05.09.2011

Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé

des vies d'oiseaux.jpg« Mon Dieu, il me semble être bien vivante dans ma tombe ». Elle est vivante, Vida, ou plutôt elle tente de l'être, dans sa grande maison de Villanueva. Une grande maison que, au retour de vacances, elle et son mari Gustavo ne retrouvent pas cambriolée mais presque. Il n'y manque rien, mais on y et venu. On y est venu, on y a vécu, on en est parti. L'inspecteur Taibo va enquêter sur ses squatteurs qui occupent les riches maisons quand elles sont vides. Et partent sans rien emporter.

 

Ce n'est pas un polar, évidemment, même si l'intrigue repose sur cette enquête menée par Taibo. Ce n'est pas un polar car on devinera rapidement qui sont ces squatteurs. Pas un polar, non, mais bien encore une fois un roman très ovaldien, où les mots et les phrases forment des bulles de couleurs qui éclatent sur la page et forment un tableau coloré et onctueux. Coloré comme cette Amérique du Sud où se situe l'intrigue (Amérique du Sud où se situait déjà, approximativement, Ce que je sais de Vera Candida), onctueux comme l'atmosphère éthérée et mélancolique qui nimbe l'histoire et vient lentement envelopper le lecteur.

 

L'intrigue, pourtant, est aussi légère qu'un souffle : une femme, Vida, s'ennuie dans sa maison avec son mari riche. Ce n'est pas qu'elle ne l'aime plus, mais elle est mélancolique. Gustavo est riche et Vida vient d'Irigoy, une ville pauvre du centre du pays. Leur fille Paloma est partie, elle a fui avec son amant Adolfo et Vida ne l'a plus vue depuis longtemps. L'inspecteur Taibo, que sa femme a quitté, va tomber amoureux de Vida. Voilà. Rien de plus, on pourrait regretter l'absence de fond du roman, ou plutôt l'absence d'intrigue plus travaillée, plus élaborée, plus palpitante. Oui, peut être, et j'avoue l'avoir pensé au milieu du roman. Mais peu importe cette légèreté de l'histoire, elle est comblée, oui, comblée, par le style ovaldien que, pour ma part, je continue à aimer. Il y a des mots qui flottent dans l'espace, y ondoient, y scintillent, s'arrêtent un instant pour mieux repartir et voguer au fil des images qu'ils suscitent.

 

« Quand elle l'interroge, il lui fait une réponse bizarre, il lui dit que ce qu'il veut, c'est rester auprès d'elle parce qu'elle est comme un ensemble de molécules dans un vent stellaire et qu'il a peur qu'elle ne s'éparpille dans l'espace. »

 

Au delà de l'intrigue et de sa légèreté il y a les mots donc, et les images qu'ils suscitent. Des images où se dessinent les personnages, chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. Ici c'est de mélancolie et de regrets qu'il s'agit. Pour combattre cette mélancolie les personnages partent, s'envolent, vers de nouveau horizons parce que pour vivre il faut partir. Pour aimer il faut partir ; à son tour prendre son envol. Quitter le nid. C'est ce que raconte Véronique Ovaldé, avec sa plume, sa grâce, et son talent de conteuse. Même si Des vies d'oiseaux manque - un peu - de contenu, il n'en reste pas moins un joli conte où les mots ont la part belle et les images continuent de flotter bien après la dernière page tournée.

 

« Taibo sentait les cascades et les marécages, la mangrove et la roche rouge du désert, il sentait la selle des chevaux, il sentait Liberty Valance et la tristesse chilienne, il sentait les pays que l'on quitte et le cuir patiné....cet homme avait la possibilité d'être tout près de vous et très loin à la fois, c'était une sorte de qualité mélancolique, de qualité tragique, son absence était palpable et douce, Vida aurait pu embrasser l'absence de cet homme...cette avidité, cette maladresse ont fait place à l'étonnement de découvrir leur intimité dévoilée, ces gestes qu'on ne devinait pas, ces caresses amorcées qu'on ne soupçonnait pas chez l'autre, et il s'est remis à pleuvoir, elle a entendu la pluie qui tambourinait contre les volets et qui plicploquait au grenier pendant qu'elle était sous cet homme et que le sexe de cet homme dont elle était en train de devenir très amoureuse (ce sont ces histoires d'ocytocine et d'on ne sait quoi qui la rendaient si triste et aimante à la fois), pendant que le sexe de cet homme était en elle, elle se fichait de ce que le docteur Kuckart aurait dit (quelque chose comme, « Méfiez vous de la passion amoureuse, cette maladie mentale ») elle voulait juste que cet homme la complétât et la soulevât, dramatiquement, qu'il pressât sa queue dans sa bouche, que sa nudité fut complète et augmentée, et depuis combien d'années n'avait-elle pas mis la queue d'un homme dans sa bouche, la peau si lisse et tendue, sa texture et son sel ? ».

 

Véronique Ovaldé, Des vies d'oiseaux

Editions de l'Olivier, 236 pages, aot 2011


Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

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Véronique Ovaldé a gentiment accepté de répondre à mes questions sur "Des vies d'oiseaux". Cet interview est ici (et merci à Abeline Majorel de m'avoir guidée et épaulée pour cet interview). 

 

Les avis de Clara, Cuné

 

 


11.07.2011

Monsieur Madone - Maïté Bernard

madone.jpg149 pages. 149 pages qui se lisent très vite, mais qu'il faut déguster lentement, ou en tous cas doucement, le temps de ressentir, de sourire, d'être troublé ou touché ou ému ou.. ou pas mal de choses encore, tant ce petit roman se lit avec plaisir. Une histoire toute simple pourtant, qui pourrait faire sourire tant l'intrigue repose sur un petit bout de papier : Clémentine, reporter photographe, retourne cinq ans après le suicide de Hugo, son amant, dans leur ancien appartement. Elle qui a fui pendant cinq ans, ignorant son deuil pour mieux ne pas souffrir, elle qui a enfoui la douleur sous des couches épaisses de déni et de fuites, retrouve la famille de Hugo, cette ancienne famille qu'elle aimait tant, qui l'aimait tant. Clémentine passe quelques heures avec Nicolas, le frère d'Hugo. Ils vont enfin parler, enfin dire, enfin se confier, pour mieux, enfin, apaiser leurs peines, ou en tous cas apprendre à vivre avec.

 

Voilà, c'est tout simple, c'est un roman d'après midi, un roman qui pourrait se lire dans le parc de Versailles (où l'action se déroule), et on le lirait assis prés de L'orangeraie sans orangers, on chercherait des yeux Clémentine, Nicolas et le chien Chocolat, on chercherait aussi l'ombre de Hugo derrière eux, on sourirait de les voir, enfin, être en paix avec eux mêmes et leur mémoire. Tout simple, donc, mais chaleureux, intimiste, tendre, et généreux.

 

 

 

Monsieur Madone, Maïté Bernard

Pocket, 149 pages, juillet 2011

14.06.2011

La vie commence à 20h10 – Thomas Raphaël

« Après hypokhâgne, khâgne, une licence, un master et bientôt un doctorat, je me sentais à l'aise ans ma mission de résumer cinq épisodes de La vie la Vraie pour Télé 7 Jours ».vie.jpg

 

Elle, c'est Sophie. Elle n'a pas encore trente ans, essaie de terminer sa thèse (« Transitionnels ou symboliques : les objets du quotidien dans le roman français de 1953 à 1978 ») (tout un programme) (ne pas confondre avec « Transitionnelles ou symboliques : les choses du quotidien dans le roman français de 1953 à 1978 ») (vous comprendrez si vous lisez le livre). Sophie est également l'auteur d'un roman que, pour le moment, tous les éditeurs refusent, vit avec Marc, professeur de lettres et maître de conférences, qui a la charge de son neveu et de sa nièce depuis la mort de leurs parents. Il faudra un concours de circonstances et un coup de pouce du hasard ou du destin pour que Sophie, après qu'elle ait écrit à la chaine de télévision qui diffuse une série bêtifiante depuis des années, soit embauchée par Joyce Verneuil, productrice crainte et respectée en tant que Coordinatrice d'écriture. Sophie ne dit rien à Marc, accepte de sacrifier à ses idéaux un an seulement dans le seul but d'être éditée (c'est la carotte) et entame une double vie entre Bordeaux et Paris.

 

La vie la vraie, c'est le titre de cette série, diffusée tous le soirs à 20h10 devant des milliers de fans qui suivent le quotidien d'un quartier niçois et les turpitudes de ses habitants. La vie la vraie, c'est le quotidien de Sophie qui va devoir jongler entre mensonges à son compagnon (qui ne s'abaissera jamais à regarder une émission aussi populaire et populiste) , impératifs de la production stressants, la pression mise par Joyce Verneuil et l'attachement qu'elle finit par ressentir pour la série et ses intervenants, qu'ils soient comédiens, scénaristes ou acteurs divers.

 

"Tu sais que chez Flammarion, ils n'ont pas lu ton texte. Oh, ils vont le lire, t 'en fais pas, ne serait-ce que pour les coquilles...  Et je vais te dire, pas de pression, bon ou mauvais, personne ne lira ton roman. … Le plus dur, dans l'édition, c'est de percer. T'en fais pas pour ta réputation. Pense au prochain roman. ». De la chick litt de la vraie, donc, où les codes du genre sont respectés (double vie, quiproquos, vie de couple, peur du futur, suspens avec la disparition d'un personnage et j'en passe) et qui n'est pas sans rappeler, évidemment « Plus belle la vie » (du moins, je suppose :) ou tout simplement Le diable s'habille en Prada (Joyce Verneuil a bien des points communs avec Miranda Priestly). Mais une chick litt ma foi fort bien faite, où les situations s'enchainent à toute vitesse, où les clichés sont compensés par une histoire qui tient la route sans jamais déraper, des interrogations bien amenées et jamais lourdes, le tout dans un style enlevé jamais vulgaire ni simpliste. On y apprend de plus moult détails sur l'élaboration, la conception et la réalisation d'une série télévisée (Thomas Raphaël a été scénariste pour la télévision) et le tout se moque bien gentiment ou parfois plus vachardement du petit milieu de la télévision, voire, cerise sur le gateau, de l'édition tant qu'on y est.

 

Bref, voilà c'est dit, de la chick litt, oui, mais de la bonne qui se lit avec plaisir et le sourire aux lèvres. Et ça, ça fait du bien par les temps qui courent. C'est moi qui vous le dis.

 

 

Les avis de Clara (que je rejoins totalement), Lectrices & the city et Actulittéraire.

 

 

La vie commence à 20h10, Thomas Raphaël

Flammarion, 514 pages, juin 2011

 

 

26.04.2011

Charly 9 – Jean Teulé

teulé audio.jpgCharly 9, Charlie le faible, le couard, le lâche, Charly le fou, Charly le sanguinaire ou plutôt celui qui a autorisé le massacre de la Saint-Barthélemy, Charly manipulé par Mama, sa mère, Catherine de Médicis, Charly 9 ou Charles IX comme le veut l'Histoire.

 

Charly est influencé par Mama, son frère Henry Duc d'Anjou et leurs conseillers, Charly va accepter la tuerie. Coligny oui, et tous les autres. Tous. Une tuerie, la Seine qui se remplit de sang, les protestants sont massacrés, poursuivis, égorgés. L'influençable jeune roi, vingt deux ans, dans l'année qui suivra le massacre, sombre dans la folie avant de mourir.

 

Alors oui, c'est du Teulé, du Teulé qui joue avec l'histoire, se joue des détails et joue avec les mots, les situations, les personnages. Bien sûr, il ne s'éloigne pas des grandes lignes de l'histoire mais en profite dilater parfois la réalité et l'adapter à son imagination tonitruante et dresser une galerie truculente de personnages caricaturaux, vertueux ou pas, gothiques (Marguerite de Valois), ou séducteurs (Ronsard, dont les vers ponctuent le roman). Et ce Charly, ce gentil roitelet à peine adulte, oscille sous la verve de Teulé entre grotesque (la tête dans le pâté, littéralement, on appréciera – ou pas) et touchant, pathétique ou écoeurant aussi par moments.

 

Teulé, on aime ou pas, et ce roman, sans me déplaire, ne m'a pas transportée. C'est vif, coloré (rouge écarlate, souvent, noir gothique) et l'écrit reste un spectacle que l'on tente de visualiser, butant sur les mots et la verve parfois trop caricaturale de Teulé, la narration au présent qui ne s'arrête que trop peu sur le Paris de l'époque. J'ai eu en revanche l'occasion d'assister à l'enregistrement audio d'un des chapitres en février dernier (et je remercie encore Manuel, Thomas qui ont organisé cette rencontre, tout comme Emmanuel Dekoninck et Jules le technicien pour leur accueil et les échanges, autour de discussions qui ont largement dépassé le cadre initialement prévu :) Heclea, Caroline et Laetitia ne diront pas le contraire :)

 

Et si le roman de Teulé se lit avec intérêt ou plutôt curiosité, c'est l'audio-livre édité chez Audio-Lib qui met en couleurs la verve de l'auteur. Le comédien Emmanuel Dekoninck propose une lecture vive, alerte, dans laquelle il joue avec les accents, les intonations, les inflexions. Les personnages, à travers sa lecture, prennent vie et deviennent vivants, bien plus drôles d'ailleurs que dans le roman. Tour à tour, on découvre le faible roitelet, la reine mère et son terrible accent italien, les conseillers, le futur Henri III et tous leur entourage. Tous deviennent les acteurs d'un feuilleton que l'on se plait à suivre, souriant, parfois grimaçant devant les exagérations du texte, parfois agacé par la couardise du roi ou amusé par la galerie de sournois, de calculateurs et de comploteurs qui l'entourent. Emmanuel Dekoninck nous avait donné quelques clefs de son interprétation : il donne de l'intonation et de la vie aux personnages, propose des accents, des personnalités. Le tout est drôle, léger, truculent, parfois peu ragoutant ou cru, mais cette lecture audio, lue dans les transports en commun, m'a fait sourire à plus d'une reprise.

 

Une lecture audio donc plus distrayante que la lecture du roman lui-même.

 

Heclea parle ici de cette rencontre et de l'enregistrement auquel nous avons assisté.

 

La Ruelle Bleue parle ici du roman de Teulé.

 

 

 

Charly 9, Jean Teulé

Julliard, mars 2011, 232 pages

 

Charly 9, Jean Teulé

Audio Lib, avril 2011, 4h32

 

 

24.03.2011

La nuit de Lampedusa – Daniel Picouly

 

lampedusa.jpgLa nuit de Lampedusa réunit Bonaparte, le chevalier Saint George, Joséphine de Beauharnais, le général Berthier, et beaucoup d'autres. Le roman s'ouvre, sur le récit du général Berthier qui écrit la notice nécrologique de Bonaparte puis sur l'enterrement de Saint Georges, qui commente ses obsèques en observateur caustique : Jeanne sa maîtresse se découvre enceinte tandis que l'ennemi de toujours du Chevalier, le Mac vient demander des comptes sur sa tombe. De son coté, Bonaparte, pas encore empereur, est embourbé dans sa campagne d'Egypte tandis que Josephine occupe son temps entre amants et voyantes.

 

Il y a des romans historiques réussis. On y trouve un événement ou des personnages réels, une touche de romanesque, une pincée de vision personnelle, le tout lié avec un style agréable, qu'il soit recherché, décalé ou drôle. Ils respectent la réalité même si l'auteur y a ajouté une touche personnelle.

 

Des personnages historiques ? Oui, nous les avons avec Bonaparte, Berthier, Joséphine, Saint Georges et consorts.

La touche personnelle ? Oui, on peut sans doute appeler touche personnelle le fait de réinterpréter un réalité historique (Bonaparte s'est bien embourbé en Egypte en voulant couper la route des Indes aux armées anglaises, Josephine n'a jamais été fidèle, de même que son mari). Néanmoins Daniel Picouly, en entrecroisant les trois récits (ceux de Bonaparte, de Josephine et de Jeanne et ses acolytes) en de courts passages ne cesse de passer d'une histoire à l'autre, embourbant son récit par ces petites saynètes qui semblent bien décousues et s'enchaînent dans une alternance qui devient, au final, totalement lassante et surtout ennuyeuse à périr.

Le romanesque ? Oui, les aventures de Mac, Jeanne et ses chevaliers servants sont sans doute sensés apporter ici une touche d'aventures. Mais que de vent dans ces aventures si peu crédibles, si peu intéressantes, si vaines et creuses que l'on se demande à quoi elles servent, dans la mesure où le tout ne mène à rien. L'utilisation de personnages réels et fictifs n'apporte rien de neuf à ce que nous savons de l'Histoire, et l'amoncellement d'anecdotes fictives ne fait que plonger le tout dans un magma dépourvu de saveur.

Une vision personnelle ? Oui, c'est le moins qu'on puisse dire. Là dessus rien à dire. D'ailleurs Daniel Picouly ajoute des détails très personnels, comme ce quartier noir de Paris appelé Harleem, ou le chevalier Mac, inventeur de la restauration rapide.

Le style agréable ? Eh bien non, justement : le style est simpliste (j'ai lu certains commentaires parlant d'un style « soutenu », « plombant » « riche » : je l'ai trouvé fade et sans relief aucun), et la narration au présent plombe le tout.

 

Bref, un roman pour moi insipide et inintéressant, aussi fade et creux que mal écrit, dont la lecture fut un pensum.

 

 

 

La nuit de Lampedusa, Daniel Picouly

Albain Michel, mars 2011, 483 pages

 

 

Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

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10.03.2011

Alex – Pierre Lemaître

 

C'est marrant parce qu'au début, je me suis dit que le style était trop différent des précédentsalex couv.jpg romans de Pierre Lemaître. Très sec, presque parlé, des faits, des actes, point. Et puis au bout de quelques pages ces faits, ces gestes, ces situations viennent s'enchaîner, s'imbriquer, se bousculer et on n'a qu'une envie : y rester, s'y enfoncer, oublier qu'on est presque demain et que demain, justement, il faudra se lever. Et demain, donc,  ou aujourd'hui, en tous cas ce matin, on ne sait plus, on a perdu la notion du temps, ou alors on l'a toujours mais on s'en fout, on oublie que l'on doit partir. On reste avec Alex et peu importe le reste. Il attendra, de toute façon.

 

Alex a une trentaine d'années, elle est jolie dans le sens jolie-mais-discrète. Les hommes se retournent sur son passage et notamment un quinquagénaire qui semble la suivre. Alex ne se méfie pas assez et, alors qu'elle rentre chez elle, elle est kidnappée par cet homme qui l'enferme dans un entrepôt. Ce qu'il veut ? « La voir crever ». C'est clair, net, sans appel. Alex se retrouve enfermée dans un cage suspendue à quelques mètres du sol, avec des rats affamés pour seule compagnie.

 

Un témoin a assisté à l'enlèvement et prévenu la police. Le commissaire Camille Verhoeven est chargé du dossier (Camille Verhoeven, héros de « Travail soigné » du même Pierre Lemaître (toujours pas lu, honte à moi)), Camille le petit flic caractériel, un mètre quarante cinq et le veuvage pas encore digéré, se retrouve mêlé contre son gré à cette affaire : il n'y a personne d'autre pour prendre l'affaire en mains, il va devoir s'y coller, en attendant que son collègue revienne.

 

 

Au début, donc, le style est étonnant : sobre, sec, rapide, nerveux. Et s'il m'a laissée perplexe pendant quelques pages, il m'en aura fallu seulement quelques autres pour être irrémédiablement rivée à mon exemplaire. Pierre Lemaître excelle à créer des situations et des atmosphères toutes aussi parfaitement tendues que magistralement orchestrées. De page de page, on suit tour à tour Alex aux prises avec son ravisseur (qui est-il, pourquoi veut-il sa mort ?) (Alex, fermement résolue à survivre et se battre) et Camille Verhoeven qui se prend peu à peu au jeu de l'enquête, Camille Verhoeven personnage fêlé, démoli par la mort de sa femme après qu'elle ait été kidnapée. Cette affaire, il ne la quittera pas, finalement.

 

Etonnante aussi la tournure que prendra le roman dans la deuxième partie où l'on apprendra qu'Alex n'est pas la simple victime d'un banal pervers, et c'est là que se révèle tout le machiavélisme de Lemaître : l'enquête se transforme, les victimes ne sont plus celles qu'on pensait et le tout prend une tournure bien plus sombre avec des ramifications aussi tortueuses qu'habiles, des hommes assassinés à l'acide sulfurique, tous semblant être choisis au hasard sans autre lien que celui de croiser, un jour ou l'autre, la route d'Alex.

 

Un roman idéal pour oublier le reste donc, où la folie et la vengeance ont la part belle. Des mots simples et un style sans fioriture aucune révèlent des personnages ambigus, tous aussi fascinants les uns que les autres. Que ce soient les personnages secondaires qui exhalent tous un parfum âcre d'humanité salace ou de salacité parfois simplement humaine (un des talents de Lemaître consiste justement à saisir, grâce à d'infimes détails ou descriptions, des fragments d'humanité bien croqués qu'il balance, l'air de rien, à la face de son lecteur) ou Camille Verhoeven, idéalement torturé et pugnace, tous les protagonistes qui évoluent autour d'Alex, (est-elle victime, est-elle bourreau ?) , sont parfaitement maîtrisés.

 

Jusqu'à la fin, on dévore ce roman presque sans mâcher, voracement. Et cette fin... parfaite.

 

 

 

Alex, Pierre Lemaître

Albin Michel, 392 pages, janvier 2011

 

 

Les avis de Stéphie, Claude Le Nocher, Clara, Pimprenelle

 

 

 

 

 

 

09.03.2011

La fée Benninkova – Franz Bartelt

 

Imaginez que vous êtes tranquillement installé chez vous, le télé allumée diffusant unbenninkova.jpg dessin animé. Vous n'attendez personne (de toute façon personne ne vient jamais vous rendre visite). On frappe à la porte, vous ouvrez et voyez débarquer une jolie fille. Elle a très envie de faire pipi et vous raconte qu'elle est poursuivie par de très, très méchants lutins noirs, qu'elle est une fée (une gentille fée parce que les fées sont toujours gentilles), qu'elle a perdu sa baguette mais que, dès qu'elle l'aura retrouvée (si vous l'autorisez à la commander par la poste sous votre nom, puisque les très méchants lutins noirs ont infiltré la poste et pourraient la lui voler), elle exaucera votre souhait le plus cher.

 

La fée Benninkova commence comme un conte qu'on pourrait qualifier de loufoque, à moins que ce ne soit enfantin. Un peu des deux mon colonel ? Enfantin parce qu'il s'agit d'une fée et que de très méchants lutins noirs rodent dans les parages. Mais le narrateur de l'histoire, qui voit cette féérique apparition bouleverser sa vie, est aussi lourdement handicapé : difforme, boiteux, laid, notre quasi Quasimodo vit reclus depuis que Marylène, caissière de supermarché de son état er profiteuse dans l'âme, l'a plumé et exploité pendant quelques mois.

 

L'enfantin n'a plus de mise, laissez les enfants passer leur chemin. Si la gentille fée est aussi une emmerdeuse de première, entêtée, la langue bien pendue, qui s'emporte rapidement sur les injustices de la vie, le narrateur quant à lui, raconte une histoire beaucoup plus morose, où le handicap est moqué, raillé et lâchement exploité par un couple de profiteurs aussi malins que cruels.

 

Grâce à sa plume qui sait alterner moments tendres et caustiques, à son humour posé qui lâche au détour d'une phrase apartés, allusions, ou tout simplement mots qui font mouche, le tout sans jamais forcer le trait, Franz Bartelt (dont j'avais découvert la plume avec le très bon « La mort d'Edgar ») raconte simplement avec ce ton posé et plein de finesse une histoire de solitude, de désirs inavoués ou raillés, de petites bassesses et de grande naïvetés cruellement exploitées.

 

Un joli conte à la fois cruel et tendre, gentiment extravagant où l'humour distancié se déguste avec gourmandise. Seule la fin me laisse quelque peu perplexe, mais au final, une lecture agréable et savoureuse.

 

 

La fée Benninkova, Franz Bartelt

Le dilettante, 158 pages, décembre 2010

 

L'avis de Stephie, que je remercie pour le prêt.

 

 

 

 

 

 

 

07.03.2011

Les vacances d'un serial killer – Nadine Monfils

 

monfils.jpg« Un walkman orné de pompons roses sur ses oreilles, elle écoute Cool Connexion. Des as du Hip-Hop. Le père, lui, préfère les chansons à texte de Sheila. »

 

Dans la famille Destrooper je demande le père : Alphonse, entrepreneur, qui part en vacances avec sa bagnole chérie, sa femme Josette, son fils Steven, sa fille Lourdes et sa belle-mère Mémé Cornemuse, surnommée ainsi parce qu'elle aime les écossais qui ne portent rien sous leur kilt.

 

Derrière la bagnole chérie, y'a la caravane avec Mémé dedans. Sur la banquette arrière trainent les deux ados bougons. Josette arrive comme toujours en retard affublée d'une capeline en paille, Steven s'amuse à tout filmer avec sa petite caméra, Lourdes rêve qu'elle deviendra un star. Direction la mer du Nord, sa plage et le petit hôtel (évidemment miteux) dans lequel ils ont réservé. Mais un motard pique le sac de Josette, Alphone s'arrête dans un resto-route, Steven pose sa caméra dans les toilettes et découvrira plus tard sur le film qu'un motard a été assassiné. Dans les toilettes. Alphone aurait-il vu rouge après le larcin du voleur ?

 

Le moins qu'on puisse dire c'est que le rythme est rapide dans ce roman : tout va vite, notre famille Destrooper, croquée avec verve et caricaturalement plouc va vivre de aventures pour le moins rocambolesques. Un tueur en série fraichement évadé de prison, des p'tites pépées, des morts en pagaille, des situations qui s'enchainent et des cadavres à dissimuler dans les dunes. Mémé Cornemuse n'est pas la plus sainte de tous, loin s'en faut.

 

On ne s'y ennuie pas, certes, et quelques traits d'humour font mouche. Ceci dit, le style, largement agrémenté de points d'exclamation (au cas où le lecteur de comprendrait pas que c'est drôle ?) pêche à la longue et au final par sa platitude (« Mémé Cornemuse a mal au poignet. Après avoir pompé la dard de l'autre truffe, elle l'a astiqué pire qu'une brosse à reluire. Plus l'habitude. Avec son légitime, ça faisait des plombes qu'ils faisaient chambre à part. Parce que le vieux ronflait et préférait le Tour de France aux galipettes. Chacun son truc. ») (« Arrivé près des dunes, il ouvre son coffre et en extirpe le gaillard ! V'là-t-y pas que ce corniaud se met de nouveau à gémir ! Décidément cette vieille carne est increvable, comme dans les films américains ! Un nouveau coup de clef à molette envoie le motard ad patres. Reste plus qu'à creuser. Heureusement, Biloute a toujours une pelle dans son coffre. On ne sait jamais... Une fois que le trou est fait il balance le gars dedans et le recouvre de sable. Ni vu ni connu. Il a creusé assez profond pour qu'aucun môme ou clébard ne le déterre. »).

 

Bien dommage, donc, parce que même si ces aventures complètement déjantées pourraient faire rire ou sourire, elles sont totalement éclipsées par un style où la grivoiserie devient systématique et caricaturale. On objectera peut-être que le style est en accord avec cette famille qui mélange Bidochons et Simpsons et probablement bien d'autres, que de nombreuses références à la chanson française ou anglo-saxonne viennent l'agrémenter, il n'en reste pas moins, au final, trop lassant.

 

 

 

Les vacances d'un serial killer, Nadine Monfils

Belfond, février 2011, 236 pages

 

11.02.2011

Série grise – Claire Huynen

 

huynen.jpgCe n'est pas parce qu'on est vieux qu'on n'a plus le droit de vivre, non ? Notre narrateur décide de rentrer dans une maison de retraite. Pas d'enfants, des amis à qui il ne veut pas confier sa future décrépitude, notre bonhomme organise la veille de son départ une grande bouffe directement inspirée du Festin de Babette et va s'installer à Mathusalem, « maison de retraite pour adultes valides ».

Un court récit délicieusement écrit, où le quotidien d'une maison de retraite est raconté avec un humour caustique. Il est cynique, notre vieil homme, et observe ses contemporains avec irrespect et lucidité, qu'ils soient gros, maigres, édentés, bavards ou mutiques. Ses contemporains ou ceux qui les entourent, de la directrice de Mathusalem ou le personnel soignant, le narrateur brosse un portrait narquois qui passe au crible de ses observations corrosives les journées qui s'étirent et se ressemblent.

Claire Huynen s'amuse dans ce roman tout en finesse. Parce que derrière l'humour acerbe et les provocations de notre narrateur (qui va fumer des joints avec un camarade d'infortune ou même, insulte suprême, picoler un peu), c'est l'univers aseptisé des maisons de retraite qui est passé au crible : la vieillesse n'est pas synonyme d'enfermement, on a le droit au plaisir, aux joies, et même au sexe. Si si, et tant pis si les âmes pudiques et conformes en sont choquées.

Un roman à l'humour caustique et attendrissant, servi qui plus est par un style délicieux.

 

 

Série grise, Claire Huynen

Le Cherche-Midi, janvier 2011, 109 pages

Lu pour les Chroniques de la rentrée littéraire

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« Sa pose semblait la même. Pourtant les livres, serrés entre ses doigt, différaient. Et cet objet, à géométrie infinie, déterminait mille femmes. Dès le premier soir, j'avais aimé sa manière de lire. Avec une concentration pudique, une empathie attentive, elle semblait d'abstraire en une troublante danse avec les mots auxquels elle se mêlait. Parfois, aux langueurs de son regard, l'on devinait un tango. Ses yeux s'éclairaient et cheminaient, vite, de mots en mots, de ligne en ligne, s'alanguissaient un instant et, en une manière de pas arrière, reprenaient quelques lignes plus haut, remontaient le cours de la page. En d'autres moments, c'était une valse qu'elle abordait. Elle se laissait, captive, porter au rythme régulier des mots qui l'entreprenaient en danseur exercé. Elle fléchissait avec concentration et offrait à ses pages une reddition sans combat. J'aimais lorsqu'elle s'invitait à de fougueux cha-cha-cha. Souvent, elle souriait alors. Son regard furetait de mot en mot, facétieux et complice. Elle gambadait entre les pages, légère et insouciante. Ses doigts même s'agitaient imperceptiblement sur la reliure. »

 

 

 

09.02.2011

Mr – Emma Becker

 

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Qu'est ce qu'on peut écrire quand on a vingt ans ou deux de plus, qu'on a envie de se lancer dans le grand raout de l'écriture ? Il faut vendre. Et pour ça, le cul, ça aide. Donc on se lance dans un bon roman où le cul et la baise auront la part belle.

 

Ca, c'est la première chose qui vient à l'esprit quand on entame Mr, de la jeune Emma Becker. Mr, c'est un médecin réputé que Ellie, la narratrice du roman contacte par mail. Grande amatrice de littérature érotique (Calafarte, Sade, Mandiargues…), admiratrice de Nabokov (Ellie avoue d'ailleurs dès les premières pages que son récit sera le point de vue d'une Lolita), Ellie contacte donc le bel homme, ami de son oncle, ami de la famille qui la faisait sauter, petite, sur ses genoux. Un échange de mails, de sms, puis la rencontre et ces mardis matin passés dans des chambres d'hôtels. Une liaison sulfureuse et le récit d'une domination, d'une aliénation. D'une rupture, de retrouvailles. D'une rupture à nouveau.

 

Ames pudiques s'abstenir. Ames sensibles et prudes ne lisez pas ce roman si vous ne voulez pas rougir. Aucun détail n'est épargné, ni les positions ni les réactions ni les désirs ni les dégoûts. C'est cru, archi-cru. On pourrait reposer le roman en se disant OK encore un roman-confession d'une aspirante écrivain en mal de reconnaissance médiatique et pour ça seul le cul marche. Emma Becker n'échappe pas à la règle. Ce qui la sauve, si l'on peut dire, c'est qu'elle manie le verbe avec application, que l'aliénation, la soumission, le manque (de sexe, de Monsieur une fois la rupture consumée) apparaissent derrière l'érotisme sulfureux des scènes de sexe. Emma Becker parle de sexe et de jeunesse, de manipulation, de soumission. Une Lolita, donc, ou une Justine, mais pas vierge, parce que toutes les routes sont bonnes à prendre, d'après Monsieur, et les chemins détournés réservent finalement bien plus de surprises, bonnes ou mauvaises.

OK. Mais bon. Au final, ça reste le roman d'une jeune écrivain qui parle de cul avec des mots crus. Bof.

 

 

Mr, Emma Becker

Denoël, décembre 2010, 477 pages

 

Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

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