15.05.2008
HISTOIRE DE REUSSIR – RUSSELL BANKS
Vous ai-je déjà dit que j’aime Russell Banks ? Oui, quand j’ai parlé de « De beaux lendemains » ? De façon plus mitigée avec « La réserve » ?
OK. J’avoue, son dernier roman m’a laissée sur ma faim. Mais je sentais bien qu’entre lui et moi, il y a avait quelque chose. Ce petit truc qui fait que vous sentez, que vous devinez, qu’un auteur va vous embarquer dans ses mots, dans ses histoires, dans ses récits, et que vous n’aurez cesse d’en lire davantage.
Troisième essai, donc et avantage Banks.
"Histoire de réussir" est un recueil de neuf nouvelles. Dans la plupart d’entre elles nous retrouvons les mêmes personnages, à quelques années d’écart.
Tout commence par le récit de Earl, 12 ans. Son père est parti, abandonnant femme et enfants et les laissant de débrouiller avec leur misère et leurs problèmes. Earl, devenu l’homme de la famille, inscrit sa mère à Reine d’un jour, une émission de télévision où des femmes viennent plaider leur cause, leur détresse, leur dénuement et les soumettre à l’applaudimètre du public. La malheureuse la plus applaudie gagnera un lave-vaisselle, ou un réfrigérateur…
Voilà le rêve américain, le rêve d’une Amérique profonde, pauvre et les chimères auxquelles elle s’accroche et qui sont ses seuls repères.
Au fil des nouvelles, nous suivrons Earl, qui tente d’échapper à l’échec social promis par son milieu, sa famille et sa culture.
Il y a les mensonges, que l’on se raconte et raconte à ses enfants pour embellir le quotidien et remodeler inconsciemment son passé, en édulcorer le sordide. Il y a les ambitions déçues, les illusions perdues d’un gamin admis à l’Ivy League mais qui ne peut se fondre dans le moule trop lisse et rutilant pour qu’il y trouve sa place. Il y a le renoncement d’une population à croire en la justice et qui érige en héros quelques justiciers qui deviendront bourreaux à leur tour, en toute impunité. Il y a des mariages ratés, rongés par le quotidien, des échecs involontaires, des innocences qui cèdent la place au fatalisme et la résignation.
Quelques nouvelles sont sans rapport avec Earl et sa famille. Mais n’en sont pas moins riches de contenu, brillantes. « Le poisson » est une nouvelle étonnante, truculente, sur la capacité qu’ont les hommes à détruire eux même leurs propres ressources, briser eux-mêmes leurs propres rêves. « Histoires d’enfants » est un récit acerbe sur les rapports parents-enfants, constat amer et lucide de la déchéance et la chute des valeurs morales et familiales.
Alcool, adultère, échecs, misère, solitude. Peut-on s’en sortir ? A quel prix ? Il me serait difficile de dire quel constat en tirer. Oui, on peut essayer de se construire une vie, un avenir, un futur différent. Mais les séquelles sont trop importantes pour en être à jamais libéré.
J’en redemande, donc.
Cuné l'a lu.
06:07 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne, Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
12.05.2008
LE CONTRAT – DONALD WESTLAKE
Imaginez un écrivain célèbre, riche, dont les livres caracolent en tête des ventes depuis plusieurs années. Mais là, il sèche. Inspiration zéro, son éditeur s’impatiente. C’est Brice Proctorr.
Imaginez un autre écrivain, sur la pente descendante. Les ventes de ses livres baissent, du coup son éditeur l’a lâché. Il a un roman, mais personne ne veut le publier. Pas assez bankable. C’est Wayne Prentice.
Alors Brice a une idée. Il publiera le roman de Wayne, sous son nom à lui et ils partageront les bénéfices. Wayne accepte.
Mais Brice pose une condition : Wayne doit tuer la femme de Brice, Lucie. Parce que leur divorce va lui coûter cher, beaucoup trop cher…
Voici une histoire plutôt sombre dont je me suis délectée. C’est noir, c’est gris, c’est captivant. Outre le meurtre, car meurtre il y aura, le portrait de ces deux écrivains, de leurs difficultés à écrire ou se faire publier, leur rapport à la création, à l’inspiration, aux intrigues qu’ils imaginent est décrit d’excellente manière.
Et puis il y a leur meurtre et ses répercussions qui seront tout sauf celles auxquelles ils s'attendaient. La capacité de l’un à oublier, faire avec, dépasser l’acte commis, irrémédiable en endossant une autre vie, et l’impossibilité pour l’autre d’oublier, de faire face à ce qu’il a fait, de se défaire d'un souvenir.
Des personnages troubles, délicieusement perturbés, ou surprenants (la femme de Wayne, Suzan, notamment est truculente de noirceur placide), un monde où le paraître est primordial, un auteur qui s’enfonce peu à peu dans un abîme de folie dont il ne pourra sortir. Mmm, délicieux donc, même si la fin traîne un peu, même si elle se devine aisément, on dit chapeau, parce que c’est du bon boulot.
06:37 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
08.05.2008
POURQUOI J'AI MANGE MON PERE – ROY LEWIS
Edouard est un pithécanthrope. Il vit en Afrique et dirige sa horde avec poigne. Edouard est aussi un savant fou. Il aime à découvrir, rechercher, trouver, imaginer des procédés nouveaux, innovants. Son but ? Faire évoluer l’espèce. Passer du singe à l’homme, en somme.
Ah, mes amis, quel bonheur que cette lecture ! D’abord, il y un humour savoureux. Tour à tour burlesque, loufoque, féroce, le ton réjouissant et les dialogues parfois totalement déjantés accompagnent des situations qui, sous des abords cocasses, forment une esquisse perspicace sur la façon de l’homme a su et voulu évoluer. Et continuera à le vouloir.
Puis, au-delà de la farce décalée que propose Roy Lewis, il y a aussi et surtout un excellent portrait de l’Homo Erectus, en route pour devenir l’Homo Sapiens.
Edouard incarne le progrès, le désir de l’homme de s’élever, de s’extraire de sa condition pour aller sans cesse de l’avant. Humaniste visionnaire, il exhorte sa horde à se défaire de ses habitudes ancestrales pour quitter sa condition encore trop simiesque, nonobstant les danger encourus.
L’oncle Vania est l’écolo réactionnaire de la bande. Totalement réfractaire au progrès, il prône le retour à la nature (« Back to the trees ! ») et s’enflamme dans des discours totalement rétrogrades en dénigrant les inventions d’Edouard (ce qui ne l’empêche pas de savourer les cotes d’éléphant rôties une fois que son frère a réussi à faire du feu et inventé la cuisson des aliments). Réfractaire, donc, mais… humain, lui aussi, fichtrement humain.
Ernest, le penseur-intello (et narrateur de l’histoire), Tobie, Oswald, Alex, chacun des enfants d’Edouard va incarner des modes de pensée et d’évolution, largement encouragés par leur père : philosophie, art figuratif, élevage,...
Les femmes, elles, loin de se complaire dans leur rôle de compagne d’homme des cavernes, sont peut-être celles qui gouvernent en douce, se jouant des hommes et les manipulant, qui pour obtenir une caverne plus grande, plus confortable, qui pour séduire, qui pour jacasser, bavarder…
Au-delà de la farce, donc, voici un roman métaphorique sur l’Homme, son rapport aux progrès scientifiques, sociaux, artistiques, politiques. Des questions sur la science et son utilisation, le partage des ressources, la cohabitation avec des espèces différentes, et un constat : pour évoluer, s’affranchir, il faut bien finir par « tuer le père ». Est-ce le prix à payer ?
Un roman à lire, à savourer, déguster, parce que c'est un régal !
Elles l'ont lu : Cuné, Papillon, Kali, Majinissa
06:56 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
06.05.2008
SHOES ADDICTS – BETH HARBISON
Vous avez déjà craqué pour une énième paire de souliers, alors que votre penderie peine à contenir les dizaines de boites rectangulaires qui abritent vos trésors ? Vous avez déjà dégainé votre carte de crédit sachant pertinemment que ces escarpins (bottes) (sandales) (mules) étaient une dépense inutile, futile, exagérée, inconsidérée ?
Non ? Alors vous n’êtes pas comme Lorna, Hélène et Sandra. Ces trois « shoes addicts » sont accro aux souliers. Manolo, Patrick, Christian, Jimmy sont des noms qui les rendent hystériques. Et ce ne sont pas des amants potentiels. Juste des chausseurs.
Et quand on est shoes addict, c’est comme quand on est accro au jeu, au shopping, à l’alcool ou à la drogue : on ne peut pas se contrôler et on se retrouve vite dans la panade, avec compte dans le rouge, culpabilité, honte, regrets… et de gros problèmes.
Ces trois accros à l’odeur du cuir, à la finesse d’une bride, à la courbe délicate d’un talon ou au galbé d’une sandale vont se rencontrer au cours d’une soirée troc organisée par Lorna. Elles seront rejointes par Joss, candide en matière de soulier mais désireuse d’échapper à sa patronne hystérique… Elles vont y partager leurs pulsions, leurs envies, leurs souliers, et y découvrir, surtout, un bien qu’elles ne possèdent pas encore : l’amitié.
Bon, disons le tout de suite, c’est de la chick lit plutôt moyenne. Le style est parfois consternant, parfois drôle, quelquefois touchant, l’énumération de marques de luxe carrément lassante. Je préfère qu’on décrive le sublime d’une paire de sandales plutôt que l’on cite sa marque sans évoquer l’exquise délicatesse de ces créations et la sensation délicieuse qu'elles peuvent procurer.
Bref. Au point de vue style, moyen donc. L’intrigue, elle, ne casse pas trois pattes à un canard non plus. Quatre nanas mal dans leur peau, une femme de sénateur trompée qui vole en dans les magasins, une opératrice de téléphone rose agoraphobe, une dépressive chronique dont le compte en banque atteint les mêmes profondeurs abyssales que son moral, une jeune baby sitter exploitée. Quatre héroïnes, comme dans les scenarii qui marchent : Sex and the City, Desperate Housewives… De beaux clichés, donc.
Mais, et il y a un "mais" je trouve, c’est distrayant. Distrayant parce que, en tant que femme, il y a forcément quelques résonances, aussi minimes soient-elles, qui poindront dans nos mémoires. On a pas forcément craqué une fois dans sa vie pour des escarpins sublimes à 400 dollars, non, mais acheté une paire inutile, juste parce qu’elle nous plaisait, là, je jette mes dernières compensées à celle qui me dira le contraire (et je les récupère après, merci).
Alors le roman se lit vite, s’oubliera certainement très vite aussi, mais aura permis d’oublier ses soucis, de sécher ses larmes et de se vider la tête. Et ça, ça fait du bien. Beaucoup de bien.
L’avis de Lily (et merci pour le prêt !),
PS 1 : ah, j’oubliais de citer ce passage, où l’un des personnages dit qu’un homme qui regarde trois fois de suite Orgueil et Préjugés avec Colin Firth est forcément gay…. Les hommes qui liront ce billet me diront ce qu’ils en pensent !
PS 2 : et j’en profite pour avouer à la face du monde que je suis celle qui a effectué un « changement piétinal » la semaine dernière à Cabourg. Dû à un problème technique très handicapant. Donc justifié. Et puis, les magasins à Cabourg n'ont qu'à pas être ouverts le 1er mai...
PS 3 : Et je ne fais pas toujours une bourde terrible en essayant des souliers.
PS 4 : et j’attends avec impatience les 2 paires de compensées achetées la semaine dernière sur un site de vente en ligne. En solde, deux pour le prix d’une. Pourquoi s’en priver ?
06:17 Publié dans J'ai bien aimé, Litterature Anglo-saxonne, Littérature de poulettes ! | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
05.05.2008
LA DECLARATION – GEMMA MALLEY
La vie éternelle ; la Longévité ; finies la mort, la maladie, les handicaps, la vieillesse avachie : en 2140, on vit éternellement. On prend ses petites pilules quotidiennes conçues à base de cellules souches humaines toutes fraîches et adieu la mort.
Mais qui dit vie éternelle dit surpopulation. Surconsommation d’oxygène, d’eau… Du coup les naissances sont interdites. Seuls peuvent mettre au monde un enfant ceux qui se sont Affranchis de la Déclaration de Longévité. Ceux qui ont l’affront ou l’inconscience de penser qu’une vie doit durer ce qu’elle doit durer, et que la jeunesse et les idées neuves sont essentielles. Ceux là mourront. Une vie contre une autre. Simple comme bonjour.
Alors, ceux qui naissent illégalement de parents non Affranchis sont des Surplus. On ne les tue pas, non. On n’est pas si inhumain que ça, non. Quelle idée ! On ne les tue pas, on les dresse, on les éduque, on les enferme dans des foyers où ils apprennent à devenir de bons serviteurs. Comme ça ils pourront être au service des Légaux, ceux qui ont le droit d’être ici. Et bien évidemment, ils ne peuvent pas prendre le traitement de Longévité. On les tolère le temps de leur courte vie, et c’est tout.
Voici un roman jeunesse fort passionnant. A travers l’histoire d’Anna, du Surplus Anna, devrais-je dire, et celle de Peter, jeune Surplus nouvellement arrêté et envoyé dans le foyer de Grange Hall, Gemma Malley nous transporte dans un futur proche où la recherche de la vie éternelle a remplacé toute éthique.
Et il y a plein de choses dans ce roman : endoctrinement des masses (que ce soit les Légaux qui refusent de céder leur place et considèrent la jeunesse et la nouveauté comme néfastes, ou l’endoctrinement d’Anna qui finit par croire qu’elle mérite d’être réduite en esclavage, pour laver l’affront que ses parents ont commis en la mettant au monde), impuissance et hypocrisie des gouvernements qui ne peuvent lutter contre l’épuisement des ressources naturelles (pétrole, énergies naturelles, eau) mais qui finissent par s’en préoccuper parce que ce ne sont plus leurs enfants qui en pâtiront, mais eux par la force des choses.
Il y a aussi la toute puissance des grandes firmes pharmaceutiques, trop heureuses d’avoir trouvé là un filon en or, la résistance qui s’organise en réseaux souterrains, animée par quelques fous qui préfèrent laisser leur place à des enfants, quelques idiots qui supposent que le monde est fait pour être renouvelé, que la jeunesse a plus que tout autre sa place sur cette Terre.
Et il y a la la fraîcheur de ces deux adolescent qui vont tenter de vivre, d'échapper au diktat, parce qu'ils sont convaincus que la jeunesse doit exister et prendre la place de la vieillesse. Que c'est Ça, l'ordre naturel des choses. Pas la vie éternelle de ces vieux qui s'accroche avidement à leur éternité.
Anna et Peter vont essayer de fuir, de VIVRE. Ils sont jeunes, ils sont à la fois innocents, plein d’espoir, et en même temps conscients qu’il leur faudra arracher de force leur droit d’exister.
Un roman jeunesse, donc, qui se lit avec beaucoup d’intérêt, pour les ados, oui, mais aussi pour les parents !
Les avis de : Cuné, Stéphanie (que je remercie pour le prêt), Fashion, Clarabel, Clochette, Olga
06:53 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne, Pour les ados | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
23.04.2008
NO COUNTRY FOR OLD MEN – CORMAC MC CARTHY
Llewelyn Moss est soudeur. Quand il ne soude pas, dans son bled quelque part entre le Nouveau Mexique et le Texas, il chasse les antilopes. C’est un type bien, Moss. Il soude, il chasse et en plus il aime sa femme Carla Jean. C'est pas un mauvais bougre, juste un ancien du Viet-Nâm à qui on la raconte pas et qui sait depuis longtemps que l'homme peut-être bien pire qu'un animal. Et quand il tombe par hasard sur les restes d’une tuerie dans le désert, ou plutôt un carnage, une boucherie, il fait ce que nombre de braves types comme lui feraient : vu que tous les gars sont morts, qu’ils se sont sans doute entre-tués, tous narco trafiquants qu’ils étaient, et qu’il y a une valise pleine de deux millions de dollars, et quelques kilos d’héroïne, il se dit qu’il va peut-être pouvoir s’offrir une autre vie, avec Carla Jean, un peu mieux, un peu moins dure. Alors il prend le fric et s'en va.
Mais comme c’est un type bien, il y retourne dans la nuit. Parce que l’un des mexicos n’était pas encore mort. Il agonisait. Agua. Agua por Dios.
Moss, il sait bien qu’il fait une énorme connerie. Que le mec il est sans doute déjà mort. Mais vivre avec deux millions de dollars piqués à des morts et vivre avec deux millions de dollars quand on a laissé crever un mec qui agonise, eh ben c’est pas pareil. Alors il y retourne, avec de l’eau. Et quand il est sur place, eh ben il n’est plus le seul. Parce que deux millions de dollars, faut pas croire que les trafiquants ils vont les laisser s’évanouir dans la nature comme ça, sans chercher à les récupérer.
Il le savait bien, qu’il se foutait dans la merde, Moss.
Et il l’est jusqu’au cou. Voire davantage.
Cormac Mc Carhty semble aimer dire la déliquescence de notre monde. Un livre noir, très noir, enfin, noir et rouge plutôt, vu le taux d’hémoglobine versé dans ces presque 300 pages. Moss se tire donc avec l’argent. Mais il a à ses trousses des mexicains fous de rage d’avoir été floués, un ancien colonel un peu barré, un tueur fou (fou ? pas tant que ça à mon avis) et le shérif Bell, qui compte les coups et constate le gouffre dans lequel sombre son époque.
Il faut s’accrocher au livre. D’abord parce que les litres de sang versé ne semblent jamais devoir se tarir. On sait dès le début que pour l’optimisme, faudra repasser. Le style, ensuite, n’est pas des plus faciles à lire. C’est sec, heurté, scandé. Cormac Mac Carthy supprime les virgules et les remplace par la conjonction « et ». Ça donne des phrases plutôt longues, lancinantes, monotones (« Il s’arrête à la barrière et descend et l’ouvre et passe et redescend et la referme et reste un moment à écouter le silence. Puis il remonte dans la camionnette et prend en direction du Sud sur le chemin du ranch »). Mais on n’est pas là pour lire de la poésie. Le style est sec comme les paysages, sec et desséché comme ces hommes pour qui la violence est tout simplement normale, pur réflexe, automatique.
Le personnage du tueur, Chigurh, est oppressant. Pour lui, tuer, c’est comme ouvrir une boite de conserve ou allumer une cigarette. Aucun état d’âme, aucune question. Pas de valeurs, si ce n’est celle de survivre, avancer, point.
Quant au shérif Bell, Mc Carthy intercale des courts chapitres où Bell constate la pourriture dans laquelle se vautre son pays. Il évoque l’époque pas si lointaine où les sherifs ne portaient pas d’arme, où les professeurs, à un questionnaire sur les problèmes rencontrés dans leurs établissements, parlaient de chewing gum mâchés en classe, de gosses qui couraient en classe, copiaient…, et aujourd’hui, répondent viols, meurtres, drogues..
Voilà ce que raconte Mc Carhty : le monde est devenu fou, parce que les hommes sont devenus fous. La violence est devenue la norme. Le meurtre anecdotique. Les nouvelles valeurs sont l’argent, la drogue, les armes. Il n’y aura pas d’échappatoire. L’humanité sombrera à cause des hommes. Ce sont eux qui provoqueront leur propre fin.
L'avis de Cuné et celui de LVE et Betty Poulpe sur le livre et le film.

Dans la foulée immédiate du livre, je suis allée voir le film des frères Cohen : pas mal. Moins de sang, quelques touches d’humour noir, des images et des plans crispés qui reflètent bien le livre. Quelques différences avec le livre (quand Chigurh demande à Carla Jean de jouer sa vie à pile ou face, elle refuse dans le film, joue dans le livre. Et perd.)
Et cette différence qui m’a frappée :
Dans le film, deux adolescents, à la fin, donnent leur chemise à Chigurh blessé. Il leur a donné de l’argent, mais ils l’aident parce « qu’il faut aider un homme blessé ». La scène s'arrête là.
Dans le livre, ils l’aident parce qu’ils trouvent « ça normal d’aider quelqu’un ». Puis ils jettent un coup d’œil dans sa voiture et voient le pistolet de Chigurh :
« Prends le, vas y. Pourquoi moi ? Parce que j’ai pas de chemise pour le cacher, vas y, grouille ».
Ça résume tout. Brrr.
07:05 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
15.04.2008
LA RESERVE – RUSSELL BANKS
Juillet 1936. Dans les montagnes des Aridonbacks, se cache une réserve de somptueuses résidences secondaires, un guetto de nantis, une micro-société où le surfait, l’hypocrite et le mondain font figure de modus vivendi. Le riche Carter Cole possède une maison cachée dans la forêt. Lui et sa famille y passent leurs étés. Sa fille Vanessa est connue pour sa beauté et son anticonformisme. C’est là que le peintre Jordan Groves va rencontrer Vanessa et leurs destins se croiser de manière irrémédiable.
Jordan est attiré par Vanessa. Vanessa la rebelle, Vanessa qui n’observe aucun code, Vanessa qui l’éblouit et l’effraye à la fois. Vanessa qui va le pousser à franchir les limites, et l’entraîner dans sa folie.
Si ce livre était un film, je dirais que les images sont somptueuses, les personnages intéressants, et les paysages absolument magnifiques.
Mais que le scénario est raté. Et du coup la mise en scène aussi.
Le scénario est raté parce que l’histoire est trop artificielle. Une obscure histoire de famille que l’on découvre petit à petit, un destin brisé par un père abusif, un secret soigneusement enfoui qui surgit des années plus tard menant la fille à la folie. A peine esquissé, le soi-disant traumatisme est trop vaguement évoqué pour être crédible. Une histoire d’amour, de haine, de rancoeur où tout s'imbrique tant bien que mal et donne une intrigue qui manque de liant.
Le style de Russel Banks est pourtant agréable. On imagine des montagnes abruptes, des lacs enveloppés de brume, des maisons en bois perchées sur les lacs, les forêts. On a envie de frissonner, de s’envelopper dans un plaid le soir, et d'observer cette nature devant un feu de bois.
Mais mis à part cette magnifique carte postale, le tout est bâclé, parsemé de références à des personnages historiques (Hemingway), de quelques références historiques aussi (la guerre civile en Espagne, Franco, l'apparition du nazisme, le dirigeable d'Hindenburg). Russel Banks a intercallé quelques courts chapitres qui révélent ce que les personnages deviendront plus tard, tranchent le récit, embrouillent l’intrigue et finalement la desservent en révélant rapidement ce qu’il adviendra de Vanessa et Jordan. J'aurais sans doute préféré un roman qui soit davantage ancré dans le contexte historique. Ici, il est à peine effleuré. A-t-il voulu légitimer et épaissir un roman à l'intrigue trop mince ?
L’idée de départ était bonne. Le lieu, l’époque, les personnages, la scission entre riches oisifs et la vie des pionniers des Aridonbacks, le rapport des nantis à l’art, une jeune femme belle et envoûtante, un peintre engagé… je regrette que le tout ait été traité de façon aussi floue, sans réelle profondeur. Les ingrédients d'un bonne recette, mais une cuisson ratée.
Et puis cette scène, où un fusil de chasse fait un sauté/renversé... Grotesque.
Je l’ai lu, avec intérêt, ou du moins curiosité pour connaître la fin (pourrais-je parler d’un mini suspens ?) mais sans emphase ni passion non plus.
C’est bien dommage. J’avais énormément aimé « De beaux lendemains » (dont l’intrigue se passait au même endroit, mais à notre époque), j’avais aimé son style, l’histoire, son poids… Il me faut donc vite lire d’autre Russel Banks pour revenir à ma première impression sur cet auteur, je l'espère.
La réserve – Russel Banks – Actes Sud, 380 pages
06:33 Publié dans J'ai été déçue, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note
09.04.2008
PERSONNE N’EST PARFAIT – DONALD WESTLAKE
Volera bien qui volera le dernier….
C’est l’histoire d’un tableau de maître. Ce tableau, « La folie conduisant l’homme à la ruine » du peintre Veenbes vaut… pas mal de fric, dirons nous. Et justement, son propriétaire, Chauncey, en a besoin, de fric. Parce que c’est un flambeur, Chauncey, qui vit largement au dessus de ses moyens. Et comme Chauncey n’est pas à proprement parler un saint, et que les principes et lui, ben ça fait deux, il imagine un coup très simple : il organise un faux cambriolage, empoche l’argent de l’assurance, récupère son tableau et hop ! L’affaire est dans le sac. Et pour le cambrioleur, à qui fait-il appel, d’après vous ?
A Dortmunder, bien sûr !
Et, bien sûr, tout ne se passe pas aussi facilement que prévu…
Encore une fois, Donald Westlake nous entraîne dans une aventure rocambolesque et bidonnante. De déraillement en cafouillage, d’imprévus en truandages, tout part en vrille. Le tableau est bien volé, mais perdu. Dortmunder et son fidèle copain Kelt doivent trouver une solution pour se sortir de ce guêpier….
Et voilà un faussaire, un écossais mal embouché, un tueur à gages, un comédien en mal de sueurs froides, qui entraînent Dortmunder et son équipe dans une course poursuite à la recherche du tableau volé, retrouvé, revolé et de sa copie. Où est le vrai Veenbes, où est la copie ? Ca s’embrouille un peu, le voleur se fait voler et le voleur du voleur se fait voler à son tour par le premier voleur…
Rira bien qui rira le dernier… beaucoup d’humour, de retournements donc, et au final un nouveau volet des aventures de Dortmunder toujours aussi attendrissant dans son rôle de looser de première classe. Et des scènes à se tordre de rire, comme ce dîner organisé par Chauncey, pour que les voleurs puissent voler à leur guise, et cette bagarre d'écossais, et la découverte de la conduite à gauche par ces new-yorkais pas futés...
On l’aime toujours autant, ce brave cambrioleur abonné aux coups foireux !
A lire, donc, pour rire tout simplement, encore plus un jour de pluie, un jour de misère morale, pour retrouver le sourire !
(j'avoue ceci dit garder ma préférence pour Jimmy the Kid : effet découverte, sans doute)
06:46 Publié dans J'ai bien aimé, Litterature Anglo-saxonne, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
31.03.2008
DE BEAUX LENDEMAINS – RUSSELL BANKS
Parfois un roman peut en cacher un autre. « De beaux lendemains » raconte l’histoire d’un accident. Un accident qui a causé la mort de plusieurs enfants.
Dolores Driscoll est conductrice de bus scolaire. Elle ramasse chaque jour les enfants de ce petit coin perdu des Aridonbacks, dans le nord de l’Etat de New York. Chaque jour depuis près de trente ans elle les conduit à l’école de la vallée. Jusqu’au jour où elle croit voir un chien sur la route montagneuse. Elle freine, braque, vire et tombe dans le ravin, glisse sur une sablière, le bus fend la glace et s’enfonce.
L’accident pulvérise la vie du village de Sam Dent. Malgré les secours, plusieurs enfants périssent.
L’accident nous est raconté à tour de rôle par Dolores elle-même, puis par Billy Ansel qui a perdu ses enfants ; par Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais qui va tout faire pour qu’un procès ait lieu et faire payer les responsables ; par Nicole Burnell, une jeune rescapée devenue invalide suite à l’accident.
C’est magistral. Chacun, avec sa voix, ses mots va apporter son regard sur les événements. Mais au-delà de l’accident, un autre roman se dessine : celui de cette bourgade, celui des habitants des montagnes isolées, rongés par la pauvreté, par la rigueur des hivers, par l'obscurité de leurs avenirs. Celui des couples qui ne se parlent plus, usés par les difficultés à nourrir une famille, ceux qui se contentent de leur morne quotidien puisque demain ne sera qu’un autre quotiden, tout aussi morne, suivi par un autre, et un autre encore. Celui des parents ravagés par le deuil, emmurés dans leur douleur, incapables de partager leur fardeau. Celui de cet avocat avide de revanche, de vengeance, de victoire, qui mène mille combats pour oublier qu’il n’a pas gagné celui d’être un bon père.
C’est le roman de cette jeune fille démolie par un père abusif mais cloîtrée dans le silence. Comment dénoncer son père ? Parce qu’il l’aime, en fait. D’une certaine façon, c’est sûr, mais c’est son père après tout. Elle était déjà démolie, de toute façon. Son handicap tiendra son père au loin, c’est déjà ça.
L’atmosphère pourrait être opaque, triste. Comme si le malheur ne s’abattait que plus lourdement sur les gens démunis. On est loin de la grande ville et de ses lumières, on vit d’aide sociale ou de menus travaux, mais l’honneur de ses habitants est intact, même s’il se noie parfois dans l’alcool qui anesthésie les souffrances. L’atmosphère est opaque, oui, d'une certaine manière, mais en même temps elle est illuminée par la richesse intérieure de ces personnages, par leur richesse morale, par leur dignité.
C’est impressionnant, c’est bluffant, cette capacité qu’a Russel Banks de se couler dans l’intimité de l'âme humaine, de nous faire aimer ces êtres qui essayent de vivre décemment, dignement. Il nous remue de compassion et d’empathie pour ses personnages. Il nous transporte dans ce bled paumé et l'on s'y sent presque bien, presque à notre place.
Un roman, deux romans, plusieurs romans en un seul, pour un même régal.
Ah, que j'ai aimé ce livre!
L'avis d'Anne, qui m'a donné envie de le lire, celui de Joelle.
06:05 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
25.03.2008
LA FILLE SUR LE COFFRE A BAGAGES – JOHN O’HARA
Nous sommes dans l’Amérique des années folles. James Malloy, jeune journaliste, est chargé d’accompagner Charlotte Sears pendant son séjour à New York. Charlotte Sears est une star du cinéma. La star attaquée, affaiblie, et le journaliste débutant se lient d’amitié, d’amour, de tendresse, de complicité.
Voici une bien jolie nouvelle !
Le style est très agréable et fluide. L’histoire a priori toute simple révèle ensuite un regard lucide sur la difficulté pour une actrice de rester « en haut de l’affiche », de préserver son statut de star et résister aux calculs des producteurs en manque de chair fraîche, de nouveaux visages à offrir aux spectateurs. Nouveau visage, ou visage déjà connu, pourvu qu’il soit entouré d’un zeste de scandale pour nourrir le public.
La bonne société new-yorkaise des années 30 est aussi très finement décrite, avec son faste, son hypocrisie, sa vanité et ses sourires enjoués qui cachent calculs et stratégies mondaines.
James est un jeune provincial insignifiant. Candide, il découvre un monde superficiel, celui des comédiennes qui essayent de survivre et préserver leur carrière, des épouses flouées et trompées qui veulent préserver leur mariage, leur rang au prix d’orgueil et dignités bafouées ou celui de celles pour qui le mariage est uniquement une échelle sociale.
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, un très joli moment, agréable, subtil et très joliment écrit. A découvrir !
Comme Stéphanie, j’ai très envie de me jeter sur d’autres romans de cet auteur. D'ailleurs, Stéphanie, merci pour le prêt !
06:41 Publié dans J'ai aimé, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note


