10.03.2010
À QUOI SERVENT LES CLOWNS ? ANNE PERCIN
Ça sert à quoi un clown ? A faire rire ? A détendre les spectateurs entre deux numéros de cirque ? Et pourquoi il y a des clowns
tristes ? Parce qu’il y a des gens tristes et qu’il faut les faire rire ?
Les gens tristes, ils sont dans le roman de Anne Percin. Pas tout à fait tristes, mais qui auraient des raisons de l’être : le HLM dans lequel vivait Melinda, 7 ans, avec sa sœur Cindy (16 ans) et sa mère a brûlé. Du coup elles retournent vivre dans une caravane, la maman de Melinda vend des frites dans une baraque à frites et emmènera Melinda à l’école... quand elle pourra le faire, un jour. Mais demain est un autre jour, et aujourd'hui un cirque s’installe dans le terrain vague à coté de la caravane : Pablo, un petit garçon, laisse échapper un jeune tigre de quelques mois. Ce petit tigre, c’est Melinda qui va le recueillir…
C’est un très joli roman jeunesse, que j’ai dévoré avec beaucoup de plaisir et, parfois, le cœur un peu serré. Anne Percin manie une plume tendre, toute en simplicité et justesse. Avec elle, le quotidien de la petite Melinda, ballottée de HLM en caravane, sans père, chahutée par sa grande sœur, est auréolé de lumière, on perçoit sous la grande précarité la douceur de l’amour maternel, souvent impuissant ou dépassé, ou la tendresse bourrue de la grande sœur. Et face à ce cocon familial pour le moins incertain et fragile, Pablo, le petit garçon du cirque, lui, se pose plein de questions, il n’est doué ni pour la voltige, ni pour le dressage, ni pour la gymnastique et se demande ce qu’il va bien pouvoir faire comme métier de cirque, plus tard. Surtout quand on commet des bourdes épouvantables comme laisser un bébé tigre s’échapper…
C’est un roman qui plonge dans le quotidien d’une famille en danger, celle de l’écartèlement et de la mise en foyer (tout est signifié dans un passage où Melinda et Cindy sont interrogées par un travailleur social, sans que les mots « travailleur social » ou DDAS ne soient prononcés), dans les difficultés des familles immigrées (d’autres familles qui habitaient le HLM qui a brûlé : reconduites à la frontière, extrême précarité), le tout avec un art de l’ellipse prononcé, rien n’est dit, tout est suggéré, mais jamais de façon pesante.
Car n’oublions pas que nous sommes dans un roman jeunesse, et, au final, Anne Percin propose une fin généreuse sans sombrer dans la guimauve, lumineuse sans être mièvre. C’est un roman grave et optimiste, tout simple et pourtant plein d’innocence et de fraîcheur. Un exercice difficile très justement réalisé. J’ai beaucoup aimé.
A quoi servent les clowns, Anne Percin
Editions du Rouergue, Dacodac, Janvier 2010, 157 pages
« - Dis donc, pinéguette, je suis ta mère, quand même ! J’ai pas envie que tu fasses les mêmes conneries que moi.
- Sympa. Méli et moi, on n’est pas des conneries, tu sais.
Sa mère en a le souffle coupé. Elle entrouve la bouche, mais rien ne sort. Soudain elle se détourne. On l’entend renifler. »
L'avis de Clarabel
06:10 Publié dans Litterature Française, P'tits loups, p'tites princesses, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : cirque, clowns, jeunesse, précarité, innoncence, tendresse
19.02.2010
LES POISSONS NE CONNAISSENT PAS L’ADULTERE – CARL ADERHOLD
A quarante ans, caissière, mariée, mère de famille, Valérie (ou Valoche pour son mari) n’est ni heureuse ni malheureuse. Bof
quoi. La fille en pleine crise d’ado, le mari pas franchement passionné ni très fin, le boulot pas franchement passionnant, les kilos un peu superflus, le look un peu négligé, bref, Valérie est plus une ménagère qu’une femme fatale. Mais comme ses copines sont sympas, elles lui offrent pour son anniversaire un relooking. Valérie est donc transformée par une spécialiste, recoiffée, maquillée : une nouvelle femme est née.
Nouveau look, nouvelle femme, donc, elle décide sur un coup de tête de prendre le premier train pour Toulouse et y rencontre une galerie de personnages loufoques et attendrissants… En trois heures de voyage, leurs vies vont changer.
Le postulat de départ est intéressant, quoique pas forcément très original. Des vies qui basculent après un mini événement, la crise de la quarantaine et la remise en question ont déjà été largement traitées, rien de neuf là-dedans. Carl Aderhold n’apporte rien de nouveau dans ce roman léger qui ne m’a pas franchement convaincue. Les personnages qui entourent Valérie (qui se rebaptise Julia, pour... Julia Roberts) sont caricaturaux et peu crédibles (la vieille dame Colette, éternelle amoureuse qui cumule les amants et pratique l’amour libre voire libertin), Vincent l’universitaire malheureux en ménage qui va tomber amoureux de Julia, Germinal (Germinal !!) le contrôleur révolutionnaire et trotskiste qui rêve de changer le monde et finit par raconter sa vie dans le haut parleur du train, la bande de choristes, le commercial dragueur et sa femme trompée… cette petite galerie chamarrée va soudainement bousculer ses habitudes et découvrir, le temps d’un voyage, que la vie mérite d’être vécue et qu’il faut savoir s’affranchir pour être heureux. Yep. Je vais me teindre en blonde (ou en rousse), m'habiller sexy, prendre le train pour la ville rose, me faire appeler... heu... Kate ? Julianne ?, et voir ce qui m'arrive. A mon avis, rien, mais bon, après tout, tout ça c'est du roman, il faudrait peut-être que je sois moins cartésienne pour y prendre du plaisir.
Suffit-il de changer de coupe de cheveux et de soutien-gorge pour devenir une autre et oser enfin changer de vie ? Ni le style ni l’histoire ne m’ont passionnée, je passe à autre chose.
Les poissons ne connaissent pas l’adultère, Carl Aderhold
JC Lattès, janvier 2010, 320 pages
Cathulu et Lily et Tamara l’ont lu également (et ont réussi à l'apprécier) Malice, comme moi, reste dubitative.
16.02.2010
CADRES NOIRS – PIERRE LEMAITRE
Les RH, c’est son métier, à Alain Delambre.
Enfin c’était. Parce que depuis quatre ans, il est au chômage, grappille quelques petites centaines d’euros ici et là avec des petits jobs (petits jobs = manutention avec coups de pieds au fesses, pas de consulting ou de missions ici et là ; ça, c’est fini aussi depuis belle lurette). A cinquante-sept ans, ses illusions se sont envolées depuis longtemps. Le Cadre qui montait a repris l’ascenseur social, mais dans l’autre sens.
Pourtant, les RH, c’est son truc, à Alain. Ressources Humaines. Relations Humaines. Aussi, quand il apprend qu’il est sélectionné
par une grande entreprise pour un test grandeur nature, où il lui faudra évaluer certains cadres de ladite entreprise et en sélectionner le meilleur, c'est à dire le plus à même de virer 2600 personnes, de les mener à la même mort que lui, celui qui saura conduire cette mission en résistant au stress, en se montrant inflexible ET loyal, efficace dans la tuerie, Alain décide de tenter le tout pour le tout. Au risque de perdre l’estime de sa femme et de ses filles. A bon entendeur salut, Alain prépare le terrain en bon spécialiste des ressources humaines. Jusqu’au jour où il apprend qu’en fait de recrutement, il s’est fait b….. comme les autres. Les jeux sont faits depuis longtemps. Les illusions, pourtant, disparaissent vite quand on bosse dans les RH. IL faut croire qu'il avait perdu la main, en quatre années de chômage... Où que le monde de l'entreprise est encore plus pourri et vérolé que du temps où il exerçait.
Sacrément efficace, le roman de Pierre Lemaître ne se lâche pas. On entre dans la vie de ce quinqua obsolète, qui se fait botter les fesses par un contremaître bas du plafond, lui rend un coup de boule sur un coup de tête et tout bascule. Chômage, pressurisation des cadres (et des non cadres), simulation de prise d’otage par une multinationale prête à tous les simulacres pour trouver le meilleur killer de ses troupes, on rencontrera au fil des pages des salariés consciencieux et aveuglés, des dents longues prêtes à tout, des frustrés enragés et des patrons pourris. On pourrait dire « rien de neuf » sous le soleil, ou plutôt sous les néons des salles de réunion, on pourrait dire que parfois ça manque un poil de crédibilité, et pourtant Pierre Lemaître maîtrise son intrigue, réussit à nous enfermer dans ce simulacre infernal qui va tourner au massacre humain. Ce même massacre humain que l’Entreprise programme en se disant que cela ne sera qu’une ligne à renseigner dans son compte de résultats. Et coté bilan, passif humain égale actif financier, tout le monde le sait. Sauf que Alain saura aller chercher dans les comptes de la Société de quoi la faire tourner en bourrique et lui faire frôler le scandale, à défaut de la faillite.
Oscillant entre thriller psychologique et financier, Cadres noirs est un très bon roman, ni très moral (Alain Delambre n’est pas exempt de toute noirceur, et ne donne pas particulièrement envie de le serrer dans ses bras non plus, hein, on se dit même qu’il l’a bien cherché, la m……… dans laquelle il s’est fichu), ni très optimiste, mais bon, là n’est pas la question : en ces temps difficiles, il exprime parfaitement le malaise des salariés, des chômeurs et surtout des seniors.
Cadres noirs, Pierre Lemaître
Calmann-Levy, février 2010, 350 pages
Les avis de :
"Des Alain Delambre, il en existe, et si ce roman fait si froid dans le dos, c'est qu'on se dit que tout ceci est terriblement réel."
Cuné, qui a aimé la première partie " Ce roman m'a collé aux doigts dès les premières pages : C'est retors et très prenant. " et un peu moins la fin : " parfois la règle du "plus c'est gros et plus ça passe", justement, ça coince un peu. L'épilogue est un poil longuet, et à mon sens décevant."
Celui de Lasardine :
"Je garderais de ce roman, au delà du moment passé à sa lecture, qui m'a fait frissonner, tourner chaque page avec de plus en plus de curiosité, les notions d'espoir, de courage et d'entraide que j'ai ressenties très présentes ainsi qu'un vrai coup de coeur pour un personnage en particulier, celui de Charles!!"
Celui de Moisson noire :
"On est véritablement happé dans la machine mise au point par Lemaitre, qui décidément s'y entend en intrigues bien ficelées."
L'avis de Stephie
11.02.2010
LA DIAGONALE DU TRAITRE – HERVE HAMON
Traître : dangereux, déloyal, déserteur, espion, félon, fourbe, infidèle, judas, lâche, mouchard, parjure, perfide, renégat,
sournois, transfuge, trompeur, vendu. (source l’internaute)
Il y a plusieurs sortes de traîtrise, donc, au vu des synonymes que l’on trouve au mot traître. Plusieurs sortes, plusieurs façons, plus ou moins délibérées, plus ou moins malintentionnées, de trahir. La jeune interne qui tient tête au Grand Professeur, l’espion qui joue l’agent double devant un autre agent double (doublera bien qui doublera le dernier), le scénariste qui refuse de concéder quoique ce soit, l’amie qui vole la vedette sans l’avoir voulu, le politique (bien sûr, le politique, tellement vrai) et tant d’autres.
Des petites trahisons, des espérances déçues, des trajectoires déchues, il y a dans les douze nouvelles de Hervé Hamon des petites tranches de vies et des instants fugaces, des trahisons éphémères comme des plus violentes, plus latentes, plus vicelardes, celles qui abîment, qui vous bouffent et vous salissent, et puis celles qui sauvent, aussi. Il est talentueux, ce Hervé Hamon, talentueux parce qu’en racontant ces douze petites histoires, presque anecdotiques pour certaines, il maîtrise parfaitement l’art de faire frissonner (la dernière nouvelle « Un Judas pareil » est tout bonnement formidable) et de brosser l’âme humaine avec une sacrée finesse. Et puis, face aux traîtres, il y a les faux amis, ceux qui campent sur leurs positions, leurs acquis, leurs convictions. Ceux qui ne dérogent pas à la règle et n’en trahissent pas moins les autres. Ceux qui confondent fidélité et lâcheté, ceux qui mélangent conviction et compromission, ceux qui ne trahissent pas, soit disant. Tu parles…
La diagonale du traître, Hervé Hamon
Editions Diagonales, janvier 2010, 172 pages
Merci à Cuné pour le prêt J
06:11 Publié dans Litterature Française, Nouvelles, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, trahison, lâchetés, faiblesses
05.02.2010
L’ABSENCE D’OISEAUX D’EAU – EMMANUELLE PAGANO
Ça commence comme un jeu, un défi, ou un exercice littéraire tenté à deux. Deux écrivains décident d’écrire une histoire
d’amour à deux mains. Un roman épistolaire imaginé chacun de son coté, la femme écrivant les lettres de l’amante, l’homme celles de l’amant. Mais l’homme, l’écrivain, s’est retiré du jeu. Il est sorti sur la pointe des pieds et a laissé seule sa partenaire, devenue entre temps son amante.
Exercice purement littéraire ou auto-fiction, quelle que soit la vérité, restent ici les lettres envoyées par la Femme. Celle qui s’est prise au jeu, a aimé avec force et intensité et a jeté sur papier, avec douleur, violence et fébrilité ses émotions et ses sentiments. Une mise à nu souvent déchirante, une impudeur folle qui étonne, les lettres de cette femme sont autant de cris et de larmes versées.
L’échange commence par des lettres d’amour imaginées, un amour virtuel que deux écrivains inventent et s’amusent à voir éclore entre leurs deux personnages (« Je suis ta meilleure lectrice et tu le sais. Ces lettres sont un brouillon de nous. Là, nous sommes en plein dedans. Dans l’écriture, dans les nœuds. Si tous tes baisers sont faux, tes caresses, tes mains me serrant fort, ça me brisera peut-être, mais ce n’est pas grave, je te l’ai dit. »), et peu à peu le roman envahit et supplante le réel, les deux écrivains entament une liaison douloureuse, passionnelle, charnelle. Le ton devient plus sourd, la violence des sentiments contenue dans les lettres est sous jacente, mise en exergue par une écriture sensuelle, impudique mais jamais vulgaire. Mais l’homme partira et laissera une femme brisée, délaissée, seule avec ses mots, sa plume et quelques pages.
Reste l’exercice littéraire, ces lettres qui semblent rester sans réponse, comme des cris lancés dans le néant. Des réponses, il y en a eu, pourtant, mais leur absence ici résonne terriblement et donne encore plus de force et d'écho aux mots d’Emmanuelle Pagano. Des mots magnifiques, que j’ai souvent lus à haute voix pour mieux m’en imprégner.
L’absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano
Editions POL, 291 pages, janvier 2010
Merci à Abeline pour ce roman, lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire. Les premières pages du roman sont en ligne ici.
L’avis de Antigone
06:00 Publié dans Litterature Française, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : roman épistolaire, exercice littéraire, passion, violence des sentiments
18.01.2010
ZOLA JACKSON – GILLES LEROY
C’est à La Nouvelle Orléans en plein ouragan Katrina que nous transporte Gilles Leroy dans son nouveau roman. Zola Jackson est
prisonnière des eaux et se terre dans sa maison avec sa chienne Lady. Prisonnière des eaux et des pensées qui l’assaillent, Zola refuse tout secours et se souvient : son fils Caryl, ses élèves (Zola fut institutrice), la ville, les hommes et femmes qui peuplent cette cité américaine et pourtant si différente des autres villes du pays…
« Mais on ne quitte pas La Nouvelle Orléans. On y naît. On y crève. C’est comme ça. »
On ne quitte pas La Nouvelle Orléans, on y reste donc, on y reste avec Zola et ses souvenirs, à la fois oppressants et ensorcelants, les souvenirs d’une femme aux prises avec le deuil, les regrets, la culpabilité de n’avoir pas su aimer son fils décédé. Pas su aimer ou trop aimé.
Qui était-il, ce Caryl, ce fils adoré mais qu’elle a maladroitement aimé, ce fils qu’elle avait peur de perdre lui aussi, comme son mari décédé, ce fils né 40 ans auparavant pendant un autre ouragan ? Ce fils prodigue, doué, dont elle acceptait l’homosexualité, parce que l’amour maternel est au dessus de ça, tout en refusant d’aimer son compagnon ? Caryl est mort depuis 10 ans et Zola, dans la solitude et l’effondrement de la cité, pense à son enfant, à sa vie, à la douleur des pertes, et ce souvenir illumine la nuit de son enfer (« Caryl a éclaté de rire. Quant il rit, mon fils, l’espace se modifie, l’air vibre, la lumière s’irise et les contours cèdent : comme si la face du monde même s’était mise à sourire, tout s’évase et s’illumine, la cuisine devient un palais, la courette un jardin de maître et mon cœur une étoile en suspens. »).
Zola est un personnage que l’on ne peut qu’aimer : son regard sur la ville, ses habitants, sur sa couleur de peau sont lucides et tranchants. C’est une femme de tête et de cœur, une femme résolue qui observe la tempête et ses dégâts, dans l’attente d’une accalmie ou de la mort, en se disant qu’enfin elle va connaître la paix et quitter ce monde vidé de sa substance. Parce que Zola ne veut pas quitter Lady, elle refuse les secours, ceux des voisins qui quittent la ville (« Je voulais des voix, des klaxons, des musiques, des disputes. Je voulais au moins des nouvelles de l’exode, de ces foules à pied ou en voiture qui espéraient fuir la calamité : je voulais savoir si j’avais raison ou tort de ne pas abandonner ma maison. On aime savoir ce genre de choses, se féliciter ou s’accabler de ses choix. Et aussi – car je n’ai pas toujours bon fond, je peux être cruelle - , je me serais peut-être réjouie de les savoir immobilisés sur les ponts ou bouclés dans des stades couverts, tandis que la chaleur, la moiteur et la nuit grandissaient. »), ou ceux des célébrités venues apporter leur secours, cernées par la presse avide de sensationnel (« L’acteur cerné devenu rouge, les veines à son cou et tempes se sont engorgées. « Est-ce que je ne peux pas être un homme ? hurlait-il, la gamine toujours dans ses bras, effarée. Est-ce que je n’ai pas aujourd’hui le droit d’être un homme comme les autres ? un homme qui vient en aide à son prochain ? Foutez-moi la paix ! » Il commença à proférer des menaces mais s’arrêta au milieu de sa phrase, comme écrasé de fatigue »).
Au fil des pages et de l’eau qui monte inexorablement, tandis qu’autour de la maison flottent les cadavres, Zola reste là : « Je pourrais fuir, si seulement j’en avais envie. O pourrait se trisser, Lady, on en a les moyens, tu sais ? J’ai mes écono-croques à la banque, de quoi nous laisser vieillir toutes les deux. On pourrait s’inventer une autre vie sous des ciels tempérés. On pourrait…. Sauf qu’on ne quitte pas cette ville. On y est né, on y a souffert à peu près tout ce qu’une créature du Seigneur peut encaisser, et on y reste. Ce n’est pas le goût du malheur, non, et pas faute d’imagination. C’est juste qu’on a personne d’autre où aller. ».
C’est un roman qui porte en lui une mélodie douloureuse et, malgré les eaux putrides du lac Pontchartrain qui montent inexorablement, malgré la mélancolie qui s’en dégage, on s’y enfonce comme dans la brume, en tâtonnant (les souvenirs sont décousus, le ton changeant), mais on y reste rivé, troublé et ému. Touché par cette femme seule avec son chien pour unique et dernier compagnon, touché par ce texte très musical et particulièrement envoûtant.
« Zola Jackson, tu fus une bonne mère, peut-être. Maintenant tu es pour sûr une vieille enquiquineuse et un héritage embarrassant. Tu es si noire, Zola Louisiane Jackson, et ton fils café au lait, ton fils mulâtre aux merveilleux yeux verts a ces traits fins qui répondent aux canons de la beauté blanche suprême – si noire, vieux pruneau sec, bien sûr que ton fils a honte de toi ! Bien sûr il te fuit ! Tu n’iras jamais dans les hauteurs vertes et fraîches de Buckhead ; les grandes demeures de vieil Atlanta ? Et pourquoi pas le bal annuel du gouverneur ! Ne rêve pas ma fille, jamais tu n’y entreras, sauf à ramper sous la porte de service. Tu n’es qu’un boulet de charbon. ».
Zola Jackson, Gilles Leroy
Mercure de France, 140 pages, janvier 2010
13:59 Publié dans Litterature Française, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : je crois bien que j'ai tout aimé dans ce roman !
08.01.2010
LE BABY-SITTER – JEAN-PHILIPPE BLONDEL
Alex (Alex tout court, pas Alexandre ni Alexis) a dix-neuf ans. Pour gagner un peu d'argent il décide de donner des cours
particuliers et de faire un peu de baby-sitting. C'est le baby-sitting qui interesse Mélanie la boulangère chez qui il dépose sa petite annonce. Un baby-sitting, puis un autre, des rencontres, des parents, des hommes et des femmes qui vont se confier à Alex. Le baby-sitter devient l'ami, le confident, l'oreille attentive de Luzard le garagiste, Irina la femme au foyer, Marc le professeur déglingué...
On retrouve le ton délicat de Jean-Philippe Blondel dans ce roman, sa façon d'effeuiller ses personnages et découvrant petit à petit des couches de plus en plus sensibles, fragiles qui vont s'effriter peu à peu au fil des pages, révélant des failles colmatées tant bien que mal et des personnages brinquebalant leurs maux de vivre. Pour autant, l'inversement des situations (Alex le baby-sitter devient le gardien et confident des maux des adultes) autant que l'aspect bien trop "gentil" du roman m'ont laissée sur ma faim. Alex écoute, observe, reste sur une position trop neutre et passive (même vis à vis de son propre avenir, de ses propres choix), et cette attitude d'attente ne parvient pas à inspirer la moindre sympathie ni empathie pour le personnage et l'histoire que l'on regarde se dérouler sans éprouver beaucoup d'intérêt. Dans la dernière partie, chacun des adultes prend la parole, révélant une part de son passé sensée éclairer ses actes d'une nouvelle lumière... cela ne m'a pas touchée ni émue outre mesure, le changement de ton intervient trop tard pour réveiller capter mon attention et j'ai trouvé que le tout se termine dans une atmosphère trop éthérée, trop remplie de bons sentiments.
Pas pour moi, donc, ce dernier Blondel, je préfère rester sur mon excellente impression de « This is not a love song ».
Le baby-sitter, Jean-Philippe Blondel
Buchet Chastel Janvier 2010, 298 pages
Keisha a en revanche apprécié cette lecture "doudou".
Cuné l'a lu aussi, tout comme Leiloona , Tamara , Thomas , In Cold Blog
05:58 Publié dans Litterature Française, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : baby sitter, étudiant fauché, mal-être, confidences
17.12.2009
MANHATTAN – ANNE REVAH
De Manhattan, on ne verra rien dans le premier roman de Anne Revah. Manhattan est seulement ce à quoi pense la narratrice
quand elle considère le rectangle de peau de son avant bras, rectangle de peau insensible, ou plutôt démangeant, « mélange de brûlure et d’anesthésie ». La narratrice consulte, sur les conseils de son mari anesthésiste. Le verdict du neurologue est implacable : des tâches blanches au niveau du cerveau, il faut faire des examens complémentaires, vérifier, être sûr, mais « c’est peut-être une maladie démyélinisante… ». La narratrice préfère fuir, fuir tout.
Bon. Comment dire.
J’ai lu plusieurs avis positifs sur ce roman.
Le mien ne le sera pas.
Voilà, c’est fait.
Je n’ai pas du tout été sensible au style, que beaucoup ont aimé (et tant mieux, d’ailleurs), mais que pour ma part j'ai trouvé parfois lourd, parfois cherchant l'effet de formule ("Toute ma vie tenait dans ce café d'aéroport. Ca ne me ressemblait pas de fuir comme ça. La peau de mon avant-bras et les tâches blanches étaient des signes forts, j'étais la seule à pouvoir les penser. Ma vie venait de de dissoudre dans des trous de lumière blanche. Je n'allais pas prendre l'avion, je ne voulais aller nulle part, j'avais besoin de rester encore. Le visage de ma mère me traversait les yeux, je savais que j'avais des choses à lui dire avant de changer de décor. Une certitude nouvelle se hissait jusqu'à moi : je devais rester encore.").
Quant à l’histoire, c’est pareil. Cette pauvre femme (oui, c’est vrai, là) apprend qu’elle va –peut-être – mourir (et encore, elle préfère balancer ses radios à la poubelle plutôt que savoir), prend ses cliques et ses claques, quitte mari, enfants (enfants ???, là, la mère qui est en moi bondit, pourtant que je sais bien qu’il faut lire en se libérant de son propre vécu, de son propre « moi », sinon on n’avance pas et on reste sur place. Fin de l’aparté.) sans un mot d’explications. Tant pis pour le mari qui ne saura jamais pourquoi elle est partie (désolée, encore un aparté : le mari est médecin, il devrait vite comprendre, hein, s’il n’est pas idiot). En revanche la narratrice emporte son chien. Ben oui, le chien, c’est important. Enfin, pas tant que ça parce que, au moment d’embarquer pour Madras, elle change d’avis et s’en va. Tant pis pour le chien qui est déjà dans la soute. Lui aussi ne devrait jamais savoir pourquoi elle est partie (là, je veux bien le croire, le pauvre).
Je ne vais pas tout dévoiler, parce que, ma foi, ce n’est pas à moi de dicter s’il faut ou non lire ce livre. Donc je n’en dirais pas trop sur la suite des événements. On en apprendra davantage sur le passé de cette femme, sur son enfance, au cours d’une lettre qu’elle commence à écrire (là, changement brutal de narration, on comprend qu’elle s’adresse à quelqu’un, qu’elle va régler un compte ou se libérer d’une charge trop lourde – beaucoup plus lourde que celle des tâches blanches). Cette suite, ces révélations, tous les personnages qui vont apparaître (la logeuse, l'Allemande, et même la mère en filigrane), j’ai eu grand mal à y croire, tout m’a paru cousu de fil blanc, les actes comme leurs conséquences, du moins décrites telles qu'elles le sont.
Et, pour finir ce billet, seul le petit nombre de pages (90) m’a encouragé à terminer l’ouvrage. Et je me dis que, peut-être, une telle histoire aurait mérité d'être plus longuement racontée, moins brutale.
Pour terminer sur une note plus positive, je vous encourage à lire les nombreux avis de lectrices beaucoup plus sensibles que moi, qui ai un gardé un cœur de pierre sur ce coup là :
Antigone, Leiloona, Karine,Laure, Audrey, Sylire, Lily, Cathulu.
Manhattan - Anne Revah
Arlea 1er Mille, 90 pages, mai 2009
06:05 Publié dans Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : douleur ? fuite ? solitude ?
15.12.2009
THIS IS NOT A LOVE SONG – JEAN-PHILIPPE BLONDEL
Partir pour ne pas revenir, c'est ce qu'a fait Vincent en quittant sa province française pour vivre avec Suzan, en Angleterre.
Partir pour ne pas mourir, aussi, parce que Vincent « tournait mal » selon ses parents, entre petits boulots, galères, chômage... Vincent qui à 27 ans n'avait rien fait de sa vie, rien bâti, rien construit, commencé pas mal de choses mais jamais rien fini. Vincent qui errait dans sa vie avec son ami Etienne, lui aussi en galère, en vadrouille...
Vincent est parti, il a suivi Suzan et commencé enfin quelque chose là-bas. Commencé et réussi : mariage, enfants, carrière...
Partir pour réussir, donc...
06:10 Publié dans Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : culpabilité, lâcheté, faiblesse, province, réussite, sdf
11.12.2009
L’ARABE – ANTOINE AUDOUARD
Antoine Audouard dresse la chronique de la haine ordinaire, celle qui naît dans les préjugés, grossit lentement et en silence dans
l’esprit d’hommes ordinaires, effleure parfois à coup de petites piques et de réflexions amères jusqu’à enfler inexorablement et finir par exploser un triste jour. Un événement, un accident, une goutte d’eau qui va faire se renverser le vase de la colère et de la bêtise.
L’accident, c’est le viol et l’assassinat de Noémie, dans ce petit village du Sud où les habitants ont vu s’installer l’Arabe. Il est pourtant discret, cet Arabe. Logé dans une cave (c’est provisoire, hein, juste provisoire, faudra qu’il s’en aille !), employé dans une carrière, l’Arabe ne fait rien de mal sur cette Petite place des Hommes, beau nom pour une belle place, pourrait-on dire… Mais sur la Petite place des Hommes vit aussi Mamine, la grosse obèse qui ne peut plus bouger sa graisse autrement qu’en voiturette électrique. Mamine la mère de Noémie qui voit d’un sale œil cet Arabe envahir son paysage. Même s’il ne fait apparemment rien de mal, s’il se tient à carreau, elle le surveille, dès fois que… parce qu’on ne sait jamais, hein, avec ces gens là… Et dès lors que Noémie est tuée, dès lors que son meurtrier avoue, Mamine ne tient plus en place, même si c’est Robert l’ivrogne, l’ex-mari de Noémie, qui a fait le coup. Alors elle va voir les flics et dénonce. Robert a avoué mais l’Autre est forcément dans le coup. Forcément.
Chronique de la haine ordinaire, donc, esquissée sans fioriture aucune, avec des mots abrupts, des phrases sèches, des situations hachées, mais qui dessine sans concession la bêtise humaine, les haines viscérales nées de préjugés et nourries à l’ignorance, soigneusement entretenues et irriguées au fil des ans, chronique d’hommes et de femmes éructant de bêtise, engoncés dans une méchanceté crasse distribuée à tous et toutes (« Pour rire, Mamine dit aux garçons qu’ils allaient le suivre, ça lui ferait une promenade, elle en avait besoin. Ce qu’on appelait la route des Pierres était l’ancienne route des carrières. Elle menait aussi au camping municipal et à l’institut des débiles, qui avait une grande piscine ouverte, la seule du village, ce qui en disait long sur un village où on dépensait plus de sous pour des débiles irrécupérables, venus des quatre coins du pays, et peut-être même de l’étranger, que pour des gens nés au village dont les parents et les grands parents étaient enterrés au cimetière, et le maire avait beau dire que ce n’était pas de sa faute, le petit pédé, il n’avait qu’à pas être maire si es choses n’étaient pas de sa faute ».), l’Arabe esquisse un portrait noir et âcre d’une part d’humanité peu reluisante, solidement ancrée dans les mentalités, rampante et qui ne demande qu’à exploser au grand jour.
L’Arabe, Antoine Audouard
Editions de l’Olivier, 260 pages, septembre 2009
Les avis de :
In cold blog : “Sans ostentation, avec une certaine pudeur, Antoine Audouard livre un puissant réquisitoire contre la bêtise. Son récit, implacable, d’un réalisme cru, laisse peu de place à l’espoir et agit sur le lecteur comme un uppercut, le laissant le souffle coupé, nauséeux ».
Cuné : “je n'ai jamais rien lu d'autre de cet auteur, mais "L'Arabe" est un Grand Roman. »
Valérie : « C'est un roman très pessimiste sur la peur de l'autre, mais aussi sur l'ennui qui pousse les jeunes à commettre des actes monstrueux. Pas de place pour l'amour ici, peu de place pour l'espoir même s'il se termine sur la venue au monde d'un enfant mais qui peut encore croire après avoir lu ce livre qu'enfance siginifie innocence? »
A propos des livres : « J'ai été révoltée par la bêtise et la méchanceté de ceux du village mais j'ai également été touchée par l'humanité de Juste, Bernard, Estevan et l'Indienne et par la gentillesse presque naïve de l'Arabe. »
La chronique d’ Hubert Artus sur Rue89 avec une video de l’auteur.
06:06 Publié dans Litterature Française, Rentrée littéraire Automne 2009 | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : racisme, préjugés, ignorance crasse





