15.12.2010
Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron
En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ! Un brave homme qui travaille comme correcteur dans un journal régional. Le soir, il relit, corrige les articles écrits par les journalistes, là-haut, dans la salle de rédaction. Lui, comme ses collègues, est relégué au sous-sol, là où les rotatives tournent, là où la nuit s’échangent les blagues, les farces, et même parfois les confidences… C’est sa collègue qui lui a demandé de rédiger un article sur son métier. Alors il écrit. Et chaque chapitre, qui commence par la même phrase « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional », sonne comme une ritournelle, une ode à ce métier qui petit à petit disparaît. Les machines remplacent peu à peu les hommes.
Un récit très court dans en forme d’hommage à l’un des derniers métiers traditionnels de la presse. A travers le récit du narrateur, qui s’obstine, se reprend, se répète, semble petit à petit perdre la tête, on découvre un vieux garçon (il vit avec sa mère, est passionné par les circuits de trains), un univers nocturne en voie de disparition, celui des salles de correction, leurs traditions, petites habitudes tissées au fil des nuits passées à travailler ensemble, les anecdotes qui se racontent en rigolant, leurs héros tristes et désabusés, personnages touchants autant qu’amusants.
En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ? Du plomb oui, du plomb qui peu à peu le ronge et lui fait perdre la tête. Le récit devient plus sombre, le personnage sombre lui dans la folie… Du plomb, oui. Dans la cervelle. Ca s’appelle le saturnisme.
Un roman qui m’a beaucoup touchée, autant par son style parfois gouailleur, direct et très maîtrisé que par une histoire-hommage teintée d’amertume et de tendresse envers toute une profession.
Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron
Buchet-Chastel, septembre 2010, 107 pages
L’avis de Tamara.
Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire, ce roman faisait partie de la Sélection « Premier roman » .
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19.11.2010
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Lenz Buchman est chirurgien, dans un pays et une époque non identifiables. Peut-être un pays de l’Est, peut-être au vingtième siècle. Mais peu importe, l’essentiel est dans le personnage de Lenz, homme dépourvu d’émotions, homme machine qui opère avec froideur, mécaniquement (« Dans l’orientation du bistouri, Lenz voyait la possibilité d’allumer ou d’éteindre la chaine hi-fi. S’il allait vers la droite - la droite, le coté de la ligne bien tracée et aussi le coté que le Seigneur, comme disait Lenz en se gaussant, avait réservé aux hommes vertueux – il laissait l’appareil humain allumé, tandis qu’en déviant vers la gauche – le coté du diable ou de la mobilité que nous ne comprenons pas – il éteignait l’appareil, coupait le courant. Lenz était celui à qui il revenait d’actionner le bouton décisif ».).
L’homme qui décide, calcule et analyse, l’homme qui considère le corps comme une simple machine décide d’entrer en politique et applique à cette nouvelle activité les mêmes règles : manœuvrer silencieusement, avec une minutie implacable et une stratégie étudiée.
Un roman froid, clinique, et qui se lit avec une grande facilité. Le héros de Tavares manipule, anticipe, décide, évince. Le lecteur observe l’absence totale d’émotions, les calculs sans pitié d’un homme décidé à mener sa vie comme un combat contre les autres, dans une chasse au pouvoir qu’il mènera avec froideur et perversion.
J’ai beaucoup aimé ce roman et le style de Tavares, mélange de froideur, de violence larvée qui jamais n’éclate : tout est dit avec le recul d’un observateur qui raconte et jamais ne juge ou n’intervient. L’homme est une bête, un homme sans sentiments, sans émotions, qui avance et poursuit son chemin.
Prier ? Non. Lenz Buchman laisse ça aux faibles, aux lâches, aux petits. Lenz Buchman est une machine. Jusqu’à ce que la nature le rattrape. L’homme machine est, et restera, dépendant de la nature et de son corps, simple machine qui rattrapera son esprit et le vaincra.
Apprendre à prier à l’ère de la technique a remporté le Prix Spécial du Jury pour le prix Web-Cultura 2010, dont j’ai fait partie du jury avec plaisir. Une découverte étonnante et un prix mérité.
Retrouvez l'entretien de Conçalvo M. Tavarez avec Abeline Majorel des Chroniques de la Rentrée Littéraire.
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Ed. Viviane Hamy, septembre 2010, 366 pages

06:00 Publié dans *Littérature portugaise*, Prix Web Cultura, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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12.11.2010
Prix Web Cultura
Le prix Web-Cultura a été révélé lundi 5 lors d’une soirée animée et fort sympathique. Mais auparavant ont eu lieu moult lectures durant le mois d’octobre et surtout des délibérations le samedi 30 octobre. Je m’y suis rendue en me demandant comment tout ça allait se passer, si nous allions nous écharper sur tel ou tel roman, sur tel ou telle auteur. Enfermez plusieurs personnes dans une pièce, des personnes qui ont toutes des visions, des attentes, des perceptions différentes. Il y a des calmes, des passionnés, des négociateurs dans l’âme, des râleurs (c’est moi ça)… Tous ont fermement l’intention de défendre son / ses romans préférés. Fermez la porte et laissez mijoter.
La cocotte minute a-t-elle explosé ?
Même pas :)
Les délibérations ont eu lieu dans une bonne ambiance où échanges et rires ont fusé, chacun défendant ses poulains, argumentant, râlant (parfois !). Et surtout chacun recevant les arguments des autres en toute intelligence. Pas de blessés, pas de porte qui claque, pas verres qui volent, au contraire ils se remplissent de café ou de coca, et au bout de quelques heures tout le monde se met d’accord et personne ne regrette les choix effectués.
Pour ma première participation à ce prix (d’ailleurs, merci Abeline de m’avoir proposé d’en être), j’ai trouvé l’ambiance amicale et vraiment sympathique.
Les gagnants, vous le savez tous, sont :
Roman français : François Marchand pour Plan social, que j’avais chroniqué ici.
Roman étranger : Kathryn Stockett pour La couleur des sentiments (chronique ici)
Premier roman : Christophe Ghislain pour La colère du rhinocéros, une histoire sympathique et décalée qui commence comme un road movie : un corbillard volé percute un rhinocéros sur la route d’un plat pays… et le lecteur découvrira trois personnages étonnants. A découvrir.
Enfin, un prix spécial du jury a été attribué. Un prix voulant récompenser un roman ambitieux qui nous a tous séduits : Apprendre à prier à l’ère de la technique, de Gonçalvo M. Tavarès.
Voilà, des billets sur quelque unes de mes lectures à suivre et un excellent souvenir :)
Et, comme le dit la grande blonde, là-bas, on espère que ce prix connaîtra une longue vie, et bien sûr encore un grand merci à Abeline, of course, Christophe B, David V, Fashion, Leiloona, Raphael, et Stephie mes comparses du jury ainsi que les membres de Cultura.
Tous les résultats et les autres romans en lice sont sur le site des Chroniques de la Rentrée Littéraire.

06:00 Publié dans Prix Web Cultura | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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