08.09.2010
Apocalypse bébé - Virginie Despentes
Elle avait pourtant tout pour elle, la petite Valentine Galtan. Un père romancier, une famille à fric, un physique pas trop moche, beaux quartiers, etc. Le hic, c'est que sa mère s'est volatilisée quand elle avait un an, que les romans de son père ne se vendent plus, que sa grand-mère la déteste et qu'elle ne sait plus où elle en est si ce n'est qu'elle s'oublie dans le sexe, les drogues et la haine de la société toute entière. Valentine se tire, disparait sous les yeux de Lucie, une détective qui a été engagée par la grand-mère et le père de Valentine pour leur reporter ses moindres faits et gestes. Valentine disparue, les Galtan engagent Lucie pour la retrouver, et Lucie engage la Hyène, une détective indépendante pour l'aider.
On m’avait dit trash pour Depentes, je le trouve pas si trash que ça. Question d’habitude au bout de quelques chapitres, sans doute, même si j’ai failli le poser au premier détail cru, mais l’ai finalement poursuivi jusqu’au bout sans rougir ni râler. Une première scène trash, oui, ou plutôt « pleine de réalisme sexuel », mais dans l’ensemble, un roman bien moins hard ou trash que je ne le pensais.
Ce qui est davantage intéressant, ce sont, sous couvert d’un faux polar (où est la petite ? ) tous les milieux que Virginie Despentes claque et flagelle au passage : la bourgeoisie où les femmes épousent des hommes riches pour se mettre à l’abri, la beurette qui change de prénom pour faire oublier ses origines et se faire passer pour une française pure souche, les petits snobismes germanopratins et les hypocrites qui lèchent ce qu’il faut pour avancer ; y passent aussi les petites frappes, les prétendants au rock, l’église, les capitales noircies de pollution et d’humanité salace, etc…
Il y a du sexe, des amours saphiques, une ado paumée, des toquards, des friqués veules et couards, une détective mystérieuse (la Hyène, personnage énigmatique, dont la violence laissera entrapercevoir à la fin une pointe d’humanité), les personnages sont bien dessinés malgrè quelques clichés (on pourrait dire ouais, ok, et alors ?, tout ça, on le sait déjà, non ?), le déroulement tient la route même si Valentine prendra parfois des chemins improbables (ce qu’elle fait et pour qui elle le fait, je n’y ai pas cru tout comme ce qui s’ensuit). Pas mal de choses, donc, pour un roman au final bien fichu qui accroche le lecteur et se lit sans déplaisir.
Certes, mais… so what ? Les thèmes n'ont rien de neuf et ... tout ça, on le sait déjà, non, ? En fait je l'ai lu avec intérêt mais je l'ai déjà quasiment oublié.
Apocalypse bébé, Virginie Despentes
Grasset, août 2010, 343 pages
L’avis de Cuné (merci pour le prêt !)
06:00 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : rentree itteraire 2010, violence, adolescence
06.09.2010
Les assoiffées – Bernard Quiriny
Imaginez un monde sans hommes. Un monde où enfin les femmes ont pris le pouvoir, se
sont libérées du joug de la domination masculine et vivent enfin libres et heureuses.
Ce monde idéal n’est pas bien loin. A quelques pas d’ici, même, puisque ce si beau pays est la Belgique.
Encore faut-il y rentrer. Car depuis la Révolution en 1970 la Belgique est le pays le plus fermé du monde. Séparé de ses voisins par une zone franche infranchissable, le pays vit en totale autarcie sous la domination de sa Bergère, Judith, elle-même fille d’Ingrid, qui a mené la Révolution de 1970. Mais quelques français réussissent à obtenir l’autorisation de visiter le pays, quelques germanopratins (critiques, journalistes, leader du PFF (Parti Féministe Français) désignés pour découvrir par eux-mêmes qu’on peut vivre heureux au pays des amazones.
Les assoiffées est un roman qui ne m’a pas entièrement convaincue. Le postulat de départ est plutôt drôle et les premières pages donnent envie de découvrir ce drôle d’Etat totalitaire. La réaction des visiteurs français qui ont le privilège de pénétrer dans l’Empire des Femmes (Pays-bas, Benelux ont été annexés), attise la curiosité (l’un pense déjà à l’article sensationnel qu’il en tirera, l’autre fantasme déjà sur ce qu’elle va y découvrir). Malheureusement, dès que nos compères arrivent sur le sol belge et que nous découvrons cette dictature féministe (par le biais du journal d’Astrid, une native du pays qui y raconte sa vie et son ascension dans les hautes sphères de l’Empire), le tout tourne davantage à la farce caricaturale.
Il est évident que Bernard Quiriny ne pouvait se contenter d’un tiède satire reprenant le mythe de l’amazone et l’appliquant à une société actuelle. Mais cette uchronie m’a semblé par bien des cotés lourde et trop peu crédible pour me passionner. Ici, je veux dire en Belgique, donc, les hommes sont stérilisés, leur sperme traité de façon à ne produire que des femmes par insémination artificielle. Les garçons qui naissent pas erreur (pour le cas où la mère a refusé un avortement "thérapeutique" (le système a parfois quelques failles), sont conduits dans des élevages en commun et pourront plus tard travailler comme hommes de maison (larbins, en fait) en attendant de prononcer leur offrande et leur reniement (ceci consistant évidemment à offrir leur masculinité à la Bergère, ie à être castrés). Les femmes vivent dans des appartements sororaux, l’orthographe officielle a été revue et le genre des noms modifié (un gynécée devient une gynécée par exemple). L’homosexualité est devenue nouvelle norme, on promène parfois ses larbins en laisse. Quant au Palais Impérial, il nous est servi comme une cour où les prétendantes rivalisent et complotent, où Judith, la Bergère, donc n’est en réalité qu’une folle dépravée et droguée. Evidemment, sous les dehors « libérés » du pays se cachent la misère et la soumission d’un pays, la domination et la manipulation des masses (biographies tronquées, livres interdits, patrimoine artistique contrôlé : le Manneken-Pis a été remplacé par une statue de Judith enfant mais l’on peut quand même en acheter des reproductions dotées d’un petit sexe en plâtre que l’on peut réduire en bouillie à l’aide d’un petit marteau vendu avec).
Pas convaincue, donc. J’aurais sans doute aimé un conte plus vraisemblable. Le traitement en farce ubuesque et le voyage des français manipulés ne sont ni crédibles ni convaincants (même si l’on sent que BQ pointe aussi le snobisme de ces germanopratins du doigt en montrant ces faux intellectuels bêler avec le troupeau et se pâmer officiellement l’Empire par faiblesse et mimétisme).
Mais les nombreuses exagérations rendent le tout avant tout grossier et beaucoup trop caricatural pour m’avoir arraché ne serait-ce qu’un sourire.
Les assoiffées, Bernard Quiriny
Seuil, août 2010 397 pages
06:00 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : totalitarisme, belgique, amazones, despotisme, rentrée littéraire 2010
03.09.2010
La mort d'Edgar – Franz Bartelt

Neuf nouvelles qui se dévorent, qui se savourent, qui croustillent et qui me font redécouvrir ce genre si particulier qu'est la nouvelle et que j'aime définitivement beaucoup.
Ici, nous sommes plutôt dans des campagnes. Les habitants sont gais, ou tristes, couards ou menteurs. On y aime, on s'y moque, on y prend son voisin pour un idiot ou la jolie fille du village pour une vicieuse, ce qu'elle n'est pas.
Franz Bartelt dessine à merveille ces personnages. Il les croque avec une verve truculente, parfois moqueuse mais jamais réellement méchante.
Un homme, qui parlait rarement aux villageois, déplore soudainement la perte de son frère. Devant ce deuil, le maire, le cafetier, le curé, tous décident de participer au deuil et de rendre au disparu qu'ils ne connaissaient pas un vibrant et dernier hommage. Mais à qui rendent ils vraiment hommage, si ce n'est à leurs petites vanités et stupidités ? Un autre homme se réveille alors qu'il se croyait mort. Et tous ces proches aussi. Cette fausse résurrection va révéler bien des petitesses et des jalousies. Ici, c'est un suicidé chronique, las d'être sauvé par son ami, qui mourra (ou pas) des mains de son ami... Tandis que celui-ci se révèlera au final bien plus machiavélique que lui...
Ailleurs, nous croisons la Venus de Bongo, cette statue d’une déesse africaine exposée dans un musée des Ardennes. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si l’ivrogne du village ne se mettait en tête de la protéger du froid. On vitupère, on alerte, on fait campagne, on rassemble et tout le monde s’y met aussi (« Au café de la Marine, le discours de Dan Froyon fut accueilli avec plus de gravité qu’ailleurs. L’ivrogne est généralement un être sensible et compatissant, surtout si le sujet à débattre exige des libations un peu méditatives. L’alcool renforce la pensée. L’homme qui a bu gagne en humanité ce qu’il perd en laconisme. »)
Il y a un humour détaché, à la fois féroce et tendre, dans les nouvelles de Franz Bartelt. On s'y régale à lire la petitesse, la jalousie, l'innocence, les petites vengeances et les grandes méchancetés. Avec des petites histoires et des petites scènes, c’est un regard plein d’acuité que porte Franz Bartelt sur ses personnages qu’il dissèque avec humour. Parfois loufoques, parfois un peu amères (seule la dernière nouvelle m’a déçue, sans doute parce que les deux personnages et leurs histoires m’ont paru trop caricaturaux et moins amusants), les nouvelles, extrêmement bien écrites, ciselées, fines ou acerbes parfois, se lisent avec autant de plaisir qu'un bon roman.
La mort d'Edgar, Franz Bartelt
Gallimard, 228 pages, avril 2010
Un extrait est disponible sur epagine.
06:00 Publié dans *Litterature Française*, *Nouvelles* | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : petitesses, ironie, mordant, nouvelles, franz bartelt
31.08.2010
Ouragan – Laurent Gaudé
Décidément la Nouvelle Orléans et l’ouragan Katrina inspirent les auteurs. Après Gilles Leroy avec Zola Jackson, alors que parait également un roman d’Amanda Boyden « En attendant Babylone », Laurent Gaudé s’empare également de la catastrophe et propose de suivre plusieurs personnages pendant l’ouragan.
Plusieurs personnages, donc, qui se croisent, se suivent et se rencontrent parfois. Une vieille négresse, Joséphine Linc. Steelson, centenaire qui sent l’ouragan arriver, une jeune femme perdue, un homme qui a réchappé à un accident de forage en mer, un prêtre, des détenus de la prison qui restent enfermés pendant que leurs gardiens ont fui en sauvant les chiens de garde.
Tour à tour, ces personnages prennent la parole ou sont racontés par Laurent Gaudé. J’ai aimé le style, parfois mélopéen, lancinant ou incantatoire, l’enchaînement des récits et la tension qui monte petit à petit.
Néanmoins, cette succession d’histoires, de destins, de récits, me laisse sur ma faim : d’une part certains retournements sont rapides et m’ont parus peu étayés (le changement d’attitude du prêtre par exemple, mais je ne veux pas spoiler), d’autre part il m’a semblé que le tout est justement un peu trop enrobé d’une accumulation de personnages et de situations dramatiques traitées très vite et passant rapidement d’une à la suivante. Laurent Gaudé survole le tout sans s'arrêter suffisamment sur chacun des personnages.
Un avis perplexe plutôt que mitigé. Ai-je aimé ? Oui et non.
J'aime le style de Gaudé, j'aime son maniement des mots et ses phrases, j'aime ces personnages perdus qu'on aime à suivre. Mais ici, je suis restée en surface : trop court ou trop en surface. Je ne saurais mettre le doigt sur ce qui m'a précisément laissée en dehors.
Ouragan, Laurent Gaudé
Actes Sud, août 2010, 189 pages
L'avis de Choco et celui de Stephie.
06:00 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note
30.08.2010
Robe de marié – Pierre Lemaitre
Discutant dernièrement avec des amies, je proférai l'énormité suivante : « Est ce que les vraies Fashion Victims porteraient des vêtements des collections des saisons passées ? Non. Je suis comme elles : je veux lire des romans de cette rentrée uniquement, les autres ne me font pas envie du tout. »
Robe de marié. D'abord il manque le « E ». Intriguant. C'est qui le marié ? Pourquoi il porte une robe ? D'autant que le roman commence par la vie de Sophie Duguet, employée comme nurse auprès d'une famille aisée. Sophie, on le devine, est folle.
On le devine parce Pierre Lemaître nous plonge d'emblée dans l'esprit de Sophie avec une maîtrise impressionnante : les crises d'amnésies, l'impression de sombrer dans un gouffre de plus en plus profond, un gouffre vertigineux où Sophie semble s'enfoncer avec une torpeur abrutie et inéluctable. On ne sait rien de son passé, ou plutôt on devine que Sophie a assassiné son mari, sa belle-mère et s'est reconstruit une vie. Jusqu'à ce que sa folie refasse surface et qu'elle commette un troisième meurtre, puis un quatrième.
Il est vertigineux, ce roman, car Pierre Lemaitre réussit à semer le doute dans l'esprit de son lecteur. Semer le doute, retourner les situations, distiller l'angoisse et surtout, surtout, à l'accrocher à son roman, l'accrocher et le maintenir totalement captif.
Dans la première partie, on suit Sophie dans sa folie, on compatit et en même temps on est écoeuré. Les mécanismes de la folie sont distillés lentement, c'est une descente aux enfers machiavélique et tortueuse complètement hypnotisante. Dans la seconde, on comprend, l'histoire est reprise par Frantz, un homme qui suit Sophie depuis de longues années, qui l'observe. Une autre folie, cette fois pire encore, celle d'un homme obsédé et ravagé qui consacre sa vie à suivre cette femme.
Le tout se rejoint, et le tour est joué : on ne peut lâcher le roman.
Parfaitement maîtrisé, donc, où les folies se rejoignent et s'affrontent jusqu'au final que l'on achève à trois heures du matin, les mains moites et le coeur frissonnant.
Comme quoi, le vintage, c'est vachement bien. D'ailleurs, j'ai acheté encore plus vintage, du coup : le premier roman de Pierre Lemaître « Travail soigné ».
Robe de marié, Pierre Lemaitre
Le livre de poche, mai 2010, 407 pages
Cuné : « Les rouages des détaqués sont impénétrables, la machination est diabolique et la lectrice heureuse : elle a tout oublié de sa vie le temps de ces 271 pages, rivée aux mots. Bravo ! »
Stéphie : "J'aime ce genre de livre dans lequel arrive une nouvelle révélation hallucinante à chaque fois que vous croyez avoir tout vu et tout compris."
Cathulu qui n'a pas aimé :(.. : "je suis restée totalement à l'extérieur d'une narration qui aurait pu être efficace si elle avait été plus crédible.Dommage."
06:00 Publié dans *Litterature Française*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...* | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : pierre lemaitre, nuit blanche assurée (foi de caféinée)
24.08.2010
Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants – Mathias Enard
« Tu habites une autre prison, un monde de force et de courage où tu penses pouvoir être porté en
triomphe ; tu crois obtenir la bienveillance des puissants, tu cherches la gloire et la fortune. Pourtant, lorsque la nuit arrive, tu trembles. Tu ne bois pas, car tu as peur ; tu sais que la brûlure de l'alcool te précipite dans la faiblesse, dans l'irrésistible besoin de retrouver des caresses, une tendresse disparue, le monde perdu de l'enfance, la satisfaction, le calme, face à l'incertitude scintillante de l'obscurité. »
En 1506, le sultan Bajazet a demandé à Leonard de Vinci puis Michel-Ange de concevoir un pont entre les deux rives du Bosphore. On sait que (peut-être ?) Leonard de Vinci a répondu, que son projet n'a pas été retenu. Pour Michel-Ange, on ne sait pas non plus. A-t-il répondu ? A-t-il ignoré la proposition ? Trois avant avant le début des travaux de la Chapelle Sixtine, celui qui été déjà connu pour son David aurait-il accepté de se rendre à Constantinople ?
Rien n'est sans doute plus difficile que de créer une fiction à partir de personnages réels, connus, reconnus, d'exploiter un mini événement réel pour imaginer une histoire pour créer de toute pièces un pan de vie tout en gardant pied dans la réalité des personnages.
Avec Mathias Enard, Michel-Ange se rend à Constantinople. Il a des problèmes d'argent, est en désaccord avec le Pape Jules II qui lui a commandé un tombeau. Il rencontre le Grand Vizir et se met au travail. Mais l'inspiration manque, le peintre se promène dans les rues de la ville avec le poète Mesihi, Michel Ange découvre la ville, se laisse parfois envahir par le doute, l'inspiration ne vient pas. Il cherche, déambule, écoute.
Mathias Enard, lui, n'est pas peintre, mais il trace avec ce roman un portrait plein de finesse et de délicatesse, qui se lit d'une traite. Des chapitres courts, brèves esquisses des quelques semaines passées à Constantinople, où les hésitations du peintre, ses frayeurs, ses craintes, ses ambitions ou ses doutes sont dessinés avec ce qu'il faut d'épure pour n'en garder que le principal : la beauté du tableau.
En alternant de courts chapitres où un compagnon nocturne de Michel Ange parle, Mathias Enard donne au roman une lueur claire-obscure : le narrateur (ou narratrice) observe cet amant qui ne veut se laisser aller à s'aimer ou à aimer. « Ton ivresse est si douce qu'elle me grise. Tu souffles doucement. Tu es en vie. J'aimerais passer de ton coté du monde, voir tes songes. Rêves tu d'un amour blanc, fragile, là-bas, si loin ? D'une enfance, d'un palais perdu ? Je sais que je n'y ai pas ma place. Qu'aucun de nous n'y aura sa place.... Je devine ton destin. Tu resteras dans la lumière, on te célèbrera, tu seras riche. Ton nom immense comme une forteresse nous dissimulera de son ombre. »
Et dans ce roman très court, on accompagne l'artiste, ses doutes et son opposition à Leonard de Vinci, son concurrent, ou d'autres artistes de la Renaissance tels que Raphael. On s'y promène à ses cotés dans cette ville où chrétiens et ottomans s'affrontent et se succèdent. On y observe les jeux secrets de la cour, les manigances, les complots...
Superbe roman, écrit avec une plume aussi sensuelle que précise, où les mots bercent le lecteur et le charment d'un bout à l'autre, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (magnifique titre emprunté à Kipling) est une ode sensuelle et ensorcelante. Le jeu de mot sera facile, certes, mais pour moi un travail d'orfèvre ciselé à la perfection.
Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants – Mathias Ena rd
Actes Sud, août 2010, 154 pages
06:08 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : michel ange, constantinople, renaissance, une réussite de la rentrée
22.08.2010
Mon âme au diable – Jean-Pierre Gattégno
En gros, si vous êtes né pauvre, c'est con pour vous. Si, en plus, vous êtes né dans une famille défavorisée et peu instruite, c'est encore pire.
Et je ne vous dis pas à quel point vous êtes mal barré si, en plus, vous n'avez pas la bonne couleur de peau.
Déjà, tout gamin, vous serez envoyé dans un établissement scolaire où vous aurez tout autant de chance d'être initié à la littérature, aux mathématiques, aux langues vivantes que moi de gagner au loto auquel de toute façon de je joue pas.
C'est pas moi qui le dit, hein !
Et bien les élèves que rencontre Simonsky, jeune professeur de littérature vacataire, eux, ils ne jouent pas au loto. Pas plus qu'ils n'ont envie d'apprendre quoi que ce soit d'ailleurs. Il faudrait, en plus, qu'ils assistent au cours, ou, quand ils y assistent, qu'ils prennent la peine d'écouter et même de faire semblant.
Simonsky, après quelques mois de galère, est convoqué par une huile du Ministère de l'Education Nationale. Le contrat est simple : Simonsky accepte un remplacement de quelques mois dans un collège pourri du XIXeme arrondissement (classé Ambition et Reussite) où il enseignera l'anglais et l'espagnol.
(- « Anglais et espagnol ! Il doit y avoir erreur, j'enseigne le français. Je ne connais pas ces langues. - Aucune importance.
-
Comment ça aucune importance ?
-
La méthode Assimil fera très bien l'affaire ».)
Autre clause : Simonsky doit assassiner la principale du collège. S'il accepte, il sera affecté, pour la rentrée suivante, dans un « bon » collège, plutôt rive gauche...
Est ce une satyre du professorat ? De l'enseignement ? Des élèves ? De l'Education Nationale ?
Tout y passe et les clichés les plus dégradants s'y succèdent dans une escalade qui devient au fil des pages de plus en plus poussive et de moins en moins crédible.
Elèves rebelles (qui organisent trafic de drogue, tournantes, rackets...) professeurs dégoutés et démissionnaires, « jenfoutistes », ministère incompétent et non concerné si ce n'est pas le trucage des résultats scolaires pour les statistiques de fin d'année. Sans compter un discours des plus consternants sur l'échelle sociale, les « bonnes » et les « mauvaises » classes dans lesquelles les élèves évoluent (cf mon introduction).
Le tout forme une caricature grossie pour laquelle Jean-Pierre Gattégno semble avoir puisé dans les faits divers les plus sordides (français et américains), dans le cinéma également, avec force références, de quoi alimenter un tableau pour le moins apocalyptique de l'enseignement à la française.
Aucun humour ne vient sauver le tout qui forme une sorte de thriller (et encore...) lourd et fastidieux, bourré de clichés (j'ai oublié : les « surpoids », ie les élèves obèses qui passent leur temps à bafrer au fond du cours et qui ne passent jamais au détecteur de métal depuis que l'un d'eux est resté coincé et qu'il a fallu le déloger de force...).
Quel est le but ? Quel est l'intérêt ?
Pour moi : strictement aucun.
Mon âme au diable, Jean-Pierre Gattégno
Calmann-lévy, août 2010, 225 pages
L'avis de Stéphie : « Le style est sans relief, les personnages insipides... Un livre vite lu et que j'espère oublier vite car je ne peux en dire aucun bien, malheureusement. »
06:03 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
19.08.2010
Le coeur régulier – Olivier Adam
Une cinquantaine de pages.
Une cinquantaine de pages, c'est ce qu'il m'a fallu pour enfin entrer dans le dernier roman d'Olivier Adam et finir par l'apprécier.
Tout commence sur une falaise, quelque part au Japon. Près de ces falaises habite Natsume, l'homme qui vient discrètement taper sur l'épaule de ceux qui viennent ici échapper à la vie, sauter, partir, fuir. L'homme leur tape sur l'épaule, les retient, les héberge quelque temps, le temps de leur redonner envie de vivre.
Sarah est venue car c'est ici que Nathan, son frère, son double, son jumeau, a lui aussi voulu mourir. C'est ici que Nathan a rencontré Natsume, qu'il est revenu, a retenté de vivre, pour rentrer en France quelque temps plus tard... et mourir quand même, plus tard, sur une route de France.
Un roman trop statique, au début, qui s'ouvre sur la souffrance d'une soeur vidée par l'absence de son frère. Elle se réfugie au Japon, laisse derrière elle mari et enfants pour tenter de trouver des réponses, elle aussi, à la mort de son frère d'abord puis à sa propre existence.
Les parties japonaises du roman m'ont laissée de marbre et j’ai eu du mal à éprouver une quelconque empathie avec les personnages, ou à adhérer avec certains passages (entre Sarah et Natsume, trop affectés, trop travaillés), certaines rencontres que fait Sarah qui m'ont semblé artificielles, ou tout simplement le nombrilisme de cette souffrance qui la rend aveugle à sa propre famille laissée en France.
En revanche tout ce qui suit m'a davantage touchée. Au delà du manque, c'est le récit de Sarah, ces souffrances enfouies qui sont là et vous prennent à la gorge quand vous voudriez qu’elles restent enterrées. Souffrance de celle qui a grandi dans l’indifférence de ses parents, réfugiée avec son frère dans un monde parallèle, protégés des autres et du monde par une frontière à la fois ténue et solide, celle de l'amour que se portent un frère et une soeur.
Souffrance de ces personnes écrasées par la sauvagerie et la muflerie d'une société vorace, qui ronge ses habitants petit à petit. A travers l'histoire de Sarah, c'est la société sans pitié que désigne Olivier Adam, la société qui laisse sur le bas coté ceux qui n'ont pas fait les bonnes écoles, n'ont pas les bons diplômes, la bonne attitude.
Nathan était le rebelle, celui qui préférait rejeter la société plutôt que s'y insérer. Pas forcément sympathique, pas forcément aimable, le frère avait toujours fui devant la rudesse de la société. Préférait cracher plutôt que d'avaler de travers ; tandis que Sarah, elle, avait fini par boire la tasse, tant bien que mal : emploi dans la mode (où l'on se moque de faire travailler enfants à bas salaire dans les pays du Tiers Monde pourvu que la réponse au marché soit là, où l'on préfère ne pas se nourrir plutôt que ne pas être conforme aux normes physiques), mariage avec un homme épousé uniquement parce que lui l'aimait et la sécurisait, enfants désirés mais qu'on a laissé grandir sans les regarder vraiment, et qui sont devenus étrangers.
Un frère et une soeur séparés mais qui s'aimaient. L'une avait fini par accepter et se fondre dans la masse, l'autre préférait fuir dans des paradis articifiels. Nathan était toujours à l'écoute tandis que Sarah, trop occupée à ignorer lâchement ses petits arrangements avec ses vrais désirs, finissait par fermer les yeux. Et ne plus voir que ce qu'elle voulait bien voir, et surtout pas qu'elle avait finit par perdre Nathan. Quand la souffrance finit par aveugler et rendre sourd à celle des autres...
Plus que le roman d'une renaissance (celle de Sarah qui finira par accepter, puisqu'elle comprendra que Nathan, lui aussi, avait envie de revivre), c'est le roman des douleurs diluées, occultées, des douleurs que l’on farde lâchement par un voile de convenance, qui m'a touchée.
Au final un roman qui me laisse partagée entre un ennui certain dans toutes ses parties japonaises et une certaine empathie avec Sarah, quand même. Néanmoins, je préfère rester sur le souvenir de "Des vents contraires", paru l'an dernier.
Le cœur régulier, Olivier Adam
Editions de l’Olivier, août 2010, 232 pages
L'avis de Cathulu, mitigée, et celui de Clara, transportée
00:00 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : olivier adam, japon, souffrance, deuil
01.07.2010
Gotham – Xavier Mauméjean
Quand on parle de jungle urbaine, on imagine généralement des milliers de jeunes urbains (ou moins jeunes), déambulant le nez dans leur café ou le téléphone collé à l’oreille, pressés, ne faisant attention à personne d’autre qu’à soi. Chacun vaque à ses occupations, on se croise, on ne se parle pas et le tout forme une masse informe qui court dans tous les sens.
La jungle urbaine, ce pourrait aussi être l’équipe de MacManus, une agence de publicité new yorkaise où le culte de la réussite est roi, où l’on s’acharne à vendre de tout et surtout du vide aux passants, aux spectateurs, aux lecteurs. Mais dans cette jungle urbaine un événement va faire tâche : le suicide de Rudy Bernstein. On voulait qu’il se creuse la cervelle ? Qu’à cela ne tienne. Rudy met sa tête dans un étau et tourne la manivelle jusqu’à ce que cervelle se creuse.
En fait, la jungle urbaine, c’est ce que va bâtir en deux jours Jonhathan Pylke, l’un des associés de Mac Manus. Jonhatan, après le suicide de Bernstein, va petit à petit sombrer dans une démence qui l’amène, en deux jours, à se transformer en bête sauvage, dans le sens premier du terme. Dans la jungle tout aussi réelle qu’il aura créée dans son loft de Tri Be Ca.
Jonathan Pike, communicateur de génie, disjoncte totalement. Et, avec lui, insensiblement, quelques personnages, dont l’ethno-psychiâtre Una Sanders, qui cherche à comprendre pourquoi Rudy a décoré de sa cervelle le magnifique Yves Klein de son bureau (« Une fois seul, Jonathan demeura de longues minutes face au bleu d’Yves Klein, maculé de sang. Les striures écarlates conféraient une nouvelle harmonie à la composition, comme un équilibre hasardeux, et beau. Assurément, ce que Rudy avait fait de mieux ces derniers temps. De loin. »). Petit à petit on en apprendra un peu plus sur les raisons qui ont amené Jonathan à disjoncter.
C’est un humour à froid, grinçant et souvent morbide que nous sert Xavier Mauméjean avec Gotham. Du monde de la publicité, de la politique, de la réussite sociale qu’il faut afficher, toute la manipulation sociale passe à la moulinette d’une verve et une imagination décuplée.
La jungle urbaine se transforme en jungle tout court où seule la survie compte, les mensonges de la publicité, de la politique, du « regardez comme j’ai réussi », de la psychiatrie aussi sont lacérés par une fable étonnante et féroce, à quelques endroits hasardeuse (quelques changements de narration sont inutiles), mais dans l’ensemble réussie, à la fois drôle et glaçante.
Gotham, Xavier Mauméjean
La Baleine Noire, novembre 2007, 267 pages
06:00 Publié dans *Litterature Française*, *SF, Anticipation, Fantasy* | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : new york, consommation, folie, pêtage de plombs, ethno-psychiâtre quel beau métier...
24.05.2010
Cher amour – Bernard Giraudeau
De l’amour et des voyages, de l’être idolâtré et des personnages croisés au fil des étapes, bien ancrés, eux, dans une réalité
quotidienne, Bernard Giraudeau se plait à mélanger les genres.
Le narrateur, que l’on reconnaîtra rapidement comme le comédien lui-même, écrit à une femme rêvée, fantasmée. A cette femme imaginaire, amie ou amante, confidente et partenaire, il écrit ces lettres comme un parchemin qui se déroule et d’où surgissent au fil des escales, l’Amérique du Sud,le Viet Nam, la Corée, la Thaïlande… Il raconte. Les hommes et femmes, singuliers, rencontrés, avec lesquels il fait un bout de chemin, ceux qu’il croise et accompagne, ceux qu’il aperçoit, brièvement, et dont il invente la vie, la douleur ou l’amour. Pourquoi écrit-il ? Pour parler, se confier, avoir au fil de ses voyages un être toujours présent à ses cotés ?
« Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirais-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pur être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sous la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez vous. Ce récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écrit pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, l « l’impermanence », ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère, et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. »
En guise de pause, le narrateur intercale régulièrement des souvenirs de théâtre, la douleur et la joie de se laisser envahir par un personnage, de sentir l’autre s’immiscer en soi, d’abord difficilement puis de plus en plus naturellement, jusqu’à ne faire plus qu’un. Et quand ce personnage est devenu part entière du narrateur (ou est-ce l’inverse, là réside en partie la grâce, la difficulté de ce métier), l’angoisse, la terreur indicible qui vous noue le ventre, vous broie les tripes avant chaque représentation pour vous laisser vidé, transi, après la représentation.
« J’aime le rideau ou vert sur le vide d’une salle pour être le meilleur acteur au monde. Je suis souvent très bon seul devant ma glace, mais seul sur une scène devant un théâtre vide, je suis le roi des planches. Je peux frotter l’archet sur toutes les cordes vocales, prendre la mesure de l’espace, être en parfaite harmonie et me préparer à un nouvel accord dès que la salle sera pleine. Une salle vide est un théâtre à marée basse. En pleine lumière ce sera autre chose et tu auras moins d’assurance, petit bonhomme. Je vole ces moments, ces émotions, et je m’approprie ces instants que nul autre ne vit avec moi. Je garde fertile ce long fragment de jouissance pour la représentation du soir, afin de donner cette dimension lors de la mise en vie du spectacle. Je veux sacraliser tout cela quand les trompettes de lumière éclatent sur la scène. Je crois que j’aime le théâtre. Je l’ai cru longtemps illusoire, mais il est acte poétique, acte de vie en pleine conscience. La vie est absolument, indéniablement sacrée. »
Il y a une grâce lumineuse dans l’écriture de Bernard Giraudeau. Son récit est plein de poésie et pourtant jamais il n’en rajoute, jamais il ne tombe dans un style grandiloquent et lourd. L’équilibre est fragile, ténu, mais toujours ciselé, toujours retenu. Probablement grâce à la sincérité qu’il met dans ses mots, à l’humilité que l’on y sent. Ce narrateur qui se confie à cette femme imaginée (comme on parle à un être qui, n’existant pas, ne vous jugera jamais et vous écoutera en toute simplicité et empathie) offre ces récits comme un cadeau spontané, une invitation à voyager avec lui et découvrir le monde au travers ses yeux. Parfois les récits deviennent lassants, je suis restée à terre à plusieurs reprises, m’enlisant dans ces histoires du bout du monde, car le ton prend parfois des allures de litanie. C’est le seul bémol que je mettrai au roman. En revanche, toutes les escales théâtrales m’ont touchée, Bernard Giraudeau invite les personnages qu’il a interprétés à faire partie du voyage, un autre voyage certes mais un éloignement quand même, une évasion dans un autre univers où le réel n’aura pas prise.
De l’amour et des voyages, du théâtre et de l’amour. Un beau roman, malgré quelques longueurs.
Cher amour, Bernard Giraudeau
Points, 303 pages, Mai 2010
Chronique également en ligne dans la rubrique "La toile en parle", sur le Cercle Points. Merci !
L'avis de Erzebeth : "Cher amourest un roman à la beauté sincère; et ses imperfections le rendent encore plus attachant, plus humain. C'est un roman qui donne envie d'ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure (un roman qui, accessoirement, donne très envie de visionner les documentaires tournés par Bernard Giraudeau), un roman qui pince et qui caresse à la fois".
Celui de Leiloona : "En somme, voici un récit de voyages mobiles et immobiles, l'ensemble illustrant une belle histoire d'amour. L'amour qui n'est autre qu'un transport amoureux aussi"
Et celui de Essel : "Toutefois, l'absence réelle d'intrigue, de véritable fil linéaire, conjugué à l'effet patchwork provoqué par ce mélange peuvent empêcher de se laisser totalement emporter par la lecture de ce nouveau texte".
06:00 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : voyage, théâtre, bernard giraudeau, femme imaginaire, lettres écrites



