mais je laisse les volontaires se faire leur propre opinion.
Cuné, elle, s’est laissée prendre au jeu. Vous aimerez peut-être ?
Mélanine, Daniel Carton – Fayard 331 pages
21.12.2008
Si tu manges un citron sans faire de grimaces – Sergi Pàmies
Nous sommes tous les héros potentiels d’un recueil de nouvelles. Nous, et les autres. Les héros du quotidien, les héros des jours qui passent, qui se ressemblent ou pas. Ici, pas de super-héros, ou de super-aventure. 
On y croise un homme-sans-histoires qui meurt et s’aperçoit qu’au final sa famille est bien plus heureuse sans lui, des parents modèles qui découvrent que leur fille modèle veut tellement ressembler aux ados modèles qu’elle les supplie de divorcer (et ils le feront), un homme seul qui envoie des enveloppes vides à des inconnus.
On y croise un auteur qui s’interroge sur la mort, un auteur qui se demande pourquoi cette femme couche avec lui, un bonhomme qui n’aime pas ses voisins mais se demande pourquoi ils ne l’aiment pas…
Des héros du quotidien, donc, des gens banals, des personnes sans histoire, ou si peu, ou si peu intéressantes. Voilà que ce raconte Sergi Pàmies, avec un humour doux amer, avec le recul et la maturité de celui qui observe et ne juge pas, qui éclaire simplement le temps d’un instant des instantanés de vie, qui entrouvre des portes et les referme, le tout avec un joli talent de conteur.
Un tout petit livre, qui se déguste rapidement, s’oubliera peut-être aussi rapidement, mais nous fait passer un très agréable moment.
Si tu manges un citron sans faire de grimaces, Sergi Pàmies – Editions Jacqueline Chambon (ed.associés Actes Sud) 120 pages
06:45 Publié dans Littérature Espagnole, Nouvelles, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
17.12.2008
LE PREMIER PRINCIPE LE SECOND PRINCIPE – SERGE BRAMLY
Le premier principe, c’est l’entropie : tout corps de refroidit au contact d’un corps froid.
Le second, c’est quand dans un système clos, le désordre va en augmentant.
Les éléments concernés par ces principes ? Une princesse, un paparazzi, un ministre, un marchand d’armes, un conseiller financier, un agent des renseignements, dont les destins a priori tout à fait distincts vont se heurter.
Prenant pour toile de fond la France dans les années Mitterand, Serge Bramly propose ici un très bon roman, davantage roman d’espionnage que romanesque d’ailleurs, où les différentes pièces d’un puzzle vont s’associer sous nos yeux.
Dans la première partie, nous suivons Max Jameson, le paparazzi. Ami d’un ancien ministre, Jameson est prêt à tout pour obtenir LE scoop. Son ambition le mènera dans les coulisses de l’Elysée, à Gstaad, Saint Tropez. Prêt à tout, même à enregistrer les conversations qu’il surprend sur un petit dictaphone. Et, de fil en aiguille, d’événements en circonstances, Serge Bramly tisse la toile d’un thriller exemplaire.
Dans la deuxième partie, c’est un agent de la DGSE qui se voit chargé de remonter la piste d’un ancien agent déserteur. De document en archive secrète, l’agent remontera la mécanique d’une suite de circonstances et d’enchaînements qui ont mené au pire…
La construction est très réussie (tous les éléments s’assemblent inexorablement et viennent éclairer chaque zone d’ombre au bon moment), l’histoire contient suffisamment d’éléments identifiables (même si aucun nom n’est jamais cité) pour que le lecteur ancre les événements dans son propre vécu de l’Histoire. Le tout est impeccablement mené, la narration maîtrisée, l’intérêt du lecteur croissant au fil des pages.
Ne cherchez pas là un énième roman jouant avec le voyeurisme qui pousse le quidam à venir trouver là de quoi abreuver sa soif de sensationnalisme ou de révélations fracassantes. Ici, tout n’est que jeu, invention, création. Les événements de l’Histoire servent au romancier et lui offrent le matériau de base. Rien de plus.
Rien n’est vrai, tout est vrai, dit Serge Bramly en exergue.
Voyons y surtout l’excellent exercice d’un écrivain qui a puisé dans l’Histoire les ingrédients d’un roman, qui les malaxe, les pétrit, les enfourne et sert au lecteur un roman qui se déguste avec félicité.
Lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE, catégorie Roman
(mais il aurait aussi bien pu concourir dans la catégorie Policiers)
Le premier principe, le second principe, Serge Bramly. Ed. JC Lattès, 614 pages
08.12.2008
AUSTRALIA UNDERGROUND – ANDREW McGAHAN
Imaginez un futur où la lutte anti-terrorisme est arrivée à son paroxysme. Après que Canberra (Australie) ait été rayée de la carte par une bombe nucléaire, le gouvernement australien, sous couvert de menace contre l’état et la sécurité nationale, a déclaré l’Islam ennemi national. L’immigration est interdite, la contestation soigneusement brimée, la population strictement sous contrôle.
Nous sommes en 2010 et Leo James, le frère du Premier Ministre, est enlevé par un groupuscule terroriste. Et libéré peu après par un autre groupuscule, Australia Underground, groupe que rejoignent peu à peu les opposants au régime.
L’Australie vue par Andrew McGahan est édifiante. La lutte contre le terrorisme sert de prétexte à la mise en place d’un régime totalitaire : opposition soigneusement muselée, état omniprésent et manipulation des populations. La Citoyenneté est préservée, les médias sous contrôle, les citoyens doivent renouveler leurs papiers tous les ans, être, comme il se doit, en règle et répondre correctement, en cas de doute, à un questionnaire précis sur l’Identité Nationale : questionnaire qui porte autant sur les résultats sportifs des héros australiens, les poèmes des poètes nationaux ou l’hymne national.
Les musulmans qui n’ont pas quitté le pays sont parqués dans des guettos où ils peuvent vivre sans se mêler au reste de la population.
Australia Underground, réseau d'opposition souterrain, œuvre en silence et en secret pour le retour aux libertés : de juger, de vivre, de penser, de parler.
Australia Underground se lit avec une attention toujours croissante. Le rythme est rapide, voire saccadé à certains moments de la fuite de Leo et ses acolytes. Le ton est résolument direct, nerveux. Leo James est le narrateur, il relate sa fuite, depuis son enlèvement jusqu’à sa séquestration. Par qui ? Nous l’apprendrons à la fin du roman. En alternant son récit (lucide et narquois à souhait) avec des retours en arrière où il retrace l’évolution de son pays vers un régime totalitaire, pays qui a rapidement basculé de démocratie à dictature. Et ce avec l’assentiment d’une population trop heureuse d’échapper à la menace islamiste.
C’est là que réside le principal intérêt du roman : comment faire monter l’intolérance et la peur, comment obtenir l’absolution d’une population en faisant miroiter le spectre de la terreur. Comment stigmatiser une religion en la rendant responsable de tous les maux. Manipulation des masses, allégeance aux superpuissances économiques, montée de l’intolérance. Un roman de fiction (voire d’anticipation) politique tout à fait crédible (même si la fin m'a laissée néanmoins perplexe) qui se lit presque d’une traite.
A lire, donc ! (avec en prime une très belle couverture).
Australia Underground, Andrew McGahan, Actes Sud collection Actes Noirs, 303 pages
Les avis d’Emeraude qui m'a donné envie de le lire.
05.11.2008
UN MILLIARD ET DES POUSIERES – BERTRAND LATOUR
Je suis milliardaire et je descends toujours dans les palaces. De préférence place Vendôme. The only one.
Où que j’aille, quelle que soit l’heure, le concierge me fournit un chauffeur, une limousine, l’un et l’autre sont à mon service, à ma disposition, j’en fais ce que je veux, où quand comment c’est moi qui décide vu que c’est moi qu’ai l’oseille. Si j’ai envie de
fumer du shit, de sniffer, de me piquer, de picoler, de baiser, le chauffeur ne dira rien. C’est moi qu’ai l’oseille vous dis-je. Et ce pauvre mec, avec son costard-cravate et son sourire de niais hypocrite prêt à lécher mes Berlutti pour un pourboire, il peut que rêver à tout ce qu’il n’a pas, il fera ma serpillière si je lui demande.
Voici l’histoire de Jules, chauffeur de son état. Limousine, smartphone, Jules travaille au bon vouloir des riches clients du palace qui l’emploie. Riches américains, putes botoxées des pays de l’Est ayant eu la bonne idée d’épouser un nouveau riche, nouveaux patrons du CAC 40, stars saupoudrées de coke, chefs d’états, tortionnaires de pays de l’Est ou japonais vuittonisés, Jules voit tout, entend tout. Son quotidien, l’univers feutré des palaces, le fric qui coule et son objectif : le pourboire. 30 euros : radin, 50 euros bof, 100 euros ça va, 500 ça roule. Jules, il veut gagner beaucoup, vite, pour pouvoir épouser sa Paula et lui faire le mioche qu’elle réclame. Gagner beaucoup, c’est beaucoup, pas un salaire de cadre minable dans un PME de province, on s’est compris, hein ?
Ca, c’est pour le fonds du roman : univers dépravé des fortunés, envers de la médaille très vomitif, un style qui peut être mordant parfois, voire sacrément cynique. Quelques bonnes répliques, oui. Et un chauffeur prêt à se vendre – âme et corps – pour amasser quelques miettes. Il avale toutes les pilules, même les bleues qui font décoler.
La forme à présent : détestable. Détestable, parce que l’humour vachard, la plume virile deviennent vite lassants et carrément vulgaires. Détestable, parce que finalement le tout est finalement d'une vacuité sans fond. Un peu ça va, beaucoup, ça révulse. Répétitif, soûlant, gonflant.
Mijaurée, moi ? Sans doute ! Mais les descriptions de parties fines, les partouzes tellement détaillées qu’on a l’impression d’y être et de s'y ennuyer, les apartés sibyllins du chauffeur, tout ça n’est pas ma came. Pas du tout du tout.
J’aurais aimé qu’il se passe autre chose que ces trajets, ces descriptions de fric, oseille, luxe et gaudrioles. Rien de plus, malheureusement. Jules conduit, Jules fait chanter, Jules s’interroge. Jules perd la tête. Jules tourne en rond autant que son roman. Le tout dans une longue logorrhée verbale aussi cynique que vulgaire.
Aucun intérêt, donc.
Un milliard et des poussières, Bertrand Latour - Hachette Littératures, 400 pages
On en parle chez Culture Café
05:24 Publié dans Litterature Française, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note
04.11.2008
RITOURNELLE DE LA FAIM – JMG LE CLEZIO
Ethel a dix ans quand elle accompagne son grand-oncle à l’exposition universelle de Paris. Elle en a un peu plus de vingt quand elle quitte la France pour s’installer au Canada. Entre les deux, une guerre, une fuite, la perte de ses rêves et ses idéaux, et
surtout la perte de son enfance.
1931, la bourgeoisie parisienne rêve encore, les petites filles s‘accrochent à la main de leur parents et font rouler leurs cerceaux. Innocence et gaieté, foi en l’avenir, même si de plus en plus on entend la voix du nouveau chancelier allemand aboyer de l'autre coté du Rhin. Ethel découvre l’amitié, s’entiche de Xenia, son icône, son modèle, Xenia la princesse déchue, l’exilée dépossédée, la petite fille russe, Xenia qui « manie très bien l’offense et la caresse ». Ethel l’admire, la dévore, hypnotisée par la fierté, la liberté de celle qui n’a plus rien. Dans l’appartement où Justine et Alexandre, les parents d’Ethel tiennent salon tous les dimanches, les amis, parents, viennent partager, parader, cancaner, fustiger, dénoncer, railler.
Le grand oncle Salomon meurt et lègue tout à Ethel, toute sa fortune, y compris le pavillon mauve qu’il a acheté pour Ethel lors de l’Exposition Universelle. Et tout sera perdu, vendu, bradé, monnayé, dilapidé. Envolé parce qu’Alexandre ne sait pas faire, évaporé parce que Justine baisse les bras. La chute, la fuite, la Cote d’Azur où se réfugie la bourgeoisie, affamée, épuisée, en attendant que se termine la guerre. (« Pendant toutes ces années ils avaient tenu le haut du pavé, ils s’étaient pavanés à leurs tribunes, ils avaient gardé le crachoir, avec leurs discours anti-juifs, anti-nègres, anti-arabes, leurs rodomontades et leurs airs de justiciers et de matamores. Tous ceux qui, comme Alexandre Brun, tremblaient pour leurs privilèges, attendaient le Grand Soir, la révolution bolcheviste, les complot des anarchistes….ceux qui riaient en voyant dans les journaux les dessins de Carb : « Oust ! La France n’est plus une patrie pour les sans-patrie !... Maintenant, leur monde s’était écroulé, émietté, il avait été réduit à une eau de canal. Maintenant, ils étaient condamnés à errer comme des ombres, à leur tour, sans rien espérer, sans autre nourriture que les épluchures et les racines verdies, comme s’ils mangeaient la terre, le charbon et le fer, dans cet hiver interminable… Ils n’avaient rien vu venir ».)
Ritournelle de la faim pourrait être seulement le destin d’une jeune fille, née entre deux guerres, protégée, privilégiée puis acculée à la fuite au-delà de la ligne de démarcation. Ca l’est, d’ailleurs, en quelque sorte. Mais Ritournelle de la faim est aussi, à travers le portrait d’Ethel, celui de toute une bourgeoisie nantie, protégée, cuirassée dans ses convictions. Une France encore coloniale et remplie de certitudes, une génération où les enfants grandissent brutalement et mûrissent tels des fruits brutalement exposés au soleil. Il suffira qu'Ethel perde tout (argent, illusions, confiance) pour que le papillon sorte de sa larve enfantine.
La langue de JMG Le Clezio est limpide et suave. Et cette limpidité, qui fait la force et la beauté du roman, entraîne le lecteur dans le sillage d’Ethel, son innocence, sa naïveté, sa force qui l’aidera à supporter la ruine et la faim.
Le roman est ouvert et clôturé par deux courts et superbes chapitres où JMG Le Clezio évoque la faim, celle qu’il a connu, enfant, quand il courait après les chars américains tout juste débarqués, et la faim (de colère, d’absolu, de vivre) transformée sous les notes du Bolero de Ravel en litanie envoûtante.
Ritournelle de la faim, J.M.G. LE CLEZIO. Gallimard, 208 p
07:08 Publié dans Litterature Française, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
28.10.2008
COURIR – JEAN ECHENOZ
Il y a quelque temps, si j’avais dû répondre à la question « Qui était Emile Zatopek », j’aurais sans doute répondu Coureur Cycliste ou boxeur. Voire footballeur.
...
C’est donc en découvrant le roman de Jean Echenoz que j’ai découvert la vie du coureur tchèque, l’homme aux 18 records du monde, le bien nommé la Locomotive Tchèque.
Pas de dates données, on se repère à la chronologie des événements : élève professionnel d’une usine Bata, Emile participe presque malgré lui à une course organisé par son employeur. Emile n’aime ni le sport ni la compétition. Il y va, donc, il n’a pas forcément le choix. Il gagne.
Le top départ d’une carrière hors nomes est donné. Emile pulvérisera un à un tous les records du monde, s’octroiera à la barbe et la stupéfaction de ses adversaires les médailles d’or aux JO de Helsinki. Deviendra une icône nationale, internationale, une bête de foire, tant ses capacités semblent surhumaines, tellement contrastantes avec sa personnalité, son style dépenaillé, son détachement, son apparent dilettantisme.
Jean Echenoz raconte la vie du coureur, simplement, sans fioritures, sans emphase, sans broderies inutiles autour des exploits hors normes de Zatopek.
On se prend au jeu, on ne peut s'empêcher de courir derrière Emile.
Mais Jean Echenoz ne s’attarde pas sur l’exploit en lui-même, non. Ce qu’il nous montre, c’est Emile le coureur : courir, courir pour souffrir autant que pour se dépasser, nous avons l’impression d’être derrière Emile, de nous essouffler dans son ombre, de trotter derrière ce fantôme déhanché, démantibulé, saccadé. Tout bascule et nous découvrons l’homme à travers le regard de l’auteur : plus de fatigue, plus de crampes, nous aimons Zatopek, son calme olympien, son air de ne pas y toucher, mais d’y être quand même. Sa volonté d’aller toujours plus loin, oui, de progresser pour le plaisir, avec une petite pointe d’orgueil : autant gagner une course, puisqu’on s’y engage, non ? D’ailleurs il faut attendre longtemps avant que le nom de Zatopek soit prononcé, sur les 100 premières pages, seul Emile nous absorbe. Nous suivons l’homme, pas le mythe.
Jean Echenoz dresse le portrait d’un homme touchant, forcément passionnant. Le rythme est presque hypnotique. Un bien bel exercice. Une biographie qui n'en est pas une, un roman qui m'a entrainé dans la foulée d'un coureur et ne m'a pas essoufléé. Surprenant.
Courir, Jean Echenoz – Editions de Minuit, 142 pages
06:32 Publié dans Litterature Française, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : zatopek, moi je cours surtout après le temps, echenoz, jeux olympiques, marathon, course à pied





