25.06.2009

LE CINQUIEME EVANGILE – MICHEL FABER

Le monde du livre est en ébullition.

On a retrouvé enfoui dans un musée irakien, soigneusement caché dans une statue de femme enceinte, un manuscrit écrit en araméen. Theo Griepenkerl, universitaire et spécialiste de l'araméen, traduit le manuscrit : il s'agit des mémoires de Malchus, qui a accompagné le Christ jusqu'au Mont Golgotha, et a recueilli ses dernières paroles.faber.jpg

Le manuscrit est une bombe pour nombre de chrétiens de part le monde. Pour les musulmans et juifs aussi. Dan Brown peut aller se rhabiller avec son Da Vinci Code, en quelques semaines 28 millions d'exemplaires sont achetés par des hordes de lecteurs enflammés.

Bon. En fait, Theo est plutôt opportuniste et au fond de lui pas très convaincu de l'intérêt historique du journal de Malchus, qu'il trouve en fait « chiant, très chiant ». La minuscule maison d'édition qui édite le roman non plus, mais tous deux vont se trouver totalement dépassés par le succès et l'impact du manuscrit.

J'ai souvent ri à la lecture de ce nouveau roman de Michel Faber. Le ton est délicieusement ironique, satirique, et le petit monde de l'édition en prend pour son grade. Publier, vendre, faire vendre. Même des merdes s'il le faut, tant pis si l'on gruge le lecteur et tant mieux pour les ventes. Hilarant, aussi, le passage où Theo dévore les commentaires des internautes sur Amazon et se délecte des polémiques et âneries qui y sont déposées.

Le vague historien devient auteur à succès et prend la grosse tête. Il dépasse même Dan Brown, c'est dire (!).

En dehors de l'humour, ne pas s'attendre à une histoire crédible ou vraisemblable. J'ai peut-être regretté que l'histoire reste très superficielle et peu fouillée, et que le roman se termine quelque peu en « eau de boudin », mais il m'en reste un souvenir drôle, assez irrévérencieux et gentiment provocateur.

Sympathique, donc, divertissant, mais largement en dessous de « La rose pourpre et le lys » (avec lequel de toute façon il n'est comparable ni pour le style ni pour l 'histoire).

 

Le cinquième évangile, Michel Faber,

Editions de l'Olivier, 197 pages, juin 2009

 

L'avis de Cuné que je remercie pour le prêt.

 

 

 

15.06.2009

AU DELA DU MAL – SHANE STEVENS

C’est Cuné qui m’a alertée sur la sortie de ce roman paru en 1979 en Etats-Unis et enfin traduit en français. Moult hésitations, décision d’attendre sagement sa sortie poche, envie pressante de le lire, il a suffit d’une virée chez Gibert en compagnie de la dame pour le trouver et me décider.stevens.jpg

 

De quoi s’agit-il donc ? D’un roman qualifié comme un roman fondateur du thème du sérial killer, roman qui aurait initié le Silences des Agneaux ou le Dalhia noir, pour ne citer qu’eux.

 

Un sérial killer, nous en avons un. Thomas Bishop, dont l’enfance a été saccagée par une mère brutale, dérangée, qui confondait baisers et coups de fouet. Le père est une minable petit voleur qui n’a réussi qu’à se faire buter par ses propres complices lors d’un braquage raté. A moins que ce ne soit Caryl Chessman, violeur récidiviste, dont Sara Bishop prétend avoir été l’une de ses victimes. Un enfant brisé donc, qui se repaît de rêves d’immortalité et se croit le fils d’un héros assassiné par l’état (Chessman fut exécuté en 1960, après onze ans dans le couloir de la mort, et avoir fait l’objet de plusieurs débats contre la peine de mort : Chessman a été exécuté alors qu’il n’a jamais tué.  A noter que Caryl Chessman est un personnage réel, dont Shane Stevens se sert ici pour élaborer la base de son intrigue). Bishop s’évade de l’asile psychiatrique où il est enfermé après avoir tué sa mère à l’âge de 10 ans et entame une course folle à travers les Etats-Unis et commence son « œuvre » : il assassine et mutile toutes les femmes qui croisent sa route.

 

Pour le trouver, policiers, politiciens, journalistes (et notamment Adam Kenton, journaliste d’investigation qui se consacrera entièrement à Bishop), sans oublier la pègre, se lancent sur ses traces.

 

C’est à la fois glacial (le style est froid, détaché) et prenant. Après un début un tantinet longuet dans lequel l’enfance de Bishop est narrée, les bases de sa folie expliquées, sa fuite marque le début d’une partie plus rythmée dans laquelle nous apprenons à mieux connaître le tueur et les personnages qui le traquent. Stevens attaque la presse, vouée au sensationnalisme et dévoreuse de scoops, la politique et ses candidats au triomphe électoral (le sénateur Stoner) prompts à se jeter sur toute cause servant avant tout leurs propres intérêts, la pègre et ses ramifications avec la presse et la police ; un roman long, assez fouillé, d’une densité à la fois compacte et fluide (le tout se lit sans essoufflement). L’intrigue est bien bâtie (mais, en prêtant attention aux détails, on comprendra rapidement que, quelque part, un retournement se produira, et je dois dire que je ne vois pas le pourquoi de ce retournement. Je l’avais compris, je l’attendais, mais je ne vois pas son utilité si ce n’est celle de susciter des questions et ne pas totalement fermer le roman (avait-il l’intention d’en écrire une suite ?)) ; l’intérêt ne faiblit pas (il y a quand même quelques longueurs) et à aucun moment je n’ai voulu abandonner ma lecture. Quant à la fin proprement dite du tueur... eh bien, je ne la trouve guère originale, voire carrément banale et facile.

 

Au final, malgré les indéniables qualités du roman, je reste légèrement sur ma faim. J’attendais, je l’avoue, les mêmes émotions qu’ont suscité en moi « De sang froid » (dont on peut rapprocher ici le style plutôt froid et analytique) ou « Le silence des agneaux » (qui rappellera quant à lui la traque d’un serial killer particulièrement intelligent et démoniaque). Mais, avec ces deux là, j'ai passé des nuits blanches : d'admiration avec Capote, d'angoisse et de tremblements inextinguibles avec Harris. Ici, seule la curiosité pour un travail bien fait, certes, mais pas "ébouriffant" m'a poussée à aller jusqu'au bout.

 

 

Définitivement, ma préférence va à Capote et Harris, pourtant totalement différents l’un de l’autre, mais bien plus passionnants.

 

 

 

Au-delà du mal, Shane Stevens

Sonatine, 760 pages, mars 2009

 

 

Quelques informations sur Caryl Chessman (merci Bladelor !) :

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&a...

 

http://www.13emerue.fr/dossiers/affaire-caryl-chessman/3....

 

04.06.2009

LITTLE BIRD – CRAIG JOHNSON

Après la série William G. Tapply, son personnage récurrent Stoney Calhoun et ses paysages somptueux du Maine, voici chez Gallmeister un nouveau Nature Writing Polar. littlebird.jpg

 

Ici, ce n’est pas un pêcheur énigmatique et charismatique que nous accompagnons dans les magnifiques paysages du Maine mais Walter Longmire, le shérif du comté de Absakora, dans le Wyoming. Un jeune homme est assassiné alors qu’il terminait une peine de prison avec sursis après le viol collectif de Melissa Little Bird, une jeune Indienne. Walter, assisté de Vic, son adjointe, de son ami Henry Little Bird, patron du bar local et oncle de Melissa, songent à une vengeance et partent à la recherche des trois comparses de Cody Pritchard, le jeune homme assassiné. Pour les sauver. Ou pour les arrêter ?

 

 

Je suis décidément admirative de ces auteurs qui manient avec brio une intrigue particulièrement bien ficelée (Johnson est très habile pour distiller tout au long des 400 pages différents indices ou chausse-trappes qui feront soupçonner au lecteur plusieurs coupables possibles) et situent leur roman dans une nature exceptionnelle, décrite dans un style élégant mais jamais surchargé. Outre ces qualités là, nous avons ici un personnage principal (que l’on retrouvera dans d’autres enquêtes, l’auteur en a écrit quatre), un veuf un peu bourru, un peu inbibé par la bière mais bougrement sympathique. Les dialogues sont percutants, avec cet humour distancié qui l’air de rien, paf, fait souvent rire au détour d’une phrase ou d’une réplique ; ajoutez une culture et quelques croyances  amérindiennes savamment décrites, des personnages tous bien croqués, les montagnes du Wyoming en plein blizzard, quelques canettes de bière, un grand thermos de café chaud pour compenser le froid glacial, une intrigue très bien ficelée, toujours crédible et jamais lassante, le tout fait un polar très bien réussi.

 

Amateurs de Tapply ou de Nature Writing, Little Bird ne devrait pas vous déplaire !

 

 

Little Bird, Craig Johnson

Gallmeister Collection Noire, 416 pages, mai 2009

 

 

 

L’avis de Moisson Noire

25.05.2009

ENVOYEZ LES COULEURS – DONALD WESTLAKE

Donald Westlake est connu pour ses policiers et surtout pour son héros gentleman cambrioleur et surtout looser, John westlake.jpgDortmunder. Ici, bien que publié chez  Rivages/Thriller, c’est un Westlake d’une toute autre veine que nous découvrons en suivant les aventures d’Oliver Abott, jeune professeur d’anglais.

 

Oliver, petit bourgeois blanc et bon fils de famille, prend ses fonctions de professeur dans le collège de Schuyler Colfax, à New York. Ce poste, il en a rêvé toute sa vie. Ou plutôt, il a seulement adhéré à la tradition familiale qui veut que les hommes de sa famille enseignent à Colfax et en deviennent le directeur après quelques années. Oliver, donc, entre à Colfax sans se poser de questions, ni sur son avenir, ni sur sa réelle vocation. Mais voilà que le jour de arrivée, les élèves se mettent en grève. En grève parce que, à Colfax, Oliver a pris la place d’un professeur noir, que 87 % des élèves sont noirs, et que ce népotisme irrite sacrément la communauté noire du quartier. Nous sommes dans les années 60 et le racisme est omniprésent. La situation va s’envenimer, le jeune homme tomber amoureux d’une enseignante noire, les clans se former : la guéguerre peut commencer.

 

Nous allons donc suivre ce candide  je serais plutôt du type bouchon, je me laisse flotter, je dérive très lentement, tout peinard au fil de l’existence »), totalement dépassé une situation qu’il a du mal à comprendre, épaulé par une jeune femme pleine d’idéaux. Le père est un imbécile de première, aveugle et prétentieux (« je me moque du nom qu’ils se donnent, ce n’est pas une communauté, c’est de la racaille »), la mère prépare des citronnades pour tous les manifestants, noirs ou blancs, tous sont entourés d’une galerie de personnages croqués avec beaucoup de malice et une formidable acuité.

 

Des allures de vaudeville, des situations burlesques et des personnages à la fois attachants et irritants, Envoyez les couleurs, titille avec malice pas mal de petit travers, de préjugés stupides, de comportements abjects. Petits racismes ordinaires, communautarisme aveugle, lâchetés et faiblesses, le tout servi sous couvert d’une jolie comédie romantique avec amour, désamour, jalousies, ruptures et retrouvailles. Et toujours cet humour cocasse, distillé l’air de rien, taquin, moqueur et toujours bien vu.

 

J’adore Westlake. De plus en plus.

 

 

Donald Westlake, Envoyez les couleurs

Rivages/Thriller, 336 pages, janvier 2009

 

 (un petit reproche à Rivages/Thriller ? Beaucoup de coquilles quand même)

 

 

Pour Jean-Marc Laherrère, c’est une « comédie à la Capra », tout à fait d’accord !

 

 

18.05.2009

LA VOIX DU COUTEAU – PATRICK NESS

Dans un mois, Todd aura treize ans. Il deviendra un homme, conformément aux lois de Prentissville, Nouveau Monde, une planète colonisée par les humains. Sur Nouveau Monde, les humains peuvent entendre le Bruit, les pensées des autres : elles se superposent, se chevauchent. Et ce Bruit est devenu un vacarme incessant avec lequel les hommes ont appris à vivre. Les femmes, elles, ont disparu de Prentisville, décimées par un virus à l'arrivée sur Nouveau Monde. Alors que couteau.jpgTodd se promène dans les Marais, il découvre un lieu où le Bruit s’estompe jusqu’à disparaître totalement. Cette découverte sera à l’origine de sa fuite : son père adoptif lui confie quelques affaires, un couteau, le journal de sa mère et lui ordonne de fuir Prentisville, le plus vite possible, le plus loin possible. Todd s’échappe, avec son fidèle chien Manchee (les animaux parlent sur Nouveau Monde) et découvre, avec stupéfaction, une jeune fille, Viola. Une fille ? Sur Nouveau Monde ?

 

Fichtre, quelle agréable trouvaille ce roman jeunesse ! Quelle trouvaille pour moi qui ne suis pas une habituée du genre et encore moins fan de science fiction ! Mais ici, la science fiction est de toute façon très légèrement présente, jamais pesante. On n’est pas sur Terre, d’accord, nous croiserons quelques créatures non humaines (les Spackles, anciens habitants de Nouveau Monde), mais tout reste parfaitement accessible et lisible pour une réfractaire comme moi, même s’il m’a fallu quelques pages pour m’habituer à la syntaxe grammaticale parfois défaillissante et aux fautes d’otorgrafes de Todd : il est le narrateur de l’histoire.

 

Nous allons donc suivre ce jeune garçon dans sa fuite affolée, comprendre peu à peu, avec lui, comment les hommes ont colonisé cette planète, leur volonté initiale de créer un Nouveau Monde sur de nouvelles bases Quand cherche-t-on un nouvel endroit pour vivre ? Quand l’endroit où tu vis, c’est plus la peine d’y rester. Vieux Monde c’est dégoûtant, violent et surpeuplé. Ca se déchiraille en plein de morceaux avec des gens qui se détestent et s’entreptripent, et personne n’est heureux tant que tout le monde n’est pas malheureux à  mourir. En tout cas, c’était comme ça avant. »). Mais les hommes sont ce qu’ils sont et ne restent pas toujours bienveillants…

 

Todd et Viola tentent d’échapper à des hommes (re)devenus barbares : ils ont sombré dans un obscurantisme primaire. Les fugitifs rencontrent d’autres colonies bâties selon des préceptes différents de Prentisville, et, tout au long de cette fuite, nous voilà plongés dans un très bon roman jeunesse, roman d’initiation (Todd doit devenir un homme et  nous comprendrons ce que Homme veut dire dans la bouche des habitants de Prentisville), un roman porteur de valeurs de tolérance et respect entre individus (nous croiserons quelques Spakles et comprendrons comment ils ont été colonisés et souvent décimés), des valeurs d’amitié, de fidélité, de liberté de choix et d’affranchissement de l’individu de toute sorte de fanatisme. Le tout se lisant avec avidité, le suspens est entier et terriblement bien ficelé, et la fin ne donne qu’une envie, que la suite paraisse bientôt, « La voix du couteau » étant le premier volet d’une trilogie « Chaos en marche ».

 

Prix Guardian 2008, Booktrust Teenage Prize 2008.

 

 

La voix du couteau, Patrick Ness

Gallimard Jeunesse, 440 pages, avril 2009

 

Les avis de Lily, Cathulu, Fashion, Lael, Hambre,

 

15.05.2009

ONZE HISTOIRES DE SOLITUDE – RICHARD YATES

Onze histoires de solitudes, onze histoires de tristesse ou d’isolement, onze façons d’être délaissé, sur la carreau d’une société ou de s’enfermer sur soi, Richard Yates promène dans ces nouvelles son regard attendri et lucide sur la middle-classe américaine des années 50-60.

 

yates.jpgCe sont onze solitudes que nous propose ces petites histoires douces amères. Des histoires d’enfance : un petit garçon dans une nouvelle école, isolé par ses camarades parce que différent, qui souffre de la cruauté involontaire des autres enfants (« Docteur Jeu de Quilles », pleine de tendresse), des petites jalousies et envies dans une autre école, pour une maîtresse plus jolie, plus enviée, mâtinées de honte et de petites lâchetés enfantines (« Une petite fête pour Noël »).

 

Des histoires de femmes : la honte et la douleur d’une jeune femme, condamnée à rendre visite à son mari tuberculeux une fois par semaine, qui voit sa jeunesse lui filer entre les doigts et culpabilise de tromper ce mari devenu un poids (« Absolument sans douleur »)

 

Des histoires de couple : un jeune couple qui se marie par conformisme et tait cette petite voix moqueuse qui lui susurre de ne pas le faire (« Tout le bonheur du monde »).

 

Et puis il y a des hommes, jeunes ou vieux, prêts à bêler avec des idiots pour ne pas rester seuls, dépendants du regard d’autrui, empêtrés dans leurs illusions, qui laissent exploser leurs frustrations ou leurs colères (« Le mitrailleur » « Un pianiste de jazz formidable ») d’autres hommes enfermés dans leurs convictions, emplis de certitudes, sourds aux conseils des autres (« Contre le requins », « Les bâtisseurs » (certainement ma préférée)), des vieux malades qui unissent leurs solitudes dans un hôpital (« Fini l’an ‘ieux, ‘ive l’an neuf », très réussie).

 

 

Bref, des êtres maladroits, tristes, amers, des laissés pour compte ou des loosers, des personnages ordinaires, avec leurs failles et leurs désirs de réussir, de rentrer dans la norme. Ce recueil est différent de « la fenêtre panoramique », les sentiments et frustrations n’y sont pas finement distillées et décomposés. Ici, onze fenêtres s’entrouvrent et se referment sur des pans de vie américains.

 

 

 

Onze histoires de solitude, Richard Yates

Pavillon poche, 364 pages – Mai 2009

 

 

 

Pour les anglophones, les curieux, les patients (40 mn) Richard Yates lit ici la nouvelle « The best of everything » (tout le bonheur du monde) (cliquez sur Audio of Yates reading « the best of everything »).

12.05.2009

CE QUI ETAIT PERDU – CATHERINE O’FLYNN

Kate est une petite fille qui préfère jouer aux détectives plutôt qu’à la poupée. Elle observe, étudie, surveille, les activités des oflynn.jpgpassants dans un centre commercial près de chez elle, aidée par son fidèle assistant, Mickey l’ours en peluche. Un jour, Kate disparaît.

 

Vingt ans plus tard, dans le même centre commercial, Kurt, l’agent de sécurité, aperçoit sur les bandes vidéos la silhouette d’une fillette. Lisa, une disquaire, trouve un ours en peluche dans une partie réservée au personnel.

 

 

Nous suivons donc Kate dans la première partie du roman : comme elle est touchante, cette petite fille, innocente et naïve qui s’évade à travers ses enquêtes ! Le ton est particulièrement juste, et, le regard innocent de Kate nous sert à observer cette bourgade d’Angleterre dont les petits commerçants sont en train d’étouffer face au gigantesque centre commercial. Les mentalités sont étriquées, les perspectives d’avenir tout autant.

 

Dans la seconde partie, nous voilà dans les coulisses du centre commercial, devenu un monstre d’inhumanité, paradis du dimanche pour travailleurs éreintés. Kurt, Lisa, et les autres employés du centre vivent, mangent et dorment pour le centre. Intéressant, édifiant, mais moins touchant pour moi. Un rythme peut-être qui se ralentit, une atmosphère à la fois pesante et monotone. Sans m’y ennuyer, j’ai lu cette seconde partie avec un certain manque d’entrain. Quand nous retournons en 1984 sur la fin et apprenons enfin ce qui est arrivé, on ne peut qu’être émue… même si on s’attendait à autre chose.

 

L’avis de Cathulu que je remercie pour le prêt.

 

 

Ce qui était perdu, Catherine O'Flynn - Editions Jacqueline Chambon, 341 pages, mars 2009

 

04.05.2009

PIERRES DE MEMOIRE – KATE O’RIORDAN

Nell, 48 ans, vit à Paris où elle est œnologue. L’Irlande, elle n’y est pas retournée depuis longtemps, depuis ce jour où elle en est oriordan.jpgpartie, enceinte, à 16 ans. De temps en temps, brièvement, furtivement, Ali, sa fille, et Grace, sa petite-fille, lui rendent visite à Paris. Un soir, un voisin l’appelle et lui demande de rentrer : Ali va mal.

 

Nell retourne auprès de sa fille, qui a repris le pub familial après le décès d’Agnès, la mère de Nell. Le quotidien d’Ali, ancienne héroïnomane, oscille entre sourires et larmes, grâce et crasse ; sa fille est couverte de puces et de poux, Nick son mari est malade, les chats ont envahi la maison. Un jeune homme, Adam, occupe une caravane sur le terrain adjacent et semble manipuler Ali.

 

Voilà un joli roman, où l’on apprendra peu à peu comment la vie de Nell a été brisée, comment ces failles ont lentement fissuré jusqu’à la vie de ses proches. C’est agréable, et doux, une histoire d’amour maternel et familial. Une famille où quatre femmes se suivent et se ressemblent un peu, où les larmes et les regrets ont remplacé les sourires et les mots. Kate O’Riordan effleure très bien ces instants où un mot de plus peut briser à jamais des relations déjà trop distendues, ces moments émouvants où l’on se réfugie dans le silence pour épargner l’autre, où l’on a peur de parler, peur de dire, peur de se dire.

 

Une histoire toute en douceur et en non-dits, en mots chuchotés et en regrets murmurés.

 

Touchant.

 

 

Pierres de mémoire, Kate O’Riordan – Editions Joelle Losfeld 347 pages

 

Cathulu a aimé.

30.04.2009

LE PRINCE DES MAREES – PAT CONROY

" L’histoire de ma famille était une histoire d’eau salée, de bateaux et de crevettes, de larmes et de tempêtes ».

 

L’histoire de la famille Wingo est bien tout ça. C’est une histoire à la fois triste et joyeuse, amère et mélancolique, douce et rude. Elle arrache des sourires et des larmes.

Quand Tom Wingo apprend que sa sœur jumelle Savannah vient encore de se tailler les veines, il se rend à New York pour conroy.jpgrencontrer la psychiatre de Savannah. Les souvenirs affluent et nous font pénétrer au sein de la famille Wingo : le père est brutal, la mère manipulatrice, les trois enfants, Luke, Tom et Savannah, tentent de se construire envers et contre tout, se serrant corps et âmes les uns contre les autres.

Savannah est le poète de la famille, celle qui transfuse ses poèmes de toute la douleur amoncelée : « De puis sa plus tendre enfance, Savannah avait été désignée pour porter le poids de la psychose accumulée dans la famille. Sa lumineuse sensibilité la livrait à la violence et au ressentiment de toute la maison et nous faisions d’elle le réservoir où s’accumulait l’amertume d’une chronique à l’acide ». Luke, lui, est l’homme fort, celui qui porte ses frères et sœurs, leur modèle, leur roc : « à cause de sa force gigantesque, il y avait quelque chose d’indestructible dans sa présence. Il avait l’âme d’une forteresse et des yeux qui scrutaient le monde par de trop longues meurtrières… Ses blessures étaient toutes intérieures et je me demandais s’il aurait à faire un jour le compte de ses plaies ». Quant à Tom, notre narrateur, il camoufle dans une normalité apparente les faiblesses et les souffrances qu’il préfère oublier : « « Quel était mon rôle, et recelait-il des éléments de grandeur et de ruine ?... J’étais l’enfant équilibré, réquisitionné pour ses qualités de meneur, son sang-froid sous la mitraille, sa stabilité. J’étais le pays neutre, la Suisse familiale. Symbole de la vertu, je rendais hommage à la figure d’enfant irréprochable que mes parents avaient toujours désirée. »

Au fil des rencontres avec la psychiatre de Savannah, Susan Lowenstein, Tom se raconte et raconte : le Sud, la pêche, une famille où violence et rires se confondent et se succèdent. A force d’humour, les enfants tentent de combler les brèches « Nous rions quand la douleur se fait trop forte, nous rions quand la pitié  de l’humaine condition devient trop pitoyable. Nous rions quand il n’y a rien d’autre à faire ».

Susan Lowenstein conduira Tom à parler, parler encore et dire ce qu’il ne peut pas « Vous m’avez raconté toutes ces histoires, vous ne m’avez pas raconté celles qui comptent vraiment. Vous m’avez servi l’histoire de votre famille telle que vous aimeriez vous en souvenir et la conserver. Le grand père haut en couleur, la grand-mère complètement extravagante. Un papa un peu bizarre qui battait tout le monde quand il était soûl, mais une maman qui était une vraie princesse et dont l’amour assurait la cohérence de la famille. ». Alors Tom va plus loin, plus profondément dans la mémoire, et exhibe lentement, péniblement, les souvenirs soigneusement enfouis. De la douleur, de l’amour, du secret, d’une mère effroyable qui aime et détruit à la fois, d’un père incapable de mener sa famille, d’un tigre apprivoisé et de démons humains et irréels, le récit de Tom devient un fleuve qui vous entraîne dans un long voyage d’où l’on ressort à la fois épuisé et émerveillé.

Histoires de famille, de racisme ordinaire et puant, de snobismes pitoyables et pathétiques, histoires du Sud et de New-Yorkais tourmentés, je pourrais citer des phrases et des phrases, j’ai noté, annoté, recopié plusieurs passages. Je préfère vous inciter à la lire, pour plonger par vous-même dans cette superbe histoire où l’humour soulage les brûlures, où la douceur de l’amour fraternel atténue l’horreur.

« Notre vie dans la maison au bord du fleuve avait été dangereuse et nocive, pourtant nous nous accordions à lui trouver des aspects merveilleux.  Elle avait donné en tous cas des enfants extraordinaire et vaguement étranges. Notre maison avait été un terreau pour la folie, la poésie, le courage et une loyauté à toute épreuve. ».

 

Le prince des Marées, Pat Conroy – Pocket 1070 pages

Les avis de Cuné (celle par qui tout est arrivé), Karine, Virginie, Fashion, So, Laetitia, Lily.

23.04.2009

L’OMBRE EN FUITE – RICHARD POWERS

S’évader, sortir du trou et partir pour un autre univers, un univers rêvé, imaginé, métaphorique ou virtuel, voici que nous propose Richard Powers dans l’Ombre en fuite (écrit en 2000 et traduit aujourd'hui en français).powers.jpg

Adie, son domaine, c’est l’Art. Peintre en mal de reconnaissance et d'argent, elle rejoint l’équipe de Realization Lab en tant que graphiste. Sa tâche : apporter ses talents au nouveau programme de réalité virtuelle, la « Caverne », un univers entièrement virtuel, dans lequel elle pourra remodeler, refondre, recomposer les œuvres d’artistes reconnus (notamment deux de Rousseau) pour refondre un monde totalement irréel dans lequel  les joueurs pourront évoluer dans une réalité parallèle.

Taimur Martin, lui, est professeur d’anglais à Beyrouth (nous sommes dans les années 1980). Il est enlevé par un groupuscule armé et enfermé plusieurs années dans une cellule. Pendant sa captivité, Taimur se raccrochera à ses souvenirs, à ses pensées,  à une réalité subjective, pour tenter de raison garder.

Deux univers, donc, deux réalités qui se confrontent et se racontent dans ce roman. D’un coté Adie et ses amis programmeurs, informaticiens, graphistes, s’embarquent dans un projet hors normes, se consacrent à la création d’un univers virtuel basé sur la réalité (œuvres d’arts, réalités socio-économiques) pour mettre un point un programme de « seconde vie » totalement parallèle. Ce programme prend peu à peu le dessus sur leurs propres vies.

Alors qu’Adie crée une réalité virtuelle, vouée à demain et s’ancrant dans le futur, Taimur tente de ne pas sombrer, s’accroche à son imaginaire, convoque son passé, sa mémoire, pour ne pas sombrer dans la folie. Et c’est cette partie du récit à laquelle j’ai succombé, ces pages consacrées à un homme qui se forge peu à peu une autre réalité, un autre monde auquel il se raccroche.

A travers ces deux mondes parallèles, ces deux chambres/ cellules (dont l'objectif est commun : pour l'une créer un environnement secondaire qui supplante la réalité, pour l'autre, recréer un vie qui n'existe plus en dehors de ses quatre murs), Richard Powers propose de nombreuses réflexions sur l’art, l’évolution du monde, les puissances économiques et/ou guerrières, et sur la capacité humaine (la nécessité) de recréer un univers, une réalité à laquelle se raccrocher. Autant tout ce qui touche la « Caverne » ne m’a pas particulièrement touchée (même si les différentes parties révèlent parfois des propos passionnants), autant l’histoire de Taimur m’a complètement emballée. Celui-là,  je l’ai accompagné, j’y suis restée arrimée, ai éprouvé les mêmes manques, les mêmes désirs, les mêmes poussées de fièvre et les mêmes demandes me sont venues aux lèvres.

La langue de Richard Powers est précise, érudite, extrêmement documentée, elle se lit avec plaisir et coule naturellement, bien que parfois embuée de réflexions auxquelles il est difficile de s’accrocher.

Au final, un roman qui m’a plu à moitié, pourrait-on dire : Adie et la « Caverne » ne m’ont pas touchée, Taimur m’a étonnée, embarquée, rivée à lui.

 

L’ombre en fuite, Richard Powers – Cherche Midi, lot 49, 431 pages

 

Les avis de Cuné, Keisha, Anna Blume et Leiloona.

 

Extraits :

P254

« En l’absence de livre, vous vous fabriquez le votre. Vous ressuscitez celui que vous avez toujours préféré. Les détails vous reviennent en bloc, par paquets grenus. L’exercice se parfait avec le temps. Vous vous adossez au mur, aussi loin du radiateur que le permet votre bout de chaîne. Glacé de torpeur tout l »hiver, le métal revient maintenant à lui, impatient d’ajouter ses joules à l’enfer de l’été. Vous fermez les yeux, et, par la force de votre volonté, vous vous transportez sous un autre climat. Le volume prend corps dans vos mains, vous sentez son poids, le soupez, éprouvez la résistance de la reliure. Sans relâche, vous manipulez ce trésor, en arrêtez les moindres détails, jusqu’aux insignes de l’éditeur sur le dos de l’ouvrage. Derrière vos paupières closes, vous examinez la couverture et l’illustration. Lisez les blurbs sur la quatrième, l’accroche, l’ISBN, tous ces précieux repères que vous gaspilliez avec une telle prodigalité du temps où vous pouviez vous permettre de les dilapider.

Une à une, les pages liminaire glissent sous vos doigts sentinelles. Jouer avec la raideur du papier peut suffire à dissiper quelques heures, avant la première ligne principale. Lord Jim, annoncent au public sentencieux, dont vous êtes l’unique représentant, les caractères gras en quarante-quatre points de la police Garamond. Et puis de nouveau – superflu, merveilleux – en trente-six points, sur le folio suivant. Ou bien : Les grandes espérances. A elles seules, chacune des lettres au menu tient lieu de banquet où vous pourriez passer l’éternité à manger gratis. Vous parvenez à l’incipit, nouveau départ de tous les possibles. Modeste dans son infinitude, la phrase salue, fait son entrée au centre de la première page de droite. Vous vous calez contre le mur du paradis, votre oreiller. Vous vous transformez en instrument passif….. Comme je m’appelle Philip…. Non. Comme le nom de famille de mon père était Pirrip, c’est sous le nom de Pip que je me désignai….. Vous reconnaissez l’orphelin des bas quartiers venu tracer son sillon dans un monde d’indifférence… 

P 303

« Qu’est ce que tu y trouves, dans ces livres. Qu’est ce que tu y apprends ?

Comment lui expliquer ? Dans l’urgence de chaque page, dans chaque livre né du besoin de l’homme, aussi insipide aussi puéril, futile ou faux soit-il, au moins une phrase de l’écrivain dépasse l’auteur, une phrase qui s’affranchit de ses fixations pesantes et mortes, délaisse sa prose de plomb, une phrase qui se souvient du prisonnier dans sa cellule, bouclé dans le néant, victime des échecs partagés du monde, et qui supplie qu’on lui donne la lecture. « J’y apprends, j’y apprends à ne plus être moi. Pendant une heure. Un jour. On me lamine, Mohamed. J’ai besoin d’un endroit où aller. De quelque chose à penser. Quelqu’un d’autre, autre part… »

« Il y a un proverbe de chez nous. Tout dans la vie est imagination. Mais en fait, c’est la réalité. Celui qui le sait n’a plus besoin de rien. »

 

 

 

 

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