18.05.2009
LA VOIX DU COUTEAU – PATRICK NESS
Dans un mois, Todd aura treize ans. Il deviendra un homme, conformément aux lois de Prentissville, Nouveau Monde, une planète colonisée par les humains. Sur Nouveau Monde, les humains peuvent entendre le Bruit, les pensées des autres : elles se superposent, se chevauchent. Et ce Bruit est devenu un vacarme incessant avec lequel les hommes ont appris à vivre. Les femmes, elles, ont disparu de Prentisville, décimées par un virus à l'arrivée sur Nouveau Monde. Alors que
Todd se promène dans les Marais, il découvre un lieu où le Bruit s’estompe jusqu’à disparaître totalement. Cette découverte sera à l’origine de sa fuite : son père adoptif lui confie quelques affaires, un couteau, le journal de sa mère et lui ordonne de fuir Prentisville, le plus vite possible, le plus loin possible. Todd s’échappe, avec son fidèle chien Manchee (les animaux parlent sur Nouveau Monde) et découvre, avec stupéfaction, une jeune fille, Viola. Une fille ? Sur Nouveau Monde ?
Fichtre, quelle agréable trouvaille ce roman jeunesse ! Quelle trouvaille pour moi qui ne suis pas une habituée du genre et encore moins fan de science fiction ! Mais ici, la science fiction est de toute façon très légèrement présente, jamais pesante. On n’est pas sur Terre, d’accord, nous croiserons quelques créatures non humaines (les Spackles, anciens habitants de Nouveau Monde), mais tout reste parfaitement accessible et lisible pour une réfractaire comme moi, même s’il m’a fallu quelques pages pour m’habituer à la syntaxe grammaticale parfois défaillissante et aux fautes d’otorgrafes de Todd : il est le narrateur de l’histoire.
Nous allons donc suivre ce jeune garçon dans sa fuite affolée, comprendre peu à peu, avec lui, comment les hommes ont colonisé cette planète, leur volonté initiale de créer un Nouveau Monde sur de nouvelles bases (« Quand cherche-t-on un nouvel endroit pour vivre ? Quand l’endroit où tu vis, c’est plus la peine d’y rester. Vieux Monde c’est dégoûtant, violent et surpeuplé. Ca se déchiraille en plein de morceaux avec des gens qui se détestent et s’entreptripent, et personne n’est heureux tant que tout le monde n’est pas malheureux à mourir. En tout cas, c’était comme ça avant. »). Mais les hommes sont ce qu’ils sont et ne restent pas toujours bienveillants…
Todd et Viola tentent d’échapper à des hommes (re)devenus barbares : ils ont sombré dans un obscurantisme primaire. Les fugitifs rencontrent d’autres colonies bâties selon des préceptes différents de Prentisville, et, tout au long de cette fuite, nous voilà plongés dans un très bon roman jeunesse, roman d’initiation (Todd doit devenir un homme et nous comprendrons ce que Homme veut dire dans la bouche des habitants de Prentisville), un roman porteur de valeurs de tolérance et respect entre individus (nous croiserons quelques Spakles et comprendrons comment ils ont été colonisés et souvent décimés), des valeurs d’amitié, de fidélité, de liberté de choix et d’affranchissement de l’individu de toute sorte de fanatisme. Le tout se lisant avec avidité, le suspens est entier et terriblement bien ficelé, et la fin ne donne qu’une envie, que la suite paraisse bientôt, « La voix du couteau » étant le premier volet d’une trilogie « Chaos en marche ».
Prix Guardian 2008, Booktrust Teenage Prize 2008.
La voix du couteau, Patrick Ness
Gallimard Jeunesse, 440 pages, avril 2009
Les avis de Lily, Cathulu, Fashion, Lael, Hambre,
07:05 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Pour les ados, SF, Anticipation, Ffantasy, Très bien | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : adolescence, nouveau monde, roman d'initiation, j'aimerais parfois lire dans les pensées (mais pas toujours), et uniquement à sens unique
13.10.2008
Une jolie fille rien que pour moi - Aurélie Antolini
Je n’ai plus 32 ans, je n’ai plus 36 ans, je n’ai plus 28 ans, j’en ai onze.
J’en ai onze et je suis le narrateur de ce joli petit livre qui se déguste en vitesse, en souriant, en s’émouvant parfois.
Le narrateur, donc, a onze ans. Il vit avec sa mère. Son père, il ne sait pas où il est. Il est parti. Du moins c’est ce que sa mère lui a dit. Alors le narrateur vit avec elle, observe le va et vient des hommes qui traversent la vie de sa mère, jusqu’à ce que l’un d’eux finisse par rester. Puis c’est Minoucha qui surgit dans sa vie. Minoucha et ses onze ans, Minoucha qui transforme le gosse en amoureux transi, en éponge à sentiments…
J’avoue qu’en lisant la quatrième de couverture j’ai eu peur :
« Notre prof principale nous a demandé de remplir une petite fiche qui racontait notre vie. Comme si tout ce bordel pouvait rentrer dans un bristol.
« Père : vendeur de slips chez Eminence
Père intérimaire : pêcheur de mérous
Mère : représentante en gros nichons
Moi : amoureux de Minouche
Rêve : déménager dans la maison du Sud
Ambitions : avoir des plumes au cul… »
Et bien finalement, non, il suffit de se laisser aller à cette plume naïve, gaie et souvent mordante. Aurélie Antolini manie avec finesse et précision le style d’un enfant de onze ans, dessine un joli tableau sur l’enfance, ses désirs, ses peurs, ses rêves secrets, saupoudre ça et là quelques pincées de sucre ou de sel.
C’est le roman d’un enfant qui découvre l’amour, l’amitié avec ses yeux encore innocents et tellement lucides.
C’est le constat d’un enfant qui grandit et découvre que les adultes peuvent si bien mentir à leurs enfants. Par bêtise, par humeur, par colère ou par ignorance. Un enfant qui hésite entre candeur et maturité.
On y découvre une famille et ses petits travers, les premières amours, leurs premières douleurs, avec des yeux tout neufs, encore innocents et tellement lucides.
Un bien joli roman, donc, à lire par nos ados et aussi par nous !
Une jolie fille rien que pour moi, Aurélie Antolini
Editions Intervista : Les mues.
Pour les 12 ans et +, 174 pages
Les avis de Laurence du Biblioblog, et Joëlle
06:12 Publié dans Bien, Litterature Française, Pour les ados, Rentrée Littéraire automne 2008 | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : littérature jeunesse, adolescence, aurélie antolini, les mues
18.06.2008
UGLIES - SCOTT WESTERFELD
Dans trois mois, Tally aura seize ans. Elle pourra alors rejoindre son ami Peris dans New Pretty Town. Dieu, qu’elle a hâte, Tally, d’avoir seize ans et de pouvoir enfin devenir une Pretty ! Dans trois mois, elle subira enfin l’Opération. L’Opération qu’elle attend, impatiemment, fébrilement, fiévreusement depuis qu’elle a été admise à Uglyville.
Car Tallis, comme ses amis moches, pourra enfin subir l’opération de chirurgie esthétique qui la rendra conforme aux critères de beauté en vigueur. Elle pourra enfin vivre dans à New Pretty Town et faire la fête avec ses nouveaux amis. On lui broiera les os pour les remodeler, sa graisse sera aspirée (sur certains, on en injecte pour qu’ils atteignent la masse corporelle idéale), sa peau sera entièrement poncée pour en recevoir une nouvelle (parfaite), les cartilages de son nez et ses pommettes seront remplacés par du plastique programmable, ses yeux passés au laser. Car Tallis se trouve moche, et ce depuis toujours. Mais Tallis rencontre Shay, qui aura elle aussi bientôt seize ans. Et, contrairement à Tallis, Shay ne veut pas devenir une Pretty. Shay prétend même que Tallis est très bien comme ça !! Tallis ne la croit pas une seule seconde, mais elle écoute quand même cette nouvelle amie qui lui parle de La Fumée, cet endroit où vivent en cachette les Uglies qui préfèrent rester moches et vivent dans la clandestinité.
Ça donne froid dans le dos, non ? Ça donne envie de vomir ? Mais, vous-même, n’avez-vous pas, un jour, peut-être, eu secrètement envie de pouvoir modifier, même légèrement, un petit truc chez vous ? N’avez-vous pas envié secrètement les modèles de perfection que nous apprennent à envier les magazines de mode et beauté ? Dans Uglies, nous sommes dans une société totalitaire où la norme est devenue la beauté. La médecine a réussi à gommer les imperfections, petit à petit, et la beauté est devenue normative. Est devenue un dû aussi. Et, de fil en aiguille, les mochesvivent et sont élevés dans la certitude qu’ils ne pourront être heureux s’ils ne se fondent pas dans la masse et ne deviennent pas eux aussi des Pretty.
Mais la beauté n’est pas seule en cause. A grand renfort de bourrage de crâne, de manipulations perverses, les Autorités ont réussi à rendre les populations parfaitement malléables, soumises, obéissantes. Trop contents d’êtres enfin beaux (on les a tellement persuadés qu’ils étaient moches), les nouveaux Pretty ne songent pas un instant à s’interroger, et encore moins à se rebeller. De toute façon, ils sont trop occupés à faire la fête.
Voici donc un roman jeunesse fort agréable, où on parle de manipulation des masses, de crédulité, de soumission. Où l’on évoque aussi ce passé lointain où les Rouillés, ceux d’il y a longtemps, utilisaient trop de métal ! Ils en mettaient partout, dans leurs immeubles, leurs voitures, et d’ailleurs, ils avaient plein de problèmes, les Rouillés ! Les guerres, les différences, l’épuisement des ressources, les jalousies ! A force de lire des magazines où la beauté était sans cesse vantée, ils vivaient dans le mal-être, le malaise ! On enviait les beaux, on raillait les moches, certaines filles avaient même cette maladie du « non-manger » (incroyable !) ! Ouf, à présent, grâce à l’Opération, tout le monde devient Pretty à seize ans, et du coup, personne ne songe à se rebeller, parce que tout le monde est pareil. Des personnes parfaites dans un monde parfait.
Un roman fort agréable plutôt captivant, donc, qui se lit avec plaisir, qui n’est pas dénué d’humour et suscite quelques bonnes questions. A lire pour soi, et à lire par nos ados aussi.
Les avis de Fashion (merci pour le prêt !), Solenn, Martin sur le Blog des livres, Virginiesur Chrestomanci, Emmyne
06:42 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Pas mal, Pour les ados | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
05.05.2008
LA DECLARATION – GEMMA MALLEY
La vie éternelle ; la Longévité ; finies la mort, la maladie, les handicaps, la vieillesse avachie : en 2140, on vit éternellement. On prend ses petites pilules quotidiennes conçues à base de cellules souches humaines toutes fraîches et adieu la mort.
Mais qui dit vie éternelle dit surpopulation. Surconsommation d’oxygène, d’eau… Du coup les naissances sont interdites. Seuls peuvent mettre au monde un enfant ceux qui se sont Affranchis de la Déclaration de Longévité. Ceux qui ont l’affront ou l’inconscience de penser qu’une vie doit durer ce qu’elle doit durer, et que la jeunesse et les idées neuves sont essentielles. Ceux là mourront. Une vie contre une autre. Simple comme bonjour.
Alors, ceux qui naissent illégalement de parents non Affranchis sont des Surplus. On ne les tue pas, non. On n’est pas si inhumain que ça, non. Quelle idée ! On ne les tue pas, on les dresse, on les éduque, on les enferme dans des foyers où ils apprennent à devenir de bons serviteurs. Comme ça ils pourront être au service des Légaux, ceux qui ont le droit d’être ici. Et bien évidemment, ils ne peuvent pas prendre le traitement de Longévité. On les tolère le temps de leur courte vie, et c’est tout.
Voici un roman jeunesse fort passionnant. A travers l’histoire d’Anna, du Surplus Anna, devrais-je dire, et celle de Peter, jeune Surplus nouvellement arrêté et envoyé dans le foyer de Grange Hall, Gemma Malley nous transporte dans un futur proche où la recherche de la vie éternelle a remplacé toute éthique.
Et il y a plein de choses dans ce roman : endoctrinement des masses (que ce soit les Légaux qui refusent de céder leur place et considèrent la jeunesse et la nouveauté comme néfastes, ou l’endoctrinement d’Anna qui finit par croire qu’elle mérite d’être réduite en esclavage, pour laver l’affront que ses parents ont commis en la mettant au monde), impuissance et hypocrisie des gouvernements qui ne peuvent lutter contre l’épuisement des ressources naturelles (pétrole, énergies naturelles, eau) mais qui finissent par s’en préoccuper parce que ce ne sont plus leurs enfants qui en pâtiront, mais eux par la force des choses.
Il y a aussi la toute puissance des grandes firmes pharmaceutiques, trop heureuses d’avoir trouvé là un filon en or, la résistance qui s’organise en réseaux souterrains, animée par quelques fous qui préfèrent laisser leur place à des enfants, quelques idiots qui supposent que le monde est fait pour être renouvelé, que la jeunesse a plus que tout autre sa place sur cette Terre.
Et il y a la la fraîcheur de ces deux adolescent qui vont tenter de vivre, d'échapper au diktat, parce qu'ils sont convaincus que la jeunesse doit exister et prendre la place de la vieillesse. Que c'est Ça, l'ordre naturel des choses. Pas la vie éternelle de ces vieux qui s'accroche avidement à leur éternité.
Anna et Peter vont essayer de fuir, de VIVRE. Ils sont jeunes, ils sont à la fois innocents, plein d’espoir, et en même temps conscients qu’il leur faudra arracher de force leur droit d’exister.
Un roman jeunesse, donc, qui se lit avec beaucoup d’intérêt, pour les ados, oui, mais aussi pour les parents !
Les avis de : Cuné, Stéphanie (que je remercie pour le prêt), Fashion, Clarabel, Clochette, Olga
06:53 Publié dans Bien, Litterature Anglo-saxonne, Pour les ados | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
13.03.2008
JE SUIS TA NUIT – LOIC LE BORGNE
Pierre est veuf et élève seul son fils Tristan qui a 17 ans. Un jour, Tristan rentre de cours et lui annonce qu’une amie vient de se donner la mort. Suicide. Et voilà Pierre qui replonge dans son passé. Il doit, il veut, raconter à son fils un part de sa propre enfance, des événements qui ont bouleversé sa vie, bouleversé ou plutôt pulvérisé, broyé, fracassé son enfance.
Ce récit va nous plonger des années auparavant. Pierre a onze ans. Lui et ses amis, sa bande, son clan, sa troupe vivent et savourent leur enfance. Rires, joies, goûters, éclats et malices rythment le quotidien de ce petit groupe d’amis liés pour la vie. Instantannés de bonheurs, quand l'enfance est encore aux portes de l'innocence... et n'a pas encore franchi le pas de l'âge adulte, n'a pas encore ouvert les yeux et ignore encore que le monde peut être sordide.
Et on se rappelle. On se remémore à cette lecture sa propre enfance. Les années 80. Les héros qui illuminaient nos journées. Goldorak, Dark Vador, Candy…. Retour dans le passé. Impression étonnante d’oublier qu’on est devenu adulte et d’observer ces gamins, devenir eux, de faire partie de la bande.
On vit avec eux donc. Et on plonge dans l’horreur. Parce que ces gamins vont découvrir un corps. Affreusement mutilé. Et cette découverte est le point de départ d’une immersion totale, absolue, dans une suite d’événements tragiques, inexplicables, un récit stupéfiant (« Je ne savais pas, en me levant ce jour de Pâques 1980, que d’ici peu j’aurais à combattre des forces aussi néfastes et effrayantes que celles du grand Stratéguerre, ennemi juré d’Actarus, ou du sinistre empire de Dark Vador, dont la haine pour le Jedi n’avait d’équivalent que celle d’une enfant torturé par son bourreau. »).
C’est sombre, horrifiant, on lit avec passion, répulsion, avidité. Impossible de fermer le livre avant de l’avoir terminé. C’est à la fois fantastique et allégorique. Au-delà de l’histoire de ce « Bonhomme Nuit » qui vient ravager ce village, et faire fondre sur ces enfants un monde de noirceur absolue, il y a nos propres fantômes, nos passés, nos parts d’ombre et de colère. L’innocence doit disparaître et faire place à l’âge adulte. Ces enfants franchiront la limite au bord d’un abîme de noirceur. Certains tomberont, d’autres survivront, mais resteront marqués à jamais. Avec leur propre part d'ombre, tapie au fond, terrée ne demandant qu'à resurgir.
Il faut le lire, il faut s’y plonger. C’est un envoûtement, une spirale qui nous aspire et nous happe.
Ou bien offrez le à vos ados… et lisez le avant.
Les avis de Lily, qui le fait voyager, de Clarabel et de Rose.
Prochaine étape : Fashion, puis Emmyne.07:53 Publié dans Bien, Litterature Française, Pour les ados | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note





