12.05.2008
LE CONTRAT – DONALD WESTLAKE
Imaginez un écrivain célèbre, riche, dont les livres caracolent en tête des ventes depuis plusieurs années. Mais là, il sèche. Inspiration zéro, son éditeur s’impatiente. C’est Brice Proctorr.
Imaginez un autre écrivain, sur la pente descendante. Les ventes de ses livres baissent, du coup son éditeur l’a lâché. Il a un roman, mais personne ne veut le publier. Pas assez bankable. C’est Wayne Prentice.
Alors Brice a une idée. Il publiera le roman de Wayne, sous son nom à lui et ils partageront les bénéfices. Wayne accepte.
Mais Brice pose une condition : Wayne doit tuer la femme de Brice, Lucie. Parce que leur divorce va lui coûter cher, beaucoup trop cher…
Voici une histoire plutôt sombre dont je me suis délectée. C’est noir, c’est gris, c’est captivant. Outre le meurtre, car meurtre il y aura, le portrait de ces deux écrivains, de leurs difficultés à écrire ou se faire publier, leur rapport à la création, à l’inspiration, aux intrigues qu’ils imaginent est décrit d’excellente manière.
Et puis il y a leur meurtre et ses répercussions qui seront tout sauf celles auxquelles ils s'attendaient. La capacité de l’un à oublier, faire avec, dépasser l’acte commis, irrémédiable en endossant une autre vie, et l’impossibilité pour l’autre d’oublier, de faire face à ce qu’il a fait, de se défaire d'un souvenir.
Des personnages troubles, délicieusement perturbés, ou surprenants (la femme de Wayne, Suzan, notamment est truculente de noirceur placide), un monde où le paraître est primordial, un auteur qui s’enfonce peu à peu dans un abîme de folie dont il ne pourra sortir. Mmm, délicieux donc, même si la fin traîne un peu, même si elle se devine aisément, on dit chapeau, parce que c’est du bon boulot.
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05.05.2008
LA DECLARATION – GEMMA MALLEY
La vie éternelle ; la Longévité ; finies la mort, la maladie, les handicaps, la vieillesse avachie : en 2140, on vit éternellement. On prend ses petites pilules quotidiennes conçues à base de cellules souches humaines toutes fraîches et adieu la mort.
Mais qui dit vie éternelle dit surpopulation. Surconsommation d’oxygène, d’eau… Du coup les naissances sont interdites. Seuls peuvent mettre au monde un enfant ceux qui se sont Affranchis de la Déclaration de Longévité. Ceux qui ont l’affront ou l’inconscience de penser qu’une vie doit durer ce qu’elle doit durer, et que la jeunesse et les idées neuves sont essentielles. Ceux là mourront. Une vie contre une autre. Simple comme bonjour.
Alors, ceux qui naissent illégalement de parents non Affranchis sont des Surplus. On ne les tue pas, non. On n’est pas si inhumain que ça, non. Quelle idée ! On ne les tue pas, on les dresse, on les éduque, on les enferme dans des foyers où ils apprennent à devenir de bons serviteurs. Comme ça ils pourront être au service des Légaux, ceux qui ont le droit d’être ici. Et bien évidemment, ils ne peuvent pas prendre le traitement de Longévité. On les tolère le temps de leur courte vie, et c’est tout.
Voici un roman jeunesse fort passionnant. A travers l’histoire d’Anna, du Surplus Anna, devrais-je dire, et celle de Peter, jeune Surplus nouvellement arrêté et envoyé dans le foyer de Grange Hall, Gemma Malley nous transporte dans un futur proche où la recherche de la vie éternelle a remplacé toute éthique.
Et il y a plein de choses dans ce roman : endoctrinement des masses (que ce soit les Légaux qui refusent de céder leur place et considèrent la jeunesse et la nouveauté comme néfastes, ou l’endoctrinement d’Anna qui finit par croire qu’elle mérite d’être réduite en esclavage, pour laver l’affront que ses parents ont commis en la mettant au monde), impuissance et hypocrisie des gouvernements qui ne peuvent lutter contre l’épuisement des ressources naturelles (pétrole, énergies naturelles, eau) mais qui finissent par s’en préoccuper parce que ce ne sont plus leurs enfants qui en pâtiront, mais eux par la force des choses.
Il y a aussi la toute puissance des grandes firmes pharmaceutiques, trop heureuses d’avoir trouvé là un filon en or, la résistance qui s’organise en réseaux souterrains, animée par quelques fous qui préfèrent laisser leur place à des enfants, quelques idiots qui supposent que le monde est fait pour être renouvelé, que la jeunesse a plus que tout autre sa place sur cette Terre.
Et il y a la la fraîcheur de ces deux adolescent qui vont tenter de vivre, d'échapper au diktat, parce qu'ils sont convaincus que la jeunesse doit exister et prendre la place de la vieillesse. Que c'est Ça, l'ordre naturel des choses. Pas la vie éternelle de ces vieux qui s'accroche avidement à leur éternité.
Anna et Peter vont essayer de fuir, de VIVRE. Ils sont jeunes, ils sont à la fois innocents, plein d’espoir, et en même temps conscients qu’il leur faudra arracher de force leur droit d’exister.
Un roman jeunesse, donc, qui se lit avec beaucoup d’intérêt, pour les ados, oui, mais aussi pour les parents !
Les avis de : Cuné, Stéphanie (que je remercie pour le prêt), Fashion, Clarabel, Clochette, Olga
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30.04.2008
LES AVENTURES DE CE FABULEUX VAGIN - MOIRA SAUVAGE

Minou ? Chattoune? Mistrigri ? Paquerette ? Boîte à malice ? Mimi ? Foufoune ?
Vous lui donnez un nom, vous, à votre vagin ? Vous l’étudiez, allongée sur votre lit un miroir à la main ? Non ? Vous laissez ça à la délicieuse Katie Bates dans « Beignets de tomates vertes » ? Et bien vous devriez peut-être.
Ou, si vous n’osez pas, ou craignez le lumbago, ou avez égaré votre miroir, profitez de l’une des nombreuses représentations des Monologues du vagin, la pièce d’Eve Ensler. Allez la découvrir. Créée en 1996, elle a permis à Eve Ensler de fonder en 1998 le mouvement V-Day, qui lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes, sur toute la planète. Et sachez qu’il y en a, des violences.
Dix ans de lutte, de travaux, d’événements d’une féministe convaincue et convaincante, passionnée et passionnante, indéniablement charismatique et capable de soulever des montagnes.
C’est à ce parcours étonnant que la journaliste Moira Sauvage, qui a été pendant six ans responsable de la Commission Femmes d'Amnesty International, s’est intéressée. Dans son livre « Les aventures de ce fabuleux vagin », elle retrace le parcours de cette femme hors du commun et la naissance du mouvement V-Day, créé suite au succès rencontré par la pièce et entièrement consacré à la lutte contre les violences faites aux femmes : viols, excisions, femmes battues, assassinées...
La journaliste a rencontré Eve Ensler, l’a accompagnée dans ses voyages, s’est rendue dans plusieurs pays pour rencontrer les responsables du mouvement, des bénévoles qui l’animent, et d’autres, des comédiennes professionnelles, amateurs, ou simples partisanes qui interprètent les Monologues et versent les recettes à des associations de lutte contre la violence faite aux femmes.
Très documenté, l’ouvrage présente d’abord la personnalité d’Eve Ensler, elle-même victime de violence dans son enfance. Dramaturge et militante convaincue des droits de la Femme, elle écrit son premier monologue (le bouleversant Mon vagin, mon village) à son retour de Zagreb, bouleversée par les récits des viols endurés par les femmes bosniaques pendant la guerre.
C’est le début d’une longue aventure, d’un parcours assez fascinant que celui de cette femme volontaire et obstinée, et du mouvement qu'elle a créé. C’est aussi l’aventure de centaines de bénévoles, partisans, qu’ils soient célèbres, fortunés, anonymes ou plus démunis. De Jane Fonda aux agricultrices bretonnes, des centaines de femmes convaincues se lancent dans l'aventure du V-Day et contribuent avec leurs propres moyens, leur conviction, à la cause d'Eve Ensler.
De l’Afghanistan au Congo, en passant par les Philippines ou le Mexique, Moïra Sauvage relate dix années de combat, réunit des témoignages et des archives qui résument le combat du V-Day. Elle s’est elle-même rendue en Inde, au Pérou, en Haïti ou aux Etats-Unis pour recueillir des témoignages. Elle a interviewé des activistes du mouvement en Irak, Ex-Yougoslavie ou au Guatemala.
Moira Sauvage n’omet pas de mentionner les critiques dont fait l’objet Eve Ensler, parfois considérée comme trop féministe, trop communautariste ou célébrant le vagin au lieu du cerveau de la femme.
D’une rencontre avec une femme bosniaque à la naissance d’un mouvement mondial qui fête donc cette année ses dix ans, c'est l'histoire étonnante et souvent bouleversante, que nous raconte Moira Sauvage.
10:47 Publié dans Essais, documents, J'ai aimé | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
23.04.2008
NO COUNTRY FOR OLD MEN – CORMAC MC CARTHY
Llewelyn Moss est soudeur. Quand il ne soude pas, dans son bled quelque part entre le Nouveau Mexique et le Texas, il chasse les antilopes. C’est un type bien, Moss. Il soude, il chasse et en plus il aime sa femme Carla Jean. C'est pas un mauvais bougre, juste un ancien du Viet-Nâm à qui on la raconte pas et qui sait depuis longtemps que l'homme peut-être bien pire qu'un animal. Et quand il tombe par hasard sur les restes d’une tuerie dans le désert, ou plutôt un carnage, une boucherie, il fait ce que nombre de braves types comme lui feraient : vu que tous les gars sont morts, qu’ils se sont sans doute entre-tués, tous narco trafiquants qu’ils étaient, et qu’il y a une valise pleine de deux millions de dollars, et quelques kilos d’héroïne, il se dit qu’il va peut-être pouvoir s’offrir une autre vie, avec Carla Jean, un peu mieux, un peu moins dure. Alors il prend le fric et s'en va.
Mais comme c’est un type bien, il y retourne dans la nuit. Parce que l’un des mexicos n’était pas encore mort. Il agonisait. Agua. Agua por Dios.
Moss, il sait bien qu’il fait une énorme connerie. Que le mec il est sans doute déjà mort. Mais vivre avec deux millions de dollars piqués à des morts et vivre avec deux millions de dollars quand on a laissé crever un mec qui agonise, eh ben c’est pas pareil. Alors il y retourne, avec de l’eau. Et quand il est sur place, eh ben il n’est plus le seul. Parce que deux millions de dollars, faut pas croire que les trafiquants ils vont les laisser s’évanouir dans la nature comme ça, sans chercher à les récupérer.
Il le savait bien, qu’il se foutait dans la merde, Moss.
Et il l’est jusqu’au cou. Voire davantage.
Cormac Mc Carhty semble aimer dire la déliquescence de notre monde. Un livre noir, très noir, enfin, noir et rouge plutôt, vu le taux d’hémoglobine versé dans ces presque 300 pages. Moss se tire donc avec l’argent. Mais il a à ses trousses des mexicains fous de rage d’avoir été floués, un ancien colonel un peu barré, un tueur fou (fou ? pas tant que ça à mon avis) et le shérif Bell, qui compte les coups et constate le gouffre dans lequel sombre son époque.
Il faut s’accrocher au livre. D’abord parce que les litres de sang versé ne semblent jamais devoir se tarir. On sait dès le début que pour l’optimisme, faudra repasser. Le style, ensuite, n’est pas des plus faciles à lire. C’est sec, heurté, scandé. Cormac Mac Carthy supprime les virgules et les remplace par la conjonction « et ». Ça donne des phrases plutôt longues, lancinantes, monotones (« Il s’arrête à la barrière et descend et l’ouvre et passe et redescend et la referme et reste un moment à écouter le silence. Puis il remonte dans la camionnette et prend en direction du Sud sur le chemin du ranch »). Mais on n’est pas là pour lire de la poésie. Le style est sec comme les paysages, sec et desséché comme ces hommes pour qui la violence est tout simplement normale, pur réflexe, automatique.
Le personnage du tueur, Chigurh, est oppressant. Pour lui, tuer, c’est comme ouvrir une boite de conserve ou allumer une cigarette. Aucun état d’âme, aucune question. Pas de valeurs, si ce n’est celle de survivre, avancer, point.
Quant au shérif Bell, Mc Carthy intercale des courts chapitres où Bell constate la pourriture dans laquelle se vautre son pays. Il évoque l’époque pas si lointaine où les sherifs ne portaient pas d’arme, où les professeurs, à un questionnaire sur les problèmes rencontrés dans leurs établissements, parlaient de chewing gum mâchés en classe, de gosses qui couraient en classe, copiaient…, et aujourd’hui, répondent viols, meurtres, drogues..
Voilà ce que raconte Mc Carhty : le monde est devenu fou, parce que les hommes sont devenus fous. La violence est devenue la norme. Le meurtre anecdotique. Les nouvelles valeurs sont l’argent, la drogue, les armes. Il n’y aura pas d’échappatoire. L’humanité sombrera à cause des hommes. Ce sont eux qui provoqueront leur propre fin.
L'avis de Cuné et celui de LVE et Betty Poulpe sur le livre et le film.

Dans la foulée immédiate du livre, je suis allée voir le film des frères Cohen : pas mal. Moins de sang, quelques touches d’humour noir, des images et des plans crispés qui reflètent bien le livre. Quelques différences avec le livre (quand Chigurh demande à Carla Jean de jouer sa vie à pile ou face, elle refuse dans le film, joue dans le livre. Et perd.)
Et cette différence qui m’a frappée :
Dans le film, deux adolescents, à la fin, donnent leur chemise à Chigurh blessé. Il leur a donné de l’argent, mais ils l’aident parce « qu’il faut aider un homme blessé ». La scène s'arrête là.
Dans le livre, ils l’aident parce qu’ils trouvent « ça normal d’aider quelqu’un ». Puis ils jettent un coup d’œil dans sa voiture et voient le pistolet de Chigurh :
« Prends le, vas y. Pourquoi moi ? Parce que j’ai pas de chemise pour le cacher, vas y, grouille ».
Ça résume tout. Brrr.
07:05 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
18.04.2008
LE CHATEAU DE VERRE – JEANNETTE WALLS
Comment peut-on se construire quand ses propres parents considèrent que les blessures (toutes, quelles qu'elles soient, même les plus graves) immunisent, les pleurs et les peurs ne font qu'affaiblir, que l’on peut se nourrir des jours durant de pop-corn, voire de rien et que faire les poubelles pour manger, c’est rejeter la société de consommation et son gaspillage honteux ?
Jeannette Walls, journaliste et chroniqueuse, écrit ici un document édifiant. Edifiant parce qu’elle y raconte sans fausse pudeur la vie de sa famille et l’enfance qu’elle a eu avant d’arriver à New York. Un père alcoolique et rêvant de construire une maison qui utiliserait l’énergie solaire (son château de verre), une mère artiste (ou qui se voulait comme telle) qui rejetait toute forme d’autorité et laissait ses enfants s’élever tous seuls. Pas d'argent, pas de règles, pas de limites.
Elle dit les fuites nocturnes pour échapper aux huissiers, les hôpitaux quittés en douce et surtout en vitesse, les fins de mois qui arrivaient dès le début du mois, les hardes rapiécées qui les ont habillés, elle et ses frères et sœurs, les nuits à la belle étoile, les repas sans nourriture, la crasse, la veulerie, la poignante solidité de ces enfants trop aimants, trop fascinés par leurs parents fantasques, marginaux, trop égoistes pour accepter de changer de vie. Ces parents dont l’un boit ou joue le peu d’argent du ménage et l’autre préfère les sensations fortes, s’arrime à ses rêves d’artiste et refuse toute responsabilité.
Les parents de Jeannette Walls n’ont pas donné à leurs enfants ce qu’ils considéraient comme futile (un toit, des repas réguliers, une relative sécurité). Ils leurs ont offert des étoiles, des rêves, des promesses qui ne furent presque jamais tenues, et une autre forme d’éducation : celle de la débrouille d’abord, certes, mais surtout la confiance, la volonté de réaliser ses rêves, de croire en eux et en leur capacités.
Ils aimèrent leurs enfants à leur manière, sans doute, et leurs enfants les aimèrent de façon désespérée, entière.
Jeannette Walls témoigne ici du farouche amour qu’elle portait à son père (aujourd’hui décédé), de celui qu’elle porte à sa mère même si la rancœur semble parfois plus forte de ce coté là. Elle a réussi à se bâtir une vie sur des bases qui peuvent sembler les plus fragiles, les plus bancales mais les valeurs que lui ont inculqué ses parents lui ont donné des armes bien plus solides et fortes.
J’ai été assez fascinée par ce livre, et me suis demandé si aimer ce livre équivalait à du voyeurisme. Mais je crois que, finalement, en dessous du coté sordide, miséreux, crasseux de l’enfance de Jeannette Walls, il y a en fait une grande richesse, celle qui est importante : les valeurs, la famille, le courage et la volonté.
Jeannette Walls et sa mère en parlent ici.
Merci à Stéphanie de me l’avoir prêté, son avis ici.
08:32 Publié dans Essais, documents, J'ai aimé | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
17.04.2008
LE CREPUSCULE DES ELFES – JEAN-LOUIS FETJAINE

Il ne faut jamais dire « Fontaine….
Il y quelques semaines, je suis allée rendre visite à mon amie Lamousmé, dans son antre de l’imaginaire, j’ai nommé Neverland.
J’ai toujours assimilé la Fantasy à la chimie moléculaire. (Je sais, ce lien est sans rapport mais j’avais envie, point barre).
Donc j’ai toujours considéré les rayons Fantasy comme étant destinés à tous, sauf à moi. Les histoires de dragons, non merci, j’ai tout ce qu’il faut dans mes connaissances.
Néanmoins, il suffit d’écouter Lamousmé parler avec passion de son métier de libraire spécialisée pour avoir envie de se laisser tenter. D’essayer. Pour voir. Parce qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, n’est-ce pas ??
J’ai donc demandé à Lamousmé de me conseiller un titre. Lequel titre devait convenir à une lectrice débutante es fantasy, une candide réticente, une élève de base, niveau Cours Préparatoire en la matière.
Lamousmé me suggéra d’abord de lire de l’uchrony. Ce à quoi je lui répondis que je n’avais jamais lu cet auteur.
Je puis vous assurer que Lamousmé est une libraire compréhensive, capable de ne pas éclater de rire quand un client lui sort des énormités. Au contraire, elle explique gentiment que l'uchrony n’est pas un auteur, mais un genre de littérature.
Son stock ayant été récemment dévalisé par sa clientèle, Lamousmé n’avait pas de roman de ce genre à me vendre. Elle me proposa donc Le crépuscule des Elfes, et je luis fis confiance. Emportai le roman, et l'oubliai aussitôt dans ma bibliothèque, en attendant des jours meilleurs. Et, finalement, au bout de quelques semaines, je me décidai à l'ouvrir...
Et vous savez quoi ?
Je l’ai lu (presque) d’une traite.
L’épée de Nudd a été volée au Roi des Nains. L’épée est le talisman que les nains ont reçu de la déesse Dana ; les Elfes ont reçu le Chaudron du Dagda, les Monstres ont reçu la lance de Lug et les Hommes la Pierre de Fal. Chaque peuple veille sur son symbole, dans le respect des autres. Ainsi vivront-ils dans la paix.
Mais quand l’elfe Gael tue Troïn, roi sous la Montagne Noire et prince des cités souterraines, pour s’emparer de l’épée de Nudd, l’équilibre du monde est en danger. Chaque tribu envoie deux représentants à la recherche de Gael, l’assassin voleur.
Jean-Louis Fetjaine dessine un tableau luxuriant, vous embarque dans une épopée au cœur des marais, vous plonge au pays des elfes bleus, des nains, des gnomes. Vous y évoluez cernés de magie, de formules, de rêves. De sang aussi, mais la force de l’imaginaire est telle que ces batailles deviennent oniriques, nébuleuses. Un univers parallèle où l’on se dévêt de ses attributs de raison pour s’abandonner dans une autre dimension, merveilleuse, irréelle.
C’est doux comme la magie d’un conte pour enfants, mais beaucoup plus creusé, profond. Au-delà de la simple histoire fantastique, on y parle des hommes, de leur vanité, de leur ambition, de leur noirceur. On y parle d’amour et d’honneur aussi. D’amitié, de respect, de valeurs.
Vraiment ? J’ai dit que je ne lisais jamais de Fantasy ?
J’vous crois pas !
Le crépuscule des Elfes, Jean-Louis Fetjaine, Pocket 346 pages. Premier volume de la Trilogie des Elfes.
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10.04.2008
LE JUGEMENT DE LEA – LAURENCE TARDIEU
Léa attend, dans le couloir du palais de justice, que les jurés rendent leur verdict. Léa est accusée du meurtre de son fils. On ne saura pas grand-chose d’autre. On devinera, on aura l’impression d’effleurer la vérité, sans jamais la saisir tout à fait.
Encore une fois la plume de Laurence Tardieu vous essore le cœur. Elle pointe, avec ses mots tout simples et forts les sentiments les plus sombres, vous entraîne dans les méandreuses spirales des pensées de Léa. Le cœur se ratatine, les poumons suffoquent. La douleur lancinante de Léa devient votre.
Léa ne parle pas mais pense. Beaucoup. A son père, à sa mère, à son frère, et son fils, bien sur, même si ce ne sont que des ombres qui apparaissent fugacement. Les souvenirs affleurent, quelques bribes d’enfance, l’écho de parents trop occupés à se haïr silencieusement et interpréter une comédie de mariage réussi. De ce mariage sans amour naîtra Marie qui plus tard balaiera jusqu’à son prénom pour devenir Léa. On plongera dans le désarroi de Léa, son manque d’amour, son incapacité à donner, à recevoir, le mal-être issu de ce mal-naître.
On devine, on ressent. Mais c’est peut-être trop clairsemé, trop vaguement opaque. On imagine, on suppose. Laurence Tardieu ne donne aucune piste, elle nous laisse nous débrouiller avec sa plume lumineuse, même dans les mots les plus lancinants, les plus difficiles.
Sommes nous trop abandonnés à de vagues suppositions ? Cette mère infanticide, on n’arrive pas à l’aimer. On ne trouve aucun support à notre empathie. On la regarde sombrer, on assiste en spectateur au tourbillon de ses pensées, on frissonne devant la beauté des phrases, oui, mais on reste de glace devant la femme.
Un roman, encore une fois superbement écrit, mais une histoire trop éparse, sans complicité, trop de questions qui manquent de réponses.
Quand Véronique Olmi, avec « Bord de mer », parlait d’une mère infanticide, j’aurais voulu pouvoir serrer celle-ci dans mes bras.
Léa m’a touchée, mais pas suffisamment.
Les avis de Tamara (que je remercie pour le prêt), Clarabel, Laure et celui d'Emeraude.
06:43 Publié dans J'ai aimé, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
02.04.2008
GRACE ET DENUEMENT – ALICE FERNEY
Sincèrement, je ne vois pas que rajouter au titre qu’a choisi Alice Ferney. Tout est dit. Deux mots qui résument simplement, lumineusement son roman.
C’est une vie, des vies que raconte Alice Ferney. Celle d’Angeline, la tsigane, la matriarche qui mène sa famille, ses fils, Angelo, Simon, Moustique, Lulu, Antonio, ses belles-filles, Nadia, Helena, Milena, Misia et leurs enfants. Ils sont tsigane, romanichels, manouches, gitans, gens du voyage. Mais quel que soit le nom qu’on leur donne ils n’en restent pas moins des êtres humains, pauvres et riches à la fois.
Ils vivent dans leurs caravanes misérables. Ils vivent de peu, de rien, et pourtant n’ont pas besoin de plus.
Esther est une « gadjé », une fille de la ville, une étrangère. Et pourtant elle va les apprivoiser, s’imposer et venir tous les mercredis lire des histoires aux petits. Elle croit au pouvoir des mots, à la richesse des histoires, et il n’y a pas de raison pour que ces petits gitans en soient privés.
Le style d’Alice Ferney n’est que grâce. Ses mots simples, lumineux, nous transposent dans près de ces familles démunies, nous enveloppent de cette atmosphère faite de dignité, de fierté, de tendresse. Ses phrases nous découvrent ces traditions ancestrales, et essentielles.
Elle raconte, dessine, le poids de l’honneur, la fierté d’Angéline devant sa famille unie, même si Antonio est volage, même si Simon est violent, l’attachement des femmes à leurs hommes, le devoir des épouses et des mères, l’indolence des maris, l’innocence des enfants. Elle raconte le deuil insoutenable et la vie qui redémarre parce que « on ne fait pas comme on veut la grève de vivre ».
Elle raconte aussi les préjugés, le rejet des municipalités d’accueillir ces nomades. Leurs méfiances. Leurs a-priori, leurs refus, leurs « je vous l’avais bien dit » (« Mais la mairie ne voulait pas connaître les gitans. Et les gitans n’attendaient rien de la mairie. Il y avait en eux une inertie magnifique, une façon absolue d’accepter le sort et la vie comme ils viennent. ».)
C’est un voyage immobile, un voyage vers les gens qui voyagent. Raconté avec douceur, tendresse, respect et humanité.
« Leurs camions ne roulaient presque jamais, mais c’était la dernière chose pour rester des hommes, des être autonomes et non des rampants. Il avait cette conscience des limites jusqu’où peut aller le dénuement sans vous détruire, sans broyer le noyau central qu’on appelle l’âme, le sentiment de soi, l’estime qu’il faut bien se porter pour vivre et pour, disait-il, accepter toute cette merde (il désignait la ville) sans se sentir sale. Les hommes disaient : On a même pas de quoi bosser. Et tout de même, malgré une nonchalance devenue habituelle, c’était un outrage de ne pas pouvoir partir le matin, s’éloigner des femmes, faire la tournée des décharges et revenir les mains noires. Lorsqu’ils étaient parti avec leur camion, Esther à dessein demandait aux femmes : Ils sont pas là les hommes ? Non répondaient les épouses, ils travaillent quand même ! Elles étaient fières ».
06:44 Publié dans J'ai aimé, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
28.03.2008
CHAQUE FEMME EST UN ROMAN – ALEXANDRE JARDIN
Copains d'avant...
Les romans d’Alexandre Jardin ont pour moi un parfum d’adolescence. J’ai dévoré « Bille en tête » autant que j’ai adoré « Le zèbre ». Plus tard Fanfan m’amusa. Autant le dire tout de suite, j’ai un peu grandi avec Alexandre Jardin. J’aimais ses romans comme une adolescente exalte sa routine en dévorant ses frasques romanesques, incongrues et romantiques.
Puis le temps passa et d’autres auteurs vinrent suplanter la plume alerte et les personnages exaltés. La maturité rejeta les chimères, la sagesse les loufoqueries.
Il y a trois ans, « Le roman des Jardin » fut lu avec circonspection, doute, puis finalement rejeté avec la fermeté convaincue d’une adulte moins encline aux révélations vaudevillesques et familiales.
Alexandre Jardin revient ici avec « Chaque femme est un roman », troisième volet autobiographique (après « Le zubial » et « Le roman des Jardin »). Il nous parle des femmes qu’il a croisées : amantes, amies, voisines. Des femmes extraordinaires, des femmes « jardinesques », des femmes salées, épicées, sucrées. Savoureuses, quoi.
Ici, point de chronologie, qui serait de toute façon insultante quant à la spontanéité, point de révélations fracassantes ou règlements de compte.
Point de lourdeur, point d’ennui, mais des rencontres, avec une lectrice, une juge, une professeur, une amie..
Une succession de portraits touchants, une galerie de femmes idéalisées, fantasmées, réinventées. On devine un soupçon de colorisation, des rencontres saupoudrées de fard, mais on retrouve la plume incisive, sautillante et cocasse d’Alexandre Jardin. J'aime ce style, et là je me suis clairement régalée.
En fait, ce n'est pas une réécriture, mais plutôt la vision de ces femmes vues au travers le prisme d'Alexandre Jardin. Et, foi de lectrice, j'aimerais être vue à travers ces yeux là : des yeux qui idéalisent, interprètent, des yeux qui s’emballent et qui pétillent.
Quelques pointes lancées ça et là contre « la corruption littéraire » ou « le fétichisme des territoires littéraires trop cadastrés » sèment un peu d’acidité, supposent quelques douleurs ou blessures ; un peu de provocation (le chapitre consacré à Grace Kelly fut pour moi un régal et probablement un de mes meilleurs fou rires du week end) et au final un roman lu avec plaisir, comme un café pris avec un vieil ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps.
On se retrouve, on ne sait pas trop quoi se dire, va-t-on retrouver notre ancienne complicité ? On se regarde, on se raconte nos vies cabossées en les réinventant un peu, en ajoutant quelques touches de rose ou de rouge sur le trop gris, on devise sur le temps qui passe, on compare silencieusement nos rides en affirmant que le temps n’a pas de prise sur nos visages, on se sourit puis on se sépare, mélancoliques et nostalgiques. En espérant sincèrement une prochaine rencontre.
Merci pour ce café, Mr. Jardin, ce fut un agréable moment !
"Chaque femme est un roman", A. Jardin, Grasset 294 p., sortie avril 2008
ps : le merci pour le café n'est pas seulement un clin d'oeil. J'ai été invitée, parmi d'autre bloggueurs (In cold blog, Lily, Stéphanie, Anne-So, Sophie Kune, Solenne) à un petit-déjeuner avec Alexandre Jardin à l'occasion de la sortie de son livre. Mon avis reste objectif. J'ai aimé ce livre, comme j'ai aimé rencontrer Alexandre Jardin.
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25.03.2008
LA FILLE SUR LE COFFRE A BAGAGES – JOHN O’HARA
Nous sommes dans l’Amérique des années folles. James Malloy, jeune journaliste, est chargé d’accompagner Charlotte Sears pendant son séjour à New York. Charlotte Sears est une star du cinéma. La star attaquée, affaiblie, et le journaliste débutant se lient d’amitié, d’amour, de tendresse, de complicité.
Voici une bien jolie nouvelle !
Le style est très agréable et fluide. L’histoire a priori toute simple révèle ensuite un regard lucide sur la difficulté pour une actrice de rester « en haut de l’affiche », de préserver son statut de star et résister aux calculs des producteurs en manque de chair fraîche, de nouveaux visages à offrir aux spectateurs. Nouveau visage, ou visage déjà connu, pourvu qu’il soit entouré d’un zeste de scandale pour nourrir le public.
La bonne société new-yorkaise des années 30 est aussi très finement décrite, avec son faste, son hypocrisie, sa vanité et ses sourires enjoués qui cachent calculs et stratégies mondaines.
James est un jeune provincial insignifiant. Candide, il découvre un monde superficiel, celui des comédiennes qui essayent de survivre et préserver leur carrière, des épouses flouées et trompées qui veulent préserver leur mariage, leur rang au prix d’orgueil et dignités bafouées ou celui de celles pour qui le mariage est uniquement une échelle sociale.
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, un très joli moment, agréable, subtil et très joliment écrit. A découvrir !
Comme Stéphanie, j’ai très envie de me jeter sur d’autres romans de cet auteur. D'ailleurs, Stéphanie, merci pour le prêt !
06:41 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note


