29.05.2009

LES ENGAGES – JOSEF LADIK

Paris, 2045. Anne Ripley, DRH de la Compagnie (société chargée de centraliser, organiser, gérer les questions de sécurité de ladik.jpgl’Etat), amorce une bombe électromagnétique près de Gorgone, le système central de sécurité où sont stockées toutes les données concernant l’ensemble de la population. L’explosion déclenche émeutes, folies, affolement, et provoque la perte de mémoire de la jeune femme.

 

Les services de sécurité ont quelques semaines à peine pour stimuler la mémoire d’Anne et remonter la piste des terroristes.

 

Dans cette société futuriste mais pas si lointaine, les dérives sécuritaires sont à leur comble : recensement et contrôle de la population grâce à une puce électromagnétique implantée dans le cerveau, les anciens attentats et émeutes ont plongé la population dans une anxiété permanente, donnant toute liberté à l’Etat d’étendre son contrôle sur le pays. Un groupe de « traqueurs », opposants à l’Etat totalitaire, va tenter de récupérer Anne et détourner les plans du gouvernement.

 

 

 

Je n’avais pas lu « Le maître des noms », le premier volet paru l’an dernier, mais quelques retours en arrière m’ont permis de me plonger sans souci dans ce deuxième volet. Et plonger est bien le terme qui convient. On y plonge, on s’y enfonce, et ne peut le lâcher avant d’avoir touché le fond, perdu le sommeil et avoir été secoué plus d’une fois par les nombreux rebondissements, étonnants et implacables.

 

 

Manipulation des masses par un état totalitaire, dirigé par un Président nerveux et colérique, (aimant les montres suisses, ça c’est pour l’anecdote) (dont seul le titre est donné, jamais son nom, le réduisant à une entité suprématiste et glaciale), psychoses sécuritaires, détournement de l’information, nous voilà dans un futur suffisamment argumenté pour être crédible, et qui, dans les dernières pages, offre un retournement de situation saisissant.

 

Un page turner diablement efficace, qui ne bouleversera peut-être pas le genre, mais fera oublier, pour quelques heures, tout le reste. Pas si mal, en fin de compte, non ?

 

 

 

Les engagés, Josef Ladik

Editions First, 413 pages, mai 2009

 

 

 

L’avis de Dda, du Biblioblog, sur le premier volet « Le maître des noms »

25.05.2009

ENVOYEZ LES COULEURS – DONALD WESTLAKE

Donald Westlake est connu pour ses policiers et surtout pour son héros gentleman cambrioleur et surtout looser, John westlake.jpgDortmunder. Ici, bien que publié chez  Rivages/Thriller, c’est un Westlake d’une toute autre veine que nous découvrons en suivant les aventures d’Oliver Abott, jeune professeur d’anglais.

 

Oliver, petit bourgeois blanc et bon fils de famille, prend ses fonctions de professeur dans le collège de Schuyler Colfax, à New York. Ce poste, il en a rêvé toute sa vie. Ou plutôt, il a seulement adhéré à la tradition familiale qui veut que les hommes de sa famille enseignent à Colfax et en deviennent le directeur après quelques années. Oliver, donc, entre à Colfax sans se poser de questions, ni sur son avenir, ni sur sa réelle vocation. Mais voilà que le jour de arrivée, les élèves se mettent en grève. En grève parce que, à Colfax, Oliver a pris la place d’un professeur noir, que 87 % des élèves sont noirs, et que ce népotisme irrite sacrément la communauté noire du quartier. Nous sommes dans les années 60 et le racisme est omniprésent. La situation va s’envenimer, le jeune homme tomber amoureux d’une enseignante noire, les clans se former : la guéguerre peut commencer.

 

Nous allons donc suivre ce candide  je serais plutôt du type bouchon, je me laisse flotter, je dérive très lentement, tout peinard au fil de l’existence »), totalement dépassé une situation qu’il a du mal à comprendre, épaulé par une jeune femme pleine d’idéaux. Le père est un imbécile de première, aveugle et prétentieux (« je me moque du nom qu’ils se donnent, ce n’est pas une communauté, c’est de la racaille »), la mère prépare des citronnades pour tous les manifestants, noirs ou blancs, tous sont entourés d’une galerie de personnages croqués avec beaucoup de malice et une formidable acuité.

 

Des allures de vaudeville, des situations burlesques et des personnages à la fois attachants et irritants, Envoyez les couleurs, titille avec malice pas mal de petit travers, de préjugés stupides, de comportements abjects. Petits racismes ordinaires, communautarisme aveugle, lâchetés et faiblesses, le tout servi sous couvert d’une jolie comédie romantique avec amour, désamour, jalousies, ruptures et retrouvailles. Et toujours cet humour cocasse, distillé l’air de rien, taquin, moqueur et toujours bien vu.

 

J’adore Westlake. De plus en plus.

 

 

Donald Westlake, Envoyez les couleurs

Rivages/Thriller, 336 pages, janvier 2009

 

 (un petit reproche à Rivages/Thriller ? Beaucoup de coquilles quand même)

 

 

Pour Jean-Marc Laherrère, c’est une « comédie à la Capra », tout à fait d’accord !

 

 

22.05.2009

MONTEDIDIO - ERRI DE LUCA

Montedidio (la Montagne de Dieu) est un quartier de Naples où grouillent les enfants, crient les vendeurs de pizza, de poulpe et deluca.jpgles pêcheurs fraîchement revenus de mer. C’est le quartier où vit le narrateur, un jeune garçon de treize ans, qui va devenir un homme.

L’enfant a quitté l’école pour travailler chez un ébéniste et couche sur papier ses journées (« J’écris en italien parce qu’il est muet, et que je peux y mettre les choses de la journée, reposées du vacarme du napolitain ».) C’est ce récit que nous suivons, parsemé d’expressions napolitaines, la langue des gens simples et du quotidien. Le jeune garçon a reçu un boumerang pour son anniversaire, et s’entraîne à le lancer, entraîne ses muscles, son corps pour maîtriser l’objet. Ce lancer auquel il s’entraîne, et qui symbolisera l’envol final vers l’âge adulte. Autour de lui, Mast’Erico, l’ébéniste plein de sagesse, son père plein de tristesse depuis que sa femme est malade, Don Rafaniello le cordonnier, un juif rescapé des camps qui veut rejoindre Jerusalem, plein de bonté et de douceur. Don Rafaniello  fabrique gratuitement des chaussures pour tous les pauvres du quartier et dit au garçon que sa bosse sur son dos abrite les ailes qui lui permettront de s’envoler pour Jerusalem.

 

Il y a aussi, Don Ciccio, le propriétaire de l’immeuble, vil, véreux, vicieux. Et surtout Maria, celle auprès de qui l’adolescent découvre l’amour, sent son corps se transformer, sa voix muer, ses sens s’éveiller.

 

Un très joli récit, servi par une langue à la fois dépouillée et très visuelle, très simple et pourtant très poétique, dans une atmosphère douillette mais pleine de vie, celle des années après guerre, où se mêlent espoirs et pauvreté, rudesse et entraide. C’est le passage à l’âge adulte, l’apprentissage de l’amour, de la force, de la sagesse, de la colère aussi, et tout en douceur, en clarté et en simplicité. Ravissant.

 

Montedidio, Erri De Luca

Folio, 230 pages – août 2007

 

L’avis de Papillon 

Extrait :

« Sur la promenade du bord de mer e long de la villa communale, nous passions à l’heure où les pêcheurs tiraient à terre le deux bouts de câble du grand filet. Il y avait six hommes à chaque bout, ils tiraient d’un coup tous ensemble, le plus vieux leur donnait le signal. Le câble tournait sur leurs épaules, les pieds croisés, ils poussaient de tout leurs corps, ils traînaient la mer à terre. Le filet s’approchait, large, avec lenteur, tandis que les deux câbles s’entassaient en anneaux sur la route. Quand il arrivait en bas, les poissons lançaient des étincelles, tout le blanc de leurs corps éclatait, ils tapaient de la queue par centaines, le sac renversait au sec tout le tas de vie volée aux vagues, papa disait : « voici le feu de la mer ». L’odeur de la mer était notre parfum, la paix d’un jour d’été une fois le soleil couché. Nous restions silencieux, serrés les uns contre les autres, ça a duré jusqu’à l’année dernière, jusqu’à l’année dernière j’étais encore un enfant. »

 

Géraldine, qui a gagné le jeu Blondel il y a quelques mois,  a eu la gentillesse de m’offrir ce livre. Un très bon choix, puisque je me promettais depuis longtemps de découvrir cet auteur. Un grand, très grand merci à vous, Géraldine.

20.05.2009

LE GOÛT ÂPRE DES KAKIS – ZOYÂ PIRZÂD

Kaki n.m : Fruit du plaqueminier, jaune oranger, à pulpe molle et sucrée (Larousse).pirzad.jpg

 

 

La plume de Zoyâ Pirzâd est comme un kaki : colorée, toute en douceur et en saveur. Jamais molle,  elle coule avec limpidité, sans effets de style superflus ni fadeur.

 

C’est une jolie découverte que cette auteure, dont j’avais entendu parler ici ou là, sans jamais avoir pris la peine d’ouvrir ses précédents ouvrages. C’est chose faite avec « Le goût âpre des kakis », recueil de cinq nouvelles dans lesquelles Zoyâ Pirzâd dresse quelques tableaux de vie, quelques portraits de femmes (mais aussi d'hommes) dans la société iranienne contemporaine.

 

Que ce soit par la hantise des tâches chez une jeune femme qui s’acharne à effacer, nettoyer, laver, astiquer, frotter, lessiver, qui oublie dans son obsession son mariage malheureux ("Les tâches", au style très économique, presque télégraphique, où les scènes se succèdent sans superflu, comme la solitude que ressent la jeune femme), que ce soit dans un appartement, qu’une jeune femme vend et que l’autre achète (l’une est ne supporte pas le poids et l’assujettissement à un mari maniaque et traditionaliste, l’autre au contraire est une femme d’intérieur accomplie, mais toutes deux sont amères et désabusées par leurs vies ("L’appartement")), chacune de ces nouvelles propose un portrait bref mais saisissant d’une société iranienne moderne (les femmes travaillent, fument, divorcent) où les traditions sont encore omniprésentes, parfois lourdes, parfois pleines de grâce (hospitalité, politesse, respect). Une jeune femme dévouée mariée à un artiste insaisissable (« Le père Lachaise), un jeune employé humble qui observe son patron marié à une mégère (« L’harmonica ») ou la solitude d’une femme que le destin a privée d’enfant (Le goût âpre des kakis ») complètent ces petits tableaux et en font une mosaïque réaliste et pleine de tendresse pour ces pans de vies iraniennes.

 

 

Des hommes et des femmes, heureux ou malheureux, une culture exquise, de frustrations et des désirs, des solitudes et des familles unies, un très joli recueil, qui se lit avec plaisir.

 

Naina en parle aussi.

 

 

Le Goût âpre des kakis, Zoyâ Pirzâd

Zulma, 219 pages, mai 2009

 

 

L’avis de Pagesapages.


 

15.05.2009

ONZE HISTOIRES DE SOLITUDE – RICHARD YATES

Onze histoires de solitudes, onze histoires de tristesse ou d’isolement, onze façons d’être délaissé, sur la carreau d’une société ou de s’enfermer sur soi, Richard Yates promène dans ces nouvelles son regard attendri et lucide sur la middle-classe américaine des années 50-60.

 

yates.jpgCe sont onze solitudes que nous propose ces petites histoires douces amères. Des histoires d’enfance : un petit garçon dans une nouvelle école, isolé par ses camarades parce que différent, qui souffre de la cruauté involontaire des autres enfants (« Docteur Jeu de Quilles », pleine de tendresse), des petites jalousies et envies dans une autre école, pour une maîtresse plus jolie, plus enviée, mâtinées de honte et de petites lâchetés enfantines (« Une petite fête pour Noël »).

 

Des histoires de femmes : la honte et la douleur d’une jeune femme, condamnée à rendre visite à son mari tuberculeux une fois par semaine, qui voit sa jeunesse lui filer entre les doigts et culpabilise de tromper ce mari devenu un poids (« Absolument sans douleur »)

 

Des histoires de couple : un jeune couple qui se marie par conformisme et tait cette petite voix moqueuse qui lui susurre de ne pas le faire (« Tout le bonheur du monde »).

 

Et puis il y a des hommes, jeunes ou vieux, prêts à bêler avec des idiots pour ne pas rester seuls, dépendants du regard d’autrui, empêtrés dans leurs illusions, qui laissent exploser leurs frustrations ou leurs colères (« Le mitrailleur » « Un pianiste de jazz formidable ») d’autres hommes enfermés dans leurs convictions, emplis de certitudes, sourds aux conseils des autres (« Contre le requins », « Les bâtisseurs » (certainement ma préférée)), des vieux malades qui unissent leurs solitudes dans un hôpital (« Fini l’an ‘ieux, ‘ive l’an neuf », très réussie).

 

 

Bref, des êtres maladroits, tristes, amers, des laissés pour compte ou des loosers, des personnages ordinaires, avec leurs failles et leurs désirs de réussir, de rentrer dans la norme. Ce recueil est différent de « la fenêtre panoramique », les sentiments et frustrations n’y sont pas finement distillées et décomposés. Ici, onze fenêtres s’entrouvrent et se referment sur des pans de vie américains.

 

 

 

Onze histoires de solitude, Richard Yates

Pavillon poche, 364 pages – Mai 2009

 

 

 

Pour les anglophones, les curieux, les patients (40 mn) Richard Yates lit ici la nouvelle « The best of everything » (tout le bonheur du monde) (cliquez sur Audio of Yates reading « the best of everything »).

07.05.2009

NUEVA KONIGSBERG – PAUL VACCA

Jean-Baptiste Botul, un philosophe méconnu (1896-1947), se rend au Paraguay à la demande de son vieil ennemi, Bouginski. vacca.jpgBouginski a informé Botul de la création de Nueva Königsberg, où les disciples de Kant vivent et triment à la mode de Kant : application stricte des préceptes kantiens, reproduction des règles de vie du philosophe, et donc, principe de chasteté unanimement observé. Mais comment faire survivre une communauté sans espoir de la voir perdurer ? Bouginski pense que Botul seul pourra les aider à éclairer leur lanterne : « To fuck or not to fuck ? That is the question”.

Voilà donc notre philosophe embarqué en direction du Paraguay, accompagné d’un jeune zazou, Sébastien. Aussitôt débarqués, il découvrent Nueva Königsberg, réplique à l’identique de Königsberg, patrie de Kant.

Loin, très loin de « La petite cloche au son grêle » (mais néanmoins deux allusions à Proust dont la notion de syndrôme de Swann, hilarante)  le nouveau roman de Paul Vacca n’en est pas moins savoureux. Truffé de jeux de mots, de références à Kant bien sûr, au botulisme non pas charcutier mais philosophique, nous voilà plongés dans une farce qui pourrait tenir au seul canular si elle n’était pas supportée par deux personnages naïfs, Sébastien et la jeune Sofia, institutrice de Nueva Königsberg. Ces deux là, tandis que le philosophe tente dans des « causeries » de faire réfléchir les colons à leur avenir, vont bien évidemment découvrir pour chacun un style de vie et de pensée totalement nouveaux. Aimer est-il égoïste ? Aimer est-il dangereux ? Pourquoi offrir des fleurs alors qu'elles poussent dans le jardin ? N’aime-t-on que soi quand on croit aimer l’autre ?  Est-on plus libre en ne voulant pas de liberté ? N’y a-t-il que les oignons qui font pleurer les femmes ? Peut-on se reproduire par coït interromptus ?

Un exercice réjouissant bourré d’humour, des titres et sous-titres de chapitres truculents, incluant un scénario sur la vie de Kant écrit par Sébastien, le tout servi par des personnages attachants. Deuxième roman, deuxième essai. Doublé gagnant.

 

Nueva Köngsberg, Paul Vacca – Philippe Rey 215 pages, mai 2009

 Les avis de Bellesahi, Keisha, Lily, Cathulu, Clarabel,

PS : Jean-Baptiste Botul  est méconnu car adepte de la tradition orale, il a laissé peu de trace écrite de ses travaux. Il a néanmoins écrit "La vie sexuelle d'Emmanuel Kant", "Landru, précurseur du féminisme" ou " Nietszche et le démon de midi". Il fut par ailleurs un des tous premiers taxitérapeuthes en pratiquant l’analyse tarifée pendant des courses en taxi, qu’il transforma plus tard en « courses magistrales » en donnant des cours magistraux de philosophie à des étudiant tout en les conduisant à travers Paris. Je vous incite à en découvrir plus sur cet homme en cliquant ici 

04.05.2009

PIERRES DE MEMOIRE – KATE O’RIORDAN

Nell, 48 ans, vit à Paris où elle est œnologue. L’Irlande, elle n’y est pas retournée depuis longtemps, depuis ce jour où elle en est oriordan.jpgpartie, enceinte, à 16 ans. De temps en temps, brièvement, furtivement, Ali, sa fille, et Grace, sa petite-fille, lui rendent visite à Paris. Un soir, un voisin l’appelle et lui demande de rentrer : Ali va mal.

 

Nell retourne auprès de sa fille, qui a repris le pub familial après le décès d’Agnès, la mère de Nell. Le quotidien d’Ali, ancienne héroïnomane, oscille entre sourires et larmes, grâce et crasse ; sa fille est couverte de puces et de poux, Nick son mari est malade, les chats ont envahi la maison. Un jeune homme, Adam, occupe une caravane sur le terrain adjacent et semble manipuler Ali.

 

Voilà un joli roman, où l’on apprendra peu à peu comment la vie de Nell a été brisée, comment ces failles ont lentement fissuré jusqu’à la vie de ses proches. C’est agréable, et doux, une histoire d’amour maternel et familial. Une famille où quatre femmes se suivent et se ressemblent un peu, où les larmes et les regrets ont remplacé les sourires et les mots. Kate O’Riordan effleure très bien ces instants où un mot de plus peut briser à jamais des relations déjà trop distendues, ces moments émouvants où l’on se réfugie dans le silence pour épargner l’autre, où l’on a peur de parler, peur de dire, peur de se dire.

 

Une histoire toute en douceur et en non-dits, en mots chuchotés et en regrets murmurés.

 

Touchant.

 

 

Pierres de mémoire, Kate O’Riordan – Editions Joelle Losfeld 347 pages

 

Cathulu a aimé.

24.04.2009

JEVIENS DE TUER MA FEMME – EMMANUEL PONS

Avis aux femmes mariées !pons.jpg

 

Si vous accablez votre auguste moitié de sarcasmes, si vous l’obligez à « se lever à sept heures du matin « pour montrer aux voisins qu’elle n’a pas épousé un fainéant », si vous le harcelez sur son taux de cholestérol, sa façon de faire les courses ou baissez le son quand il écoute du « bruit » et non pas de la musique, faites bien attention ! Votre cher et attentionné mari pourrait bien vous trucider un soir de fatigue nerveuse.

 

Voilà ce qui arrive à notre (mal)heureux héros. Un beau jour, une goutte d’eau fait déborder le vase et le voilà en route pour acheter des timbres dans sa belle région d’Yvetot pour les faire-part de décès (assassin, mais courtois).

 

Emmanuel Pons nous offre ici une jolie petite chronique, truculente à souhait, arrosée d’un humour souvent féroce. On suit les pérégrinations décalées de cet assassin passionnel pendant la semaine qui suit le meurtre, ses réflexions, ses pensées, ses grands discours faits devant le cadavre congelé de Madame. On assiste à ses rencontres avec d’autre villageois, un gentil couple tout gentil qui emmerde tout le monde à force d’être de gentils voisins, un veuf taciturne qui fera de grandes révélations, des flics pas très futés, un gourou du bien-être-bien-penser-bien-vivre à qui on couperait bien la langue, les oreilles et tout le reste, le tout est un peu dans le ton du film « L'ultime souper» ou « Very bad things… » : décalé, macabre un peu, absurde mais souvent bien vu.

 

Pas un grand roman, mais un épisode savoureux pour qui aime le second degré, le décalé, l’absurde, tout en révélant une bonne maîtrise de la narration et un sens de la formule qui, l’air de rien, fait mouche.

 

 

Sur ce, je file acheter un gilet pare-balles, sait-on jamais…

L'avis de Laure, celui de Cuné

 

 

Je viens de tuer ma femme, Emmanuel Pons – Arlea, 167 pages

 

 

23.04.2009

L’OMBRE EN FUITE – RICHARD POWERS

S’évader, sortir du trou et partir pour un autre univers, un univers rêvé, imaginé, métaphorique ou virtuel, voici que nous propose Richard Powers dans l’Ombre en fuite (écrit en 2000 et traduit aujourd'hui en français).powers.jpg

Adie, son domaine, c’est l’Art. Peintre en mal de reconnaissance et d'argent, elle rejoint l’équipe de Realization Lab en tant que graphiste. Sa tâche : apporter ses talents au nouveau programme de réalité virtuelle, la « Caverne », un univers entièrement virtuel, dans lequel elle pourra remodeler, refondre, recomposer les œuvres d’artistes reconnus (notamment deux de Rousseau) pour refondre un monde totalement irréel dans lequel  les joueurs pourront évoluer dans une réalité parallèle.

Taimur Martin, lui, est professeur d’anglais à Beyrouth (nous sommes dans les années 1980). Il est enlevé par un groupuscule armé et enfermé plusieurs années dans une cellule. Pendant sa captivité, Taimur se raccrochera à ses souvenirs, à ses pensées,  à une réalité subjective, pour tenter de raison garder.

Deux univers, donc, deux réalités qui se confrontent et se racontent dans ce roman. D’un coté Adie et ses amis programmeurs, informaticiens, graphistes, s’embarquent dans un projet hors normes, se consacrent à la création d’un univers virtuel basé sur la réalité (œuvres d’arts, réalités socio-économiques) pour mettre un point un programme de « seconde vie » totalement parallèle. Ce programme prend peu à peu le dessus sur leurs propres vies.

Alors qu’Adie crée une réalité virtuelle, vouée à demain et s’ancrant dans le futur, Taimur tente de ne pas sombrer, s’accroche à son imaginaire, convoque son passé, sa mémoire, pour ne pas sombrer dans la folie. Et c’est cette partie du récit à laquelle j’ai succombé, ces pages consacrées à un homme qui se forge peu à peu une autre réalité, un autre monde auquel il se raccroche.

A travers ces deux mondes parallèles, ces deux chambres/ cellules (dont l'objectif est commun : pour l'une créer un environnement secondaire qui supplante la réalité, pour l'autre, recréer un vie qui n'existe plus en dehors de ses quatre murs), Richard Powers propose de nombreuses réflexions sur l’art, l’évolution du monde, les puissances économiques et/ou guerrières, et sur la capacité humaine (la nécessité) de recréer un univers, une réalité à laquelle se raccrocher. Autant tout ce qui touche la « Caverne » ne m’a pas particulièrement touchée (même si les différentes parties révèlent parfois des propos passionnants), autant l’histoire de Taimur m’a complètement emballée. Celui-là,  je l’ai accompagné, j’y suis restée arrimée, ai éprouvé les mêmes manques, les mêmes désirs, les mêmes poussées de fièvre et les mêmes demandes me sont venues aux lèvres.

La langue de Richard Powers est précise, érudite, extrêmement documentée, elle se lit avec plaisir et coule naturellement, bien que parfois embuée de réflexions auxquelles il est difficile de s’accrocher.

Au final, un roman qui m’a plu à moitié, pourrait-on dire : Adie et la « Caverne » ne m’ont pas touchée, Taimur m’a étonnée, embarquée, rivée à lui.

 

L’ombre en fuite, Richard Powers – Cherche Midi, lot 49, 431 pages

 

Les avis de Cuné, Keisha, Anna Blume et Leiloona.

 

Extraits :

P254

« En l’absence de livre, vous vous fabriquez le votre. Vous ressuscitez celui que vous avez toujours préféré. Les détails vous reviennent en bloc, par paquets grenus. L’exercice se parfait avec le temps. Vous vous adossez au mur, aussi loin du radiateur que le permet votre bout de chaîne. Glacé de torpeur tout l »hiver, le métal revient maintenant à lui, impatient d’ajouter ses joules à l’enfer de l’été. Vous fermez les yeux, et, par la force de votre volonté, vous vous transportez sous un autre climat. Le volume prend corps dans vos mains, vous sentez son poids, le soupez, éprouvez la résistance de la reliure. Sans relâche, vous manipulez ce trésor, en arrêtez les moindres détails, jusqu’aux insignes de l’éditeur sur le dos de l’ouvrage. Derrière vos paupières closes, vous examinez la couverture et l’illustration. Lisez les blurbs sur la quatrième, l’accroche, l’ISBN, tous ces précieux repères que vous gaspilliez avec une telle prodigalité du temps où vous pouviez vous permettre de les dilapider.

Une à une, les pages liminaire glissent sous vos doigts sentinelles. Jouer avec la raideur du papier peut suffire à dissiper quelques heures, avant la première ligne principale. Lord Jim, annoncent au public sentencieux, dont vous êtes l’unique représentant, les caractères gras en quarante-quatre points de la police Garamond. Et puis de nouveau – superflu, merveilleux – en trente-six points, sur le folio suivant. Ou bien : Les grandes espérances. A elles seules, chacune des lettres au menu tient lieu de banquet où vous pourriez passer l’éternité à manger gratis. Vous parvenez à l’incipit, nouveau départ de tous les possibles. Modeste dans son infinitude, la phrase salue, fait son entrée au centre de la première page de droite. Vous vous calez contre le mur du paradis, votre oreiller. Vous vous transformez en instrument passif….. Comme je m’appelle Philip…. Non. Comme le nom de famille de mon père était Pirrip, c’est sous le nom de Pip que je me désignai….. Vous reconnaissez l’orphelin des bas quartiers venu tracer son sillon dans un monde d’indifférence… 

P 303

« Qu’est ce que tu y trouves, dans ces livres. Qu’est ce que tu y apprends ?

Comment lui expliquer ? Dans l’urgence de chaque page, dans chaque livre né du besoin de l’homme, aussi insipide aussi puéril, futile ou faux soit-il, au moins une phrase de l’écrivain dépasse l’auteur, une phrase qui s’affranchit de ses fixations pesantes et mortes, délaisse sa prose de plomb, une phrase qui se souvient du prisonnier dans sa cellule, bouclé dans le néant, victime des échecs partagés du monde, et qui supplie qu’on lui donne la lecture. « J’y apprends, j’y apprends à ne plus être moi. Pendant une heure. Un jour. On me lamine, Mohamed. J’ai besoin d’un endroit où aller. De quelque chose à penser. Quelqu’un d’autre, autre part… »

« Il y a un proverbe de chez nous. Tout dans la vie est imagination. Mais en fait, c’est la réalité. Celui qui le sait n’a plus besoin de rien. »

 

 

 

 

30.03.2009

LUNE CAPTIVE DANS UN ŒIL MORT – PASCAL GARNIER

« Les conviviales », comme leur nom l’indique pompeusement, c’est un lieu de partage, de rencontres, d’échanges. Réservé aux personnes âgées, aux retraités aisés qui veulent profiter de leurs dernières années sous le soleil de Provence, en bonne compagnie, dans une résidence ultra-sécurisée où les enfants et petits enfants ne sont tolérés que 15 jours par an, des activités proposées pour tromper l’ennui. Quitte à vieillir, autant vieillir en paix et dans un endroit confortable.garnier.jpg

 

Martial et Odette ont quitté Suresnes (les fous* !) pour ce paradis artificiel. Bon, c'est pas pour dire, mais ils se sentent un peu seuls, au début, au milieu de ces 50 bungalows vides. Seuls et refroidis par la température glaciale non prévue dans la plaquette publicitaire. Ils ont payé pour la sécurité, le soleil, le pastis avec les amis de leur âge, éventuellement la pétanque et les ballades sur les marchés de Provence) ; bref, pour une retraite plus ou moins dorée dans un paradis artificiel (et quand il n'y a personne, on se rend bien mieux compte que le tout ressemble plus à du stuc qu'à du vrai marbre et qu'au final, on s'est fait peut-être avoir, mais bon, faut assumer à présent).

 

L’arrivée d’un autre couple, quelques semaines plus tard, les rassure : Maxime et Marlène, puis Léa, une femme seule (est-elle veuve ? divorcée ? vieille fille ?) s’installent à leur tour dans le bunker plaqué or. Mr Flesh, le gardien taciturne et Nadine, la secrétaire animatrice, entourent le petit cercle de personnages. Le décor est planté, la partie de quilles va pouvoir commencer.

 

Pascal Garnier croque ses personnages l'air de rien, avec un humour sous-jacent plutôt sympathique : les couples s’observent, s’invitent, papotent, trompent l’ennui en organisant des apéros, en se racontant leurs vies. Petites histoires et gros mensonges, chacun rentre chez lui en critiquant son voisin. L’isolement et l’ennui exacerbent les travers et on sent pointer, lentement sous le vernis de sociabilité, les petites irritations, les accès d’intolérance, les touches de rancoeurs. Pas si lisses que ça, les petits vieux. L’installation d’un camp de gitans à proximité vient tout chambouler.

 

Si dans la première partie du roman j’ai seulement bien aimé l’acidité de ces vieux beaux / vieux cons, c’est surtout quand tout « part en barigoule » (nous sommes dans le Sud après tout) que je me suis amusée. Nous assistons à une comédie féroce qui tournerait presque à la farce si l’on ne discernait pas, sous l’exagération des situations, la férocité d’une peinture vitriolée : intolérance, jalousies, petitesses, les fêlures soigneusement cachées se fissurent encore plus et finissent par exploser. Si la pression monte lentement au début, elle s’installe de plus en plus, à coup de petits événements et de trébuchements des personnages, pour finir par éclater. Effet cocotte minute, le paradis se transforme en enfer. Une parodie grinçante, que j'ai trouvé un peu courte pour ne pas effleurer trop superficiellement ces petits travers pointés avec malice (mais je pinaille, là).

 

 

 

 Lune captive dans un œil mort, Pascal Garnier – Zulma, 157 pages

 

Les avis de Cathulu, In Cold Blog, Cathe, Valdebaz, Julie, Elfique

 

 

 

* quitter Suresnes….  J’y retournerais bien, moi !

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