26.02.2010

SHIBUMI – TREVANIAN

Il y a six figures dans le jeu de Go chinois, six figures correspondant à une étape différente du jeu. Et c’est en six chapitres que se déroule l’intrigue de Shibumi, le Shibumi reflétant en quelque sorte l’accession ultime au Beau, à la pureté, à l’excellence même.shibumi.jpg

 

L’excellence même, ce n’est pas à vrai dire ce qu’atteignent quelques terroristes israéliens qui embarquent de Rome pour Londres dans le but de commettre un attentat de représailles sur le sol anglais. Repérés par la CIA, ils sont exécutés avant même d’avoir quitté l’Italie dans un bain de sang aéroportuaire. Tous, sauf Hanna Stern, la jeune terroriste qui va réussir à s’envoler pour Pau et se réfugier chez Niccholaï Hel, ancien tueur « à main nues », spécialisé dans l’élimination de terroristes, qui savoure une retraite méritée dans son château du Pays Basque, accompagné de sa concubine et de son ami Benat Le Cagot, amateur de spéléologie comme lui. Mais la CIA, et surtout la Mother Company, qui regroupe secrètement une sorte de consortium des grandes compagnies pétrolières et gouverne le monde économique et financier, envoient leurs sbires au Pays Basque, afin de d’éliminer Hel.

 

Je dois reconnaître que Shibumi porte bien son nom. Vraiment.

 

Après La sanction et L’expert, ma découverte des romans de Trevanian continue à me surprendre, à m’enchanter, à me ravir. Encore plus qu’avec les deux opus précédemment cités. Il serait difficile de résumer ce roman, aussi dense que passionnant. Après le prologue aéroportuaire et sanglant, donc, nous allons plonger dans une alternance de chapitres qui décrivent l’enfance de Niccholaï Hel, homme mystérieux, tueur hors normes et pourtant totalement captivant. L’homme, polyglotte, raffiné, élevé par un Colonel de l’Armée Impériale Japonaise, est devenu interprète pour les Forces Américaines après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, puis tueur, et enfin paisible retraité réfugié au Pays Basque (il a appris le Basque pendant une longue période de détention et de tortures). J'ai adoré ces passages, cette vie hors normes et passionnante, ce long emprisonnement, les séances de torture, les efforts de Hel pour ne pas sombrer dans la folie, tout autant que les parties de Go avec le colonel Ishigawa. La vie de Hel nous plonge dans Shangaï, au Japon, avant et après la deuxième guerre mondiale. C'est érudit et totalement passionnant.

 

En alternance, nous suivons les réunions organisées par la Cia, et notamment ses sbires Diamond (dont le frère a été assassiné par Hel), Starr, un texan bourru et Haman, un palestinien. Ne seront épargnés par Trevanian ni les économiques américaines, les modes de vie et les mentalités, voilà une bande d’agents secrets forts en gueule et totalement inaptes. S’appuyant sur l’ordinateur Fat Boy et sa gigantesque base de données, sorte de Big Brother avant l’heure, les agents américains sont fortement tancés par Trevanian : stupides dans leurs acharnements, têtus et peu scrupuleux, voilà une brochette d’agents secrets savamment écorchée par la plume aiguisée de l’auteur, et ces chapitres proposent une alternative plus amusante, plus cynique, aux passages consacrés à la vie de Hel.

 

Au fil de pages et des chapitres, l’intrigue se dénoue peu à peu, sans jamais lasser le lecteur, happé par la qualité du roman d’espionnage, bien ficelé et fichtrement captivant. Mais au-delà, et bien plus passionnant que le reste, c’est la qualité des personnages que j’ai apprécié : autant Niccholaï, esthète raffiné et détaché, que les sbires imbéciles de la Cia, sont extrêmement bien dessinés, ainsi qu’une galerie de personnages hautement attachants : Benat le Cagot, avec qui Hel pratique la spéléologie, figure haute en couleur et en jurons, indépendantiste basque convaincu, Hana la concubine de Hel, Pierre, son jardinier météorologue qui s’inspire de proverbes et de… vin rouge.

 

Des personnages, et surtout ce style, cet humour détaché, ces piques distillées au fil des pages, ces remarques lâchées l’air de rien sur les Etats-Unis et leur consumérisme, la CIA, les anglais, les français, les italiens, les Basques, aussi (mais sans doute avec beaucoup de tendresse pour ceux là, dont les ragots et la curiosité sont croqués avec énormément d’humour), oui, c’est cet humour que j’aime chez Trevanian, cette façon impeccable de nous happer dans ces histoires, de nous faire aimer (ou mépriser) intensément tous ses personnages, de nous faire rire et sourire plus d’une fois.

 

Il y a dans ses romans tout ce que j’aime : humour, dérision, action remarquablement menée qui ne se lâche pas tant qu’on n'en connaît pas la fin ; tous les éléments sont savamment dosés et distillés, le style est impeccable, les personnages truculents, drôles ou raffinés, tous bien dessinés, le tout proposant en plus quelques remarquables réflexions sur le monde et le consumérisme. Bref, vous l’aurez compris, ce Shibumi est pour moi une grande réussite.

 

 

 

Shibumi, Trevanian

Gallmeister, 443 pages, septembre 2008

 

 

 

Les avis, tout aussi convaincus, de Fashion, Emeraude, Serial Lecteur.

 

24.02.2010

LES AILES AILES DU SPHINX – ANDREA CAMILLERI

Le voilà donc, ce fameux commissaire Montalbano dont j’entends parler depuis longtemps. Une soixantaine d’années, plutôt camilleri.jpgvieux loup solitaire quoique plus ou moins fiancé avec Livia, un peu bougon et pas très loquace. Ici, Montalbano enquête sur le meurtre d’une jeune femme retrouvée assassinée, la tête emportée par un tir à bout portant. Seul moyen d’identification, un tatouage sur l’épaule représentant un papillon. Ses recherches le conduisent à une organisation – pardon : association – catholique venant en aide aux immigrées des pays de l’Est.

 

 

C’est donc un roman policier plutôt classique, on recherche le meurtrier, on pénètre dans les secrets d’une organisation catholique qui se révèlera pas si catholique que ça. Rien de très original pourrait-on dire, si ce n’est en premier lieu la langue si pittoresque de Camilleri : le tout, truffé d’expressions siciliennes et de parlé régional, est admirablement traduit par Serge Quadruppani. On pourrait au début se méprendre et se lasser de ce phrasé étrange (« La première pirsonne » « il s’était depuis longtemps fourré dans la coucourde qu’il était marié avec enfants » « il s’était fait tard et il avait un ‘pétit qui le mangeait vivant » les e remplacés par des i (« Rin à faire », « ou bien quelque chose qu’il avait pinsé pendant que Fazio téléphonait au notaire » ou bien les a en début de verbe « Picarella on aretrouva » « il adécida de s’allumer ‘ne cigarette »)) puis on s’habitue très facilement pour finir par se laisser bercer par ce langage coloré.

 

 

Le tout est souvent drôle, quelques remarques lancées par Montalbano, des piques ici et là sur la faillite du système italien, des apartés culinaires qui vous mettent souvent l’eau à la bouche, et surtout un commissaire fichtrement attachant : en bref, même si l’intrigue purement policière ne brille pas par son originalité et sa complexité, le roman est avant tout et surtout agréable pour la langue, le personnage et cette ambiance sicilienne, truculente et savoureuse.

 

 

Jolie rencontre, donc.

 

 

 

Les ailes du sphinx, Andrea Camilleri

Fleuve noir, 261 pages, janvier 2010

 

 

L’avis de Claude Le Nocher

 

 

 

Ps : j’avais en tête d’utiliser ce roman pour réaliser le challenge de Chiffonnette « A lire et à manger ». Or, il se trouve que la seule recette entièrement détaillée est celle du ‘mpanata de cochon » avec chou-fleur, saucisses, pommes de terre, huile de friture, saindoux, pâte à pain…. Pas tentée ! Je trouverai autre chose ailleurs !

 

16.02.2010

CADRES NOIRS – PIERRE LEMAITRE

Les RH, c’est son métier, à Alain Delambre.

 

Enfin c’était. Parce que depuis quatre ans, il est au chômage, grappille quelques petites centaines d’euros ici et là avec des petits jobs (petits jobs = manutention avec coups de pieds au fesses, pas de consulting ou de missions ici et là ; ça, c’est fini aussi depuis belle lurette). A cinquante-sept ans, ses illusions se sont envolées depuis longtemps. Le Cadre qui montait a repris l’ascenseur social, mais dans l’autre sens.

 

Pourtant, les RH, c’est son truc, à Alain. Ressources Humaines. Relations Humaines. Aussi, quand il apprend qu’il est sélectionné lemaitre.jpgpar une grande entreprise pour un test grandeur nature, où il lui faudra évaluer certains cadres de ladite entreprise et en sélectionner le meilleur, c'est à dire le plus à même de virer 2600 personnes, de les mener à la même mort que lui, celui qui saura conduire cette mission en résistant au stress, en se montrant inflexible ET loyal, efficace dans la tuerie, Alain décide de tenter le tout pour le tout. Au risque de perdre l’estime de sa femme et de ses filles. A bon entendeur salut, Alain prépare le terrain en bon spécialiste des ressources humaines. Jusqu’au jour où il apprend qu’en fait de recrutement, il s’est fait b….. comme les autres. Les jeux sont faits depuis longtemps. Les illusions, pourtant, disparaissent vite quand on bosse dans les RH. IL faut croire qu'il avait perdu la main, en quatre années de chômage... Où que le monde de l'entreprise est encore plus pourri et vérolé que du temps où il exerçait.

 

Sacrément efficace, le roman de Pierre Lemaître ne se lâche pas. On entre dans la vie de ce quinqua obsolète, qui se fait botter les fesses par un contremaître bas du plafond, lui rend un coup de boule sur un coup de tête et tout bascule. Chômage, pressurisation des cadres (et des non cadres), simulation de prise d’otage par une multinationale prête à tous les simulacres pour trouver le meilleur killer de ses troupes, on rencontrera au fil des pages des salariés consciencieux et aveuglés, des dents longues prêtes à tout, des frustrés enragés et des patrons pourris. On pourrait dire « rien de neuf » sous le soleil, ou plutôt sous les néons des salles de réunion, on pourrait dire que parfois ça manque un poil de crédibilité, et pourtant Pierre Lemaître maîtrise son intrigue, réussit à nous enfermer dans ce simulacre infernal qui va tourner au massacre humain. Ce même massacre humain que l’Entreprise programme en se disant que cela ne sera qu’une ligne à renseigner dans son compte de résultats. Et coté bilan, passif humain égale actif financier, tout le monde le sait. Sauf que Alain saura aller chercher dans les comptes de la Société de quoi la faire tourner en bourrique et lui faire frôler le scandale, à défaut de la faillite.

 

Oscillant entre thriller psychologique et financier, Cadres noirs est un très bon roman, ni très moral (Alain Delambre n’est pas exempt de toute noirceur, et ne donne pas particulièrement envie de le serrer dans ses bras non plus, hein, on se dit même qu’il l’a bien cherché, la m……… dans laquelle il s’est fichu), ni très optimiste, mais bon, là n’est pas la question : en ces temps difficiles, il exprime parfaitement le malaise des salariés, des chômeurs et surtout des seniors.

 

Cadres noirs, Pierre Lemaître

Calmann-Levy, février 2010, 350 pages

 

 

 

Les avis de :

 

Pimprenelle :

 

"Des Alain Delambre, il en existe, et si ce roman fait si froid dans le dos, c'est qu'on se dit que tout ceci est terriblement réel."

 

Cuné, qui a aimé la première partie " Ce roman m'a collé aux doigts dès les premières pages : C'est retors et très prenant" et un peu moins la fin : " parfois la règle du "plus c'est gros et plus ça passe", justement, ça coince un peu. L'épilogue est un poil longuet, et à mon sens décevant."

  

 

Celui de Lasardine :

"Je garderais de ce roman, au delà du moment passé à sa lecture, qui m'a fait frissonner, tourner chaque page avec de plus en plus de curiosité, les notions d'espoir, de courage et d'entraide que j'ai ressenties très présentes ainsi qu'un vrai coup de coeur pour un personnage en particulier, celui de Charles!!"

 

 

Celui de Moisson noire :

"On est véritablement happé dans la machine mise au point par Lemaitre, qui décidément s'y entend en intrigues bien ficelées."

 

L'avis de Stephie

 

 

07.02.2010

LES LIEUX SOMBRES – GILLIAN FLYNN

Libby Day est l’unique rescapée du drame qui a causé la mort de sa mère et ses deux sœurs lorsqu’elle avait sept ans : son frère flynn.jpgBen purge une peine de prison à perpétuité pour ce triple meurtre. Depuis, Libby vit de l’usufruit des très nombreux dons qu’elle a reçus après le drame et se complait paresseusement dans son rôle de pauvre petite fille traumatisée. Mais, vingt-quatre ans après le drame, l’argent commence à manquer : d’autres tragédies suscitent la générosité des donateurs. Libby est alors contactée par une organisation qui regroupe des amateurs persuadés de l’innocence de Ben. Attirée par l’argent promis en échange de souvenirs ou renseignements, Libby accepte de les rencontrer et se décide enfin à revenir sur cette triste nuit du 3 janvier 1985.

 

La construction est habile, alternant les passages consacrés à Libby et ses recherches, et ceux qui retracent les événements de la nuit de l’assassinat. Gillian Flynn propose ici un personnage principal attachant sans jamais faire tomber le lecteur dans l’apitoiement aveugle : Libby, l’enfant qui a survécu au drame, a assisté au massacre de sa mère et ses soeurs, se complait dans une attitude de victimisation et de paresse. Un personnage que l’on a envie de plaindre et de secouer en même temps. Une enfant dont l’enfance a été saccagée, qui grandit dans l’assistanat et attend toujours chez les autres de la compassion, de la pitié, et ne fait pas le moindre effort pour sortir de sa situation.

 

Autour d’elle, une organisation d’amateurs enquêtant sur les crimes célèbres et se targuant d’être aussi voire plus efficace que la police, des profiteurs du malheur qui écrivent des biographies voyeuristes et racoleuses. L’univers que dépeint Gillian Flynn est cynique, le voyeurisme et le fanatisme de certains, fascinés par l’affaire, qui sont prêts à tout pour acquérir un objet appartenant aux victimes, est glaçant (« …beaucoup de collectionneurs seront présents, alors apportez n’importe quel souvenir, heu, n’importe quel objet de votre enfance que vous désirez vendre. Vous pourriez facilement repartir avec deux mille dollars en poche. Plus c’est personnel, mieux c’est évidemment. Tout ce qui se rapproche de la période des meurtres, le 3 janvier 1985. » Il a décliné la date, comme s’il l’avait dite souvent. «  En particulier tout ce qui peut venir de votre mère. Les gens sont vraiment… fascinés par elle. » Ca a toujours été le cas. Les gens voulaient toujours savoir : quel genre de femme se fait assassiner par son propre fils ? »).

 

Gillian Flyyn pose son intrigue dans un Middle West fatigué et ravagé par la crise agricole : une ferme laborieusement gérée par une mère épuisée par sa progéniture, des enfants qui s’élèvent presque seuls et en perdent tout repère. Le manque d’argent, le travail éreintant et l’alcoolisme du père ont pulvérisé mariage et vie de famille.

 

C’est vraiment un bon roman, habilement construit : les chapitres alternent présent et passé, le lecteur passe des recherches de Libby qui se penche enfin sur le passé et découvre peu à peu que tout n’est pas si limpide que la police a bien voulu le croire ; dans les autres parties, Gillian Flynn remonte la chronologie de la nuit du drame en maintenant une tension indéniable et brouillant les pistes efficacement ; nous suivons tour à tout Patty Day, la mère de Libby, et Ben, le frère accusé de meurtre, au fil des heures de cette journée fatidique jusqu’au cœur de la nuit et aux meurtres mêmes. Un récit indéniablement tendu, avec des personnages impeccablement campés.

 

Au final, est-ce inoubliable ? Je suis partagée : certains faits m’ont paru trop artificiels ou peu crédibles, certaines avancées dans les recherches de Libby trop commodes (elle retrouve des protagonistes disparus depuis un quart de siècle avec une facilité déconcertante), comme dans le récit final de cette fameuse nuit qui m’a semblé un peu tiré par les cheveux.

 

Mais je pinaille pour le plaisir de pinailler, là, car il n’empêche que j’ai lu ce roman non pas d’une traite mais en deux jours, ne voulant pas le lâcher avant d’en connaître la fin, et que l’ambiance, le style, l’histoire, m’ont happée rapidement.

 

Un bon thriller, donc, qui ne restera peut-être pas dans mes annales, mais n’en reste pas moins fichtrement bien fait et que j'ai lu avec avidité.

 

Les avis de Emeraude, Stephie et Pimprenelle

 

Les lieux sombres, Gillian Flynn

Sonatines, Janvier 2010, 483 pages

 

 

02.02.2010

LE TAILLEUR GRIS – ANDREA CAMILLERI

Lui, est directeur de banque et vient de prendre sa retraite.camilleri.jpg

Elle, est sa  seconde femme, vingt cinq ans de moins au bas mot.

 

Il sait qu'elle le trompe, elle sait qu'il sait et qu'il se tait.

On lui propose un poste probablement lié à ma mafia, et vraisemblablement sa femme est derrière tout ça. Sur ce, il tombe malade. Sa femme veille sur lui, mais il n'es pas sûr qu'elle ne joue pas la comédie.

 

Pas de suspens, pas de mort (ou alors des anciens conjoints, décédés de mort naturelle), on n'est pas dans un polar, et ce qui fait le charme du roman, c'est le déroulé des pensées du vieil homme, oscillant sans cesse entre doute et certitude : sa femme l'a-t-elle épousé pour son argent ? En veut-elle à sa vie ? Et sa vie, que va-t-il en faire, maintenant qu'il n'a plus son activité professionnelle pour la combler ?

 

De le vieillesse, du temps qui passe, de ce qu'un homme peut encore offrir à sa femme (pour peu qu'elle en veuille encore), Andrea Camilleri écrit avec une langue toute personnelle, un style qui parfois enchante parfois déroute, le bilan d'un homme qui doit affronter l'inactivité, l'oisiveté, ferme les yeux sur l'infidélité de sa femme, ferme les yeux sur beaucoup de choses, en fait, y compris son propre fils qu'il ne voit jamais. Le passé prend toute sa place dans ce présent inoccupé.

 

C'est sympathique, la fin largement prévisible et attendue, mais ça ne manque pas de charme et donne envie de lire d'autres romans de l'auteur.

 

 

 

 

Le tailleur gris, Andrea Camilleri

Métailié Noir, Octobre 2009, 136 pages.

 

L'avis de Cuné.

 

 

28.01.2010

STARVATION LAKE – BRYAN GRULEY

Nous sommes dans une petite ville dans l’état du Michigan, près de la frontière canadienne. Stravation Lake, qui tient son nom starvation lake.jpgdu lac qui la borde, a connu quelques heures d’une gloire toute relative quand son équipe de hockey sur glace, dix ans auparavant, a frôlé de près une victoire au championnat d’État. Mais le coach Blackburn, qui avait réussi à motiver les jeunes membres de l’équipe, a trouvé la mort dans le lac. Le déclin de l’équipe a entraîné peu à peu le déclin de la ville, qui a retrouvé son statut de petite ville, où tout le monde se connaît, tout se sait et chacun cache ses secrets.

 

Dix ans plus tard, alors que Gus Carpenter, ancien membre de l’équipe, est revenu travailler dans le journal local après quelques démêlés avec son ancien employeur de Détroit, la motoneige du coach est retrouvée dans un autre lac. Gus Carpenter commence à enquêter sur cette affaire passée et découvre que les choses ne sont pas aussi simples que la police et la municipalité ont bien voulu le croire dans le passé.

 

C’est un roman classique, sans grande originalité, avouons le, mais efficace. On s’engouffre avec Carpenter dans cette affaire, où petits et grands secrets vont peu à peu se révéler, où l’on ressent bien l’ambiance glaciale et isolée de cette bourgade à l’activité économique réduite et dépendante de son équipe de hockey.

 

Un monde où tout se réduit aux performances de l’équipe, où tout ce qui risque de gâcher l’avenir de l’équipe doit être écarté, au prix de n’importe quelles concessions, c’est une immersion dans ces communes tournées autour du sport que propose Bryan Gruley. Autour du sport ou, quand les rêves et les illusions s’effritent, les hommes se retrouvent désoeuvrés. Au-delà de cette immersion dans une petite bourgade perdue du fin fond du Michigan, bourgade qui peine à se relever depuis le déclin de l'équipe, on appréciera aussi les quelques incursions dans le milieu journalistique, où Carpenter, viré de son ancien journal (situé, lui, dans une grande ville) se refuse à citer une source, code d’honneur du journalisme oblige. Mais la société qui le menace de procès est prête à tout pour le faire tomber : ses articles ont revélé de quoi lui faire perdre beaucoup d'argent, il faut absolument le discréditer.

 

Quand le sport et l’esprit d’équipe ont laissé la place à l’alcool, aux persiflages et au désoeuvrement, il suffit qu’une motoneige remonte à la surface pour que la vérité surgisse enfin, et elle n’est pas forcément jolie jolie. Rien d’original donc, ni dans la construction, ni dans le thème, mais fort bien construit et prenant.

 

 

 

 

Starvation lake, Bryan Gruley

Le Cherche-Midi, janvier 2010, 472 pages

 

Les avis de Cuné et Alinea.

 

 

24.01.2010

VIENS PLUS PRES – SARA GRAN

« Et si soudain vos désirs les plus secrets se réalisaient ? » Telle est l’accroche du dernier roman de Sara Gran,  qualifié par Bret gran.jpgEaston Ellis de « Intime. Effrayant. Magnifique ». Tentant, donc.  Intrigant tout au moins.

 

L’histoire, c’est celle d’Amanda, jeune architecte plutôt heureuse et dans son job et dans son couple. Heureuse, et pourtant des trucs bizarres commencent à se produire, des incidents parfois troublants : une lettre d’insultes adressée à son patron sous son nom, un chien errant qui s’attache à elle, des bruits entendus dans son appartement… Mes ces faits sont anecdotiques et Amanda y attache une importance toute relative. Jusqu’à ce que l’évidence surgisse : Amanda est possédée. Possédée par Naama, démon diabolique. La vie d’Amanda bascule.

 

 

Il est particulier, ce roman. Les premières pages révèlent un humour décalé que j'ai assez savouré (« C’est ce que j’ai découvert cet automne là, lorsqu’un soir, un berger allemand bâtard m’a suivie jusque chez moi depuis la gare. Je me suis dit que le mettre à courir ne ferait que le provoquer, aussi ai-je continué  à marcher à pas réguliers en feignant la nonchalance. Le berger allemand traînait derrière moi en feignant la nonchalance, lui aussi. A l’entrée de mon immeuble – une porte métallique en haut de deux larges marches – j’ai mis la clef dans la serrure pensant être tirée d’affaires car le chien restait dans la rue. Jusqu’à ce qu’il saute sur les marches d’un bond pour m’attaquer. Avec ses pattes avant, aussi puissantes que des bras humains, il m’a plaquée contre le mur, ignorant mes cris horrifiés, m’a léchée sur la bouche et a tenté de me séduire. Lorsque j’ai fini par le convaincre que je n’étais pas intéressée, il s’est assis à mes pieds, haletant. ») Sara Gran s'amuse et j'aime en général cette forme d’humour noir et absurde : j’ai pensé avoir entre les mains un roman qui me ferait oublier Dope, le premier roman traduit de Sara Gran, que je n’avais pas aimé l’an dernier.

 

Mais au fil des pages et de l’histoire (Amanda va découvrir qu’elle est possédée par un démon, et, malgré ses tentatives (plus ou moins convaincues) d’exorciser cette Naama qui est en elle, se laisser peu à peu dévorer et laisser libre court à ses instincts les plus sanglants…), l’humour se fait plus rare au profit d’un récit qui malheureusement reste très terne. Le style est plat, les péripéties de notre jeune architecte sont moyennement convaincantes. Que ce soit dans ses tentatives de noyer des enfants, sa nouvelle exubérance sexuelle, sa transformation physique, ses recherches sur la démonologie et la possession, le tout est narré de façon très détachée, mais l’humour ayant peu à peu disparu ou se faisant très sporadique, il manque d’entrain, de vigueur, de flamme.

 

Bref, l’humour décalé des premières pages m’a fait sourire, mais mon intérêt s’est rapidement émoussé. Deuxième tentative avec cet auteur, et toujours pas séduite.

 

 

 

 

 

Viens plus près, Sara Gran

Sonatines, Novembre 2009, 184 pages

 

L’avis de Nicolas Gary sur Actuallite.com, ceux d'Emeraude et de Bookomaton

17.01.2010

QUATRE JOURS AVANT NOËL – DONALD HARSTAD

Pour sûr, quand on vit dans un coin perdu de l'Iowa, on n'a pas à craindre toutes les Terribles Menaces qui pèsent sur les grandes métropoles. harstad.jpgL'Iowa est relativement pépère à coté de New-York, Paris ou Londres, et Carl Houseman, notre inspecteur favori du Comté de Nation, Iowa donc, se sent bien loin d'Al-Qaïda et autres peurs du millénaire...

 

Vraiment ?

 

En fait, il se pourrait bien que, cette fois-ci, la menace soit différente : un meurtre, ou plutôt une exécution en bonne et due forme (un jeune homme est littéralement exécuté dans ce petit comté si tranquille, sous les yeux d'un fermier), suivie quelques jours plus tard par la mort par intoxication d'un jeune immigré. Intoxication qui pourrait bien être le prélude à une contamination à bien plus grande échelle. Une usine de conditionnement de viande, des produits hautement toxiques, des cibles a priori religieuses, l'implication des cartels de drogue, des terroristes, des immigrés clandestins qui disparaissent par dizaine... Carl Houseman fraie avec le grand banditisme, cette fois-ci….

 

Encore une fois du bonheur. Ca devient lassant à la fin, non ?

 

Non.

 

On retrouve la placidité de Carl Houseman, qui pourrait toucher au flegme si le bonhomme n'était pas si précis, sûr, stoïque et efficace. L’homme, loin des clichés du flic ténébreux ou alcoolique, est juste un flic simple, sain, marié et heureux en ménage, un quinca normal, fort de son expérience et à qui on ne la raconte pas. Le récit, qui alterne les chapitres du début d’enquête et ceux quelques heures plus tard où nos amis sont acculés dans une grange sous le feu de terroristes, dans l'attente d'être secourus par le FBI, est habilement tendu, tout se répond point par point et la tension monte au fil des pages. Plus de vampires, plus d'apprentis terroristes au pays des rosbifs, mais toujours le même ton, la même façon qu'a Houseman de disséquer, expliquer, déduire, raisonner qui nous le rend si attachant et vraiment aimable, les mêmes détails sur la machine judiciaire américaine, détaillés mais jamais lassants, les mêmes personnages que nous apprenons à connaître et apprécier, ici tout se joue en quelques jours et les 400 pages de dévorent à toute allure.

 

Lassant ? Non, toujours pas.

 

 

 

 

Quatre jours avant Noël, Donald Harstad

Points Policier, novembre  2009, 402 pages

 

Les avis de Polar Noir, de Kathel, de Cuné.

 

 

14.01.2010

MEURTRE EN LIBRAIRIE – CAROLYN G. HART

Une fois n'est pas coutume, commençons par un extrait :

 

« Elle ouvrit les deux yeux et éclata de rire. IL était toujours aussi superbe, de haut en bas de son mètre quatre-vingt-huit. Et elle aurait reconnu n’importe où le moindre centimètre carré de son corps à lui, mince et musclé….

 

Max déplia une serviette Ralph Lauren à rayures bleues et blanches et se laissa choir par terre dans un jaillissement de sable.

 

-          Pourquoi as-tu mis trois mois ? demanda Annie.

 

Il passa une main dans sa tignasse blonde, emmêlée, et roula sur un coude pour la fixer de ses yeux bleu nuit.

 

-          Ta mère ne t’a pas appris que ça ne se faisait pas de poser des questions directes ?

 

Elle se mit péniblement en position assise et pêcha dans son sac de plage un flacon de Hawaïan Tropic recouvert d’une fiche couche de sable. S’efforçant d’ignorer le corps et les cheveux de Max, elle entreprit d’étaler sur ses jambes l’huile parfumée à la noix de coco, sans prêter attention au « hum hum » appréciateur de Max.

 

De ce coté ci, Broward's Rock donnait sur l'Altantique. Un ciel d'un bleu limpide formait une voûte au dessus de leurs têtes. L'air était chargé d'odeurs : eau salée, goudron, algues, parfum  de noix de coco émanant de l'huile solaire d'Annie. L'océan, d'un vert aussi riche qu’une soupe aux pois, s'étirait à perte de vue à l'est. Les vagues clapotaient doucement le long des onze kilomètres de sable gris.... Cette bande de plage était toute à eux... Appuyé sur le coude,  il contempla d'horizon d'un air pensif. Annie réprima le troublant désir de toucher son torse velu, la toison dorée qui luisait au soleil.

 

Brusquement il se redressa et tapa de la main sur le sol, envoyant du sable sur les jambes huilées d'Annie.

 

-        J'ai trouvé ! Annie, m'aimerais tu si j'étais prêtre ?

-        Max !

Il sourit jusqu'aux oreilles.

-        Anglican, bien sûr !

-        Max..

 

 Elle le repoussa des deux mains, mais il l'attrapa dans sa chute et ils roulèrent ensemble sur le sable. »

 

 

meurtre_librairie.jpgAlors ? Meutre en librairie est un roman policier ? Un roman d'amour sauce harlequin saupoudré de cartlandislme épicé saveur nuit d'été ? Et bien les deux mon colonel. Et les deux sont hilarants. Oui, hilarants. Parce que j’ai bien ri devant tant d’inepties.

 

Pour commencer, prenons l'intrigue à la base : une jeune femme hérite de son oncle une librairie spécialisée dans les romans policiers. La librairie est située sur une île de Caroline du Sud, une île sur laquelle se sont installés des auteurs de romans policiers, des riches oisifs et des vedettes : luxe calme et volupté, on nage en plein soap de télé américain. Dans sa petite librairie « Crimes à la demande », la jeune et jolie libraire (non, elle n'aurait PAS pu être moche et vieille) organise tous les dimanches soir une réunion- conférence avec les auteurs de l’île. Or, un dimanche, l'un des auteurs, qui s'apprête à faire des révélations fracassantes sur le passé de ces collègues (car TOUS ont un passé caché, tous, tous, y compris la libraire, aussi, secret qui se révèlera être probablement une des meilleures blagues du roman tellement il est ridicule) est subitement assassiné. Une fléchette empoisonnée dans le cou. Alors que la pièce vient d'être plongée dans l'obscurité. Ta dam....

 

L’homme était imbuvable, évidemment, tous avaient une bonne raison de le faire taire, tous sont donc suspects, y compris la libraire (blonde, aussi, et bronzée, au fait). Surtout elle. Pour prouver son innocence, elle n'a qu'une solution : mener sa propre enquête et trouver seule le coupable. Assistée en cela par son ami, confident et fiancé, le bel et riche (très très riche. Mais vraiment très riche, hein) Max Darling (ça ne s'invente pas un nom pareil. D'un autre coté, Johnny Smith, ça sonnait moins bien, j'imagine), qui surgit tel le sauveur masqué au volant de sa Porsche, l’insolence et le charme dévastateur en bannière.

 

Des écrivains cachant de honteux secrets (très honteux, du style celui-là, là-bas, il bat sa femme, le méchant, du coup, comme il écrit des livres pour enfants, ça "la fiche mal"), des meurtres qui se multiplient, une enquête menée tambour battant et neurones en roue libre par une libraire passionnée (ça fait trois mois qu'elle a hérité du vieil oncle, hein, donc ne lui en voulons pas pour son manque d'expérience), une île de nantis, un soleil de plomb, le tout avec quelques moments hommages à Agatha Christie (scène du crime dans un espace clos, avec un petit groupe de personnes abritant un assassin, on se croirait parfois dans Le crime de l'Orient Express) : l'idée de départ est amusante, voire rafraîchissante. Néanmoins, le traitement niaisement harlequinesque nuit gravement au déroulé du roman qui sombre souvent dans la pastiche niaiseuse à souhait. Quant à l'enquête en elle-même, disons tout de suite qu'elle manque cruellement de nuances, que tout est cousu de fil blanc. Aucun suspens donc, et rien de vraiment palpitant.

 

Ceci dit j'ai bien ri. Mais bon, autant relire un Agatha Christie, pour le coup.

 

 

 

 

 

Meurtre en librairie, Carolyn G. Hart

Editions Liana Levi Piccolo, octobre 2009, 302 pages

 

 

 

Les avis de Emeraude et Laurence, moyennement convaincues elles aussi.

 

29.12.2009

A BOUT DE COURSE – RICHARD STARK

Où nous découvrons (ou retrouvons, si on est un adepte de Stark alias Westlake) Parker le braqueur. Parker veut braquer une stark.jpgbanque, découvre que l'un des gars sur le coup est un flic, le réduit au silence, se demande comment il va faire, trouve quelques complices et le voilà qui prépare le braquage d'un convoi de fonds. A priori facile, l'affaire est dans le sac et vogue le Parker. Sauf que l'une des personnes sensées leur indiquer le bon fourgon est la femme du directeur de la banque, maîtresse d'un ancien employé lui même ancien taulard, qu'un chasseur de prime va s'en mêler, que le directeur de la banque n'est pas tout à fait idiot, qu'une jeune fliquette vient enquêter et tout ne se déroule pas aussi bien que Parker l'avait escompté. Damned, tout va mal et Parker tente de tenir la route, en bon cartésien qu'il est.

 

Il est pas mal, ce Richard Stark. Pas mal parce qu'on retrouve ce qu'on aime chez Westlake : une équipe un peu branlante, des situations cocasses et des retournements imprévus qui finissent pas partir en vrille. Pas mal parce que le style est concis, pas de circonvolutions inutiles, ça avance et Parker se retrouve évidemment dans le pétrin.

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