04.03.2010
La vengeance du wombat et autres histoires du bush – Kenneth Cook
Les obsédés des rides d’expression en seront tout déconfits, ce n’est pas en lisant les nouvelles de Kenneth Cook que l’on pourra les
éviter. Bien au contraire, et tant pis pour ces affreuses petites ridules qui pourraient venir nous balafrer, les quatorze histoires que nous narre cet écrivain en goguette dans le bush australien sont souvent désopilantes, un brin invraisemblables parfois, vous mettent le sourire aux lèvres, et plus souvent qu’à leur tour.
Notre écrivain, donc, est en goguette dans le bush australien : légèrement enrobé, plus poltron qu’il ne l’admet devant les chercheurs d’opales, les chasseurs de crocodiles ou de requin, pas intrépide pour deux sous, il a l’art de décrocher la timbale au fil de ses rencontres improbables. Des wombats vindicatifs et pas contents d’être dérangés dans leurs pierres tombales (on le serait à moins, ceci dit, non ? franchement...) un quokka intoxiqué au gorgonzola, un koala pour le moins explosif, voilà notre bonhomme agrippé au ventre d’un kangourou bondissant ou écoutant l’histoire de l’homme qui voulait castrer un cochon… (évitez de le faire, croyez moi, ça pourrait mettre la bête en colère et se retourner contre vous).
De l’humour, du n’importe quoi parfois, un style détaché, comme si ces aventures étaient somme toute normales, Kenneth Cook m’a parfois fait penser à Bill Bryson : avec son air de ne pas y toucher, ses anecdotes aussi étonnantes qu’hilarantes, il arrache quelques gloussements, des éclats de rires aussi, et vous met de bonne humeur pour quelques heures.
Rien que ça, ça mérite le détour.
« Nous installâmes notre camps au crépuscule dans un coin de forêt morte, en lisière des marais, et nous préparâmes un repas typique du bush : huîtres (en conserve), filet de steak cuit à point, salade, fromage et caviar, accompagnés par une ou deux bouteilles de Jacob’s Creek. »
La vengeance du wombat et autres histoires du bush – Kenneth Cook
Littératures autrement, février 2010, 158 pages
Les avis de Cathulu, Cathe et Dasola, LVE, des libraires de Mollat, Michel, Dominique, tous sous le charme.
26.02.2010
SHIBUMI – TREVANIAN
Il y a six figures dans le jeu de Go chinois, six figures correspondant à une étape différente du jeu. Et c’est en six chapitres que se déroule l’intrigue de Shibumi, le Shibumi reflétant en quelque sorte l’accession ultime au Beau, à la pureté, à l’excellence même.
L’excellence même, ce n’est pas à vrai dire ce qu’atteignent quelques terroristes israéliens qui embarquent de Rome pour Londres dans le but de commettre un attentat de représailles sur le sol anglais. Repérés par la CIA, ils sont exécutés avant même d’avoir quitté l’Italie dans un bain de sang aéroportuaire. Tous, sauf Hanna Stern, la jeune terroriste qui va réussir à s’envoler pour Pau et se réfugier chez Niccholaï Hel, ancien tueur « à main nues », spécialisé dans l’élimination de terroristes, qui savoure une retraite méritée dans son château du Pays Basque, accompagné de sa concubine et de son ami Benat Le Cagot, amateur de spéléologie comme lui. Mais la CIA, et surtout la Mother Company, qui regroupe secrètement une sorte de consortium des grandes compagnies pétrolières et gouverne le monde économique et financier, envoient leurs sbires au Pays Basque, afin de d’éliminer Hel.
Je dois reconnaître que Shibumi porte bien son nom. Vraiment.
Après La sanction et L’expert, ma découverte des romans de Trevanian continue à me surprendre, à m’enchanter, à me ravir. Encore plus qu’avec les deux opus précédemment cités. Il serait difficile de résumer ce roman, aussi dense que passionnant. Après le prologue aéroportuaire et sanglant, donc, nous allons plonger dans une alternance de chapitres qui décrivent l’enfance de Niccholaï Hel, homme mystérieux, tueur hors normes et pourtant totalement captivant. L’homme, polyglotte, raffiné, élevé par un Colonel de l’Armée Impériale Japonaise, est devenu interprète pour les Forces Américaines après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, puis tueur, et enfin paisible retraité réfugié au Pays Basque (il a appris le Basque pendant une longue période de détention et de tortures). J'ai adoré ces passages, cette vie hors normes et passionnante, ce long emprisonnement, les séances de torture, les efforts de Hel pour ne pas sombrer dans la folie, tout autant que les parties de Go avec le colonel Ishigawa. La vie de Hel nous plonge dans Shangaï, au Japon, avant et après la deuxième guerre mondiale. C'est érudit et totalement passionnant.
En alternance, nous suivons les réunions organisées par la Cia, et notamment ses sbires Diamond (dont le frère a été assassiné par Hel), Starr, un texan bourru et Haman, un palestinien. Ne seront épargnés par Trevanian ni les économiques américaines, les modes de vie et les mentalités, voilà une bande d’agents secrets forts en gueule et totalement inaptes. S’appuyant sur l’ordinateur Fat Boy et sa gigantesque base de données, sorte de Big Brother avant l’heure, les agents américains sont fortement tancés par Trevanian : stupides dans leurs acharnements, têtus et peu scrupuleux, voilà une brochette d’agents secrets savamment écorchée par la plume aiguisée de l’auteur, et ces chapitres proposent une alternative plus amusante, plus cynique, aux passages consacrés à la vie de Hel.
Au fil de pages et des chapitres, l’intrigue se dénoue peu à peu, sans jamais lasser le lecteur, happé par la qualité du roman d’espionnage, bien ficelé et fichtrement captivant. Mais au-delà, et bien plus passionnant que le reste, c’est la qualité des personnages que j’ai apprécié : autant Niccholaï, esthète raffiné et détaché, que les sbires imbéciles de la Cia, sont extrêmement bien dessinés, ainsi qu’une galerie de personnages hautement attachants : Benat le Cagot, avec qui Hel pratique la spéléologie, figure haute en couleur et en jurons, indépendantiste basque convaincu, Hana la concubine de Hel, Pierre, son jardinier météorologue qui s’inspire de proverbes et de… vin rouge.
Des personnages, et surtout ce style, cet humour détaché, ces piques distillées au fil des pages, ces remarques lâchées l’air de rien sur les Etats-Unis et leur consumérisme, la CIA, les anglais, les français, les italiens, les Basques, aussi (mais sans doute avec beaucoup de tendresse pour ceux là, dont les ragots et la curiosité sont croqués avec énormément d’humour), oui, c’est cet humour que j’aime chez Trevanian, cette façon impeccable de nous happer dans ces histoires, de nous faire aimer (ou mépriser) intensément tous ses personnages, de nous faire rire et sourire plus d’une fois.
Il y a dans ses romans tout ce que j’aime : humour, dérision, action remarquablement menée qui ne se lâche pas tant qu’on n'en connaît pas la fin ; tous les éléments sont savamment dosés et distillés, le style est impeccable, les personnages truculents, drôles ou raffinés, tous bien dessinés, le tout proposant en plus quelques remarquables réflexions sur le monde et le consumérisme. Bref, vous l’aurez compris, ce Shibumi est pour moi une grande réussite.
Shibumi, Trevanian
Gallmeister, 443 pages, septembre 2008
Les avis, tout aussi convaincus, de Fashion, Emeraude, Serial Lecteur.
08:38 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Romans Noirs, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : humour, action jeu de go, trevanian, terrorisme, pays basques
21.02.2010
LES AMOURS DE LOLA – AMANDA EYRE WARD
« J’ai presque oublié qui je voulais devenir. »
Ce sont des jeunes femmes qui sont au centre des douze nouvelles du recueil* d’Amanda Eyre Ward : des jeunes femmes américaines, plus ou moins trentenaires, blanches, toutes au seuil de la maternité : l’une refuse de procréer par peur d’une
attaque chimique sur les Etats Unis (« Dois-je avoir peur ? »), l’autre vient de perdre son bébé (« Les étoiles brillent au Texas), une autre tente désespérément d’être enceinte (« Shakespeare.com »). Le ton d’Amanda Eyre Ward est juste, elle raconte simplement le quotidien de ces jeunes américaines en proie au doute, qui ont peur de s’engager, que ce soit dans l’amour ou la maternité. J'ai trouvé les six premières nouvelles moins réussies que les six dernières, elles m’ont moins touchée (avec une exception pour la nouvelle « Sur le lac Messalonksee », où Lizzy, jeune ballerine, renonce à sa carrière pour se consacrer à son enfant : rêves brisés volontairement mais frustration certaine et impuissance de son mari à la rendre heureuse).
L’histoire de Lola, elle, nous est racontée à travers six autres nouvelles, toutes saisissant une brève période de sa vie : du mariage de son petit ami avec Miss Montana, d’un aparté sur les parents de Lola (« Nan et Claude », émouvante et très juste), au mariage de Lola, sa vie d’expatriée en Arabie Saoudite, sa maternité, enfin, et son retour aux Etats-Unis. C’est à travers ces nouvelles là, ces instantannés esquissés avec finesse, que je retrouve avec plaisir la plume sincère et toujours juste d’Amanda Eyre Ward. En capturant des brefs moments d’intimité, en soulevant quelques pans de vie, Amanda Eyre Ward réussit à livrer tous les doutes, les interrogations lancinantes ou les regrets qui hantent l’esprit de ces jeunes femmes.
Quelle est l’importance des rêves d’enfances, comment se réaliser, comment ne pas devenir ce dont on a peur, comment ne pas renoncer à ses rêves ou à soi-même ? Avec des nouvelles elliptiques qui éclairent quelques tranches de vie pour les replonger dans l'anonymat d'une vie qui s'écoule, Amanda Eyre Ward trace le portrait de femmes ordinaires et universelles, des femmes qui doutent, qui hésitent, renoncent pour mieux revenir, plus tard, à leurs désirs. Ou pas.
* Je trouve que les titres tant français qu'originaux (Love stories in this little town) sont peu évocateurs de l'intérieur du recueil. L'éditeur français aurait hésité, d'après mon libraire, avec "Les incertitudes de Lola". Pas mieux, à mon avis.
Les amours de Loloa, Amanda Eyre Ward
Buchet Chastel, février 2010, 178 pages
06:05 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Nouvelles, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, amanda eyre ward, choix de vie, maternité
14.02.2010
SYLVIA – LEONARD MICHAELS
C’est une histoire d’amour et de haine que raconte Leonard Michaels. Une histoire d’amour entamée sans qu’ils s’en
aperçoivent, quand Leonard et Sylvia font l’amour quelques heures après s’être rencontrés (« Cette histoire a commencé sans début. Nous avons fait l’amour de l’après-midi au crépuscule, du crépuscule à la nuit. »).
Une histoire d’amour et de haine, donc, entre Leonard le jeune nouvelliste et l’étudiante en lettre classiques. Amour sex & rock’nroll en ce début des années 60, dans un New York protestataire et rebelle, où substances illicites et discussions sans fin sur la littérature occupent les nuits de ce couple à la relation fusionnelle. Leonard est fasciné par Sylvia, Sylvia est hystérique, s’enfonce de plus en plus dans des délires passionnels sous le regard impuissant de Leonard (« Il aurait été facile de quitter Sylvia. Si cela avait été difficile, je l’aurais peut-être fait. »). C’est toute une époque, toute une atmosphère dans lesquelles nous plonge Leonard Michaels, celles des intellectuels new yorkais des années 60, faite d’alcool, de marijuana, de benzedrine et de littérature. C’est toute une ville, tout un quartier (Greenwich Village), que dessine Leonard Michaels avec une plume simple et fluide : il raconte simplement, sans effets de style ni de manchette, cette relation dangereuse, cet amour sans espoir ni issue (Sylvia se suicidera) qui a marqué sa vie et sa jeunesse. Une relation dangereuse à la « je t’aime moi non plus », fort simplement narrée, avec distance, recul, comprenant quelque extraits de son journal, mais qui réussit à nous plonger dans une époque et une atmosphère un peu mélancolique. Un joli roman.
« Sylvia pouvait se monter joyeuse et drôle, mais il est plus facile de se rappeler les moments difficiles. Ils sont plus sensationnels ; il est également moins douloureux de se souvenir d’eux que de se remémorer les choses que j’aimais. Il nous arrivait de nous regarder, assis à quelques mètres l’un de l’autre dans une rame bondée du métro, chacun à un bout de la pièce lors d’une fête ou au milieu d’une conversation amortie par la drogue avec quatre autres personnes dans notre salon, l’aube grise éclairant petit à petit les fenêtres, et nos yeux se souriaient, comme gênés par tant de chance, celle d’être ensemble . »
Sylvia, Michaels Leonard
Christian Bourgois, janvier 2010, 150 pages
L’avis de Esmeraldae et celui de Dasola.
07.02.2010
LES LIEUX SOMBRES – GILLIAN FLYNN
Libby Day est l’unique rescapée du drame qui a causé la mort de sa mère et ses deux sœurs lorsqu’elle avait sept ans : son frère
Ben purge une peine de prison à perpétuité pour ce triple meurtre. Depuis, Libby vit de l’usufruit des très nombreux dons qu’elle a reçus après le drame et se complait paresseusement dans son rôle de pauvre petite fille traumatisée. Mais, vingt-quatre ans après le drame, l’argent commence à manquer : d’autres tragédies suscitent la générosité des donateurs. Libby est alors contactée par une organisation qui regroupe des amateurs persuadés de l’innocence de Ben. Attirée par l’argent promis en échange de souvenirs ou renseignements, Libby accepte de les rencontrer et se décide enfin à revenir sur cette triste nuit du 3 janvier 1985.
La construction est habile, alternant les passages consacrés à Libby et ses recherches, et ceux qui retracent les événements de la nuit de l’assassinat. Gillian Flynn propose ici un personnage principal attachant sans jamais faire tomber le lecteur dans l’apitoiement aveugle : Libby, l’enfant qui a survécu au drame, a assisté au massacre de sa mère et ses soeurs, se complait dans une attitude de victimisation et de paresse. Un personnage que l’on a envie de plaindre et de secouer en même temps. Une enfant dont l’enfance a été saccagée, qui grandit dans l’assistanat et attend toujours chez les autres de la compassion, de la pitié, et ne fait pas le moindre effort pour sortir de sa situation.
Autour d’elle, une organisation d’amateurs enquêtant sur les crimes célèbres et se targuant d’être aussi voire plus efficace que la police, des profiteurs du malheur qui écrivent des biographies voyeuristes et racoleuses. L’univers que dépeint Gillian Flynn est cynique, le voyeurisme et le fanatisme de certains, fascinés par l’affaire, qui sont prêts à tout pour acquérir un objet appartenant aux victimes, est glaçant (« …beaucoup de collectionneurs seront présents, alors apportez n’importe quel souvenir, heu, n’importe quel objet de votre enfance que vous désirez vendre. Vous pourriez facilement repartir avec deux mille dollars en poche. Plus c’est personnel, mieux c’est évidemment. Tout ce qui se rapproche de la période des meurtres, le 3 janvier 1985. » Il a décliné la date, comme s’il l’avait dite souvent. « En particulier tout ce qui peut venir de votre mère. Les gens sont vraiment… fascinés par elle. » Ca a toujours été le cas. Les gens voulaient toujours savoir : quel genre de femme se fait assassiner par son propre fils ? »).
Gillian Flyyn pose son intrigue dans un Middle West fatigué et ravagé par la crise agricole : une ferme laborieusement gérée par une mère épuisée par sa progéniture, des enfants qui s’élèvent presque seuls et en perdent tout repère. Le manque d’argent, le travail éreintant et l’alcoolisme du père ont pulvérisé mariage et vie de famille.
C’est vraiment un bon roman, habilement construit : les chapitres alternent présent et passé, le lecteur passe des recherches de Libby qui se penche enfin sur le passé et découvre peu à peu que tout n’est pas si limpide que la police a bien voulu le croire ; dans les autres parties, Gillian Flynn remonte la chronologie de la nuit du drame en maintenant une tension indéniable et brouillant les pistes efficacement ; nous suivons tour à tout Patty Day, la mère de Libby, et Ben, le frère accusé de meurtre, au fil des heures de cette journée fatidique jusqu’au cœur de la nuit et aux meurtres mêmes. Un récit indéniablement tendu, avec des personnages impeccablement campés.
Au final, est-ce inoubliable ? Je suis partagée : certains faits m’ont paru trop artificiels ou peu crédibles, certaines avancées dans les recherches de Libby trop commodes (elle retrouve des protagonistes disparus depuis un quart de siècle avec une facilité déconcertante), comme dans le récit final de cette fameuse nuit qui m’a semblé un peu tiré par les cheveux.
Mais je pinaille pour le plaisir de pinailler, là, car il n’empêche que j’ai lu ce roman non pas d’une traite mais en deux jours, ne voulant pas le lâcher avant d’en connaître la fin, et que l’ambiance, le style, l’histoire, m’ont happée rapidement.
Un bon thriller, donc, qui ne restera peut-être pas dans mes annales, mais n’en reste pas moins fichtrement bien fait et que j'ai lu avec avidité.
Les avis de Emeraude, Stephie et Pimprenelle
Les lieux sombres, Gillian Flynn
Sonatines, Janvier 2010, 483 pages
28.01.2010
STARVATION LAKE – BRYAN GRULEY
Nous sommes dans une petite ville dans l’état du Michigan, près de la frontière canadienne. Stravation Lake, qui tient son nom
du lac qui la borde, a connu quelques heures d’une gloire toute relative quand son équipe de hockey sur glace, dix ans auparavant, a frôlé de près une victoire au championnat d’État. Mais le coach Blackburn, qui avait réussi à motiver les jeunes membres de l’équipe, a trouvé la mort dans le lac. Le déclin de l’équipe a entraîné peu à peu le déclin de la ville, qui a retrouvé son statut de petite ville, où tout le monde se connaît, tout se sait et chacun cache ses secrets.
Dix ans plus tard, alors que Gus Carpenter, ancien membre de l’équipe, est revenu travailler dans le journal local après quelques démêlés avec son ancien employeur de Détroit, la motoneige du coach est retrouvée dans un autre lac. Gus Carpenter commence à enquêter sur cette affaire passée et découvre que les choses ne sont pas aussi simples que la police et la municipalité ont bien voulu le croire dans le passé.
C’est un roman classique, sans grande originalité, avouons le, mais efficace. On s’engouffre avec Carpenter dans cette affaire, où petits et grands secrets vont peu à peu se révéler, où l’on ressent bien l’ambiance glaciale et isolée de cette bourgade à l’activité économique réduite et dépendante de son équipe de hockey.
Un monde où tout se réduit aux performances de l’équipe, où tout ce qui risque de gâcher l’avenir de l’équipe doit être écarté, au prix de n’importe quelles concessions, c’est une immersion dans ces communes tournées autour du sport que propose Bryan Gruley. Autour du sport ou, quand les rêves et les illusions s’effritent, les hommes se retrouvent désoeuvrés. Au-delà de cette immersion dans une petite bourgade perdue du fin fond du Michigan, bourgade qui peine à se relever depuis le déclin de l'équipe, on appréciera aussi les quelques incursions dans le milieu journalistique, où Carpenter, viré de son ancien journal (situé, lui, dans une grande ville) se refuse à citer une source, code d’honneur du journalisme oblige. Mais la société qui le menace de procès est prête à tout pour le faire tomber : ses articles ont revélé de quoi lui faire perdre beaucoup d'argent, il faut absolument le discréditer.
Quand le sport et l’esprit d’équipe ont laissé la place à l’alcool, aux persiflages et au désoeuvrement, il suffit qu’une motoneige remonte à la surface pour que la vérité surgisse enfin, et elle n’est pas forcément jolie jolie. Rien d’original donc, ni dans la construction, ni dans le thème, mais fort bien construit et prenant.
Starvation lake, Bryan Gruley
Le Cherche-Midi, janvier 2010, 472 pages
24.01.2010
VIENS PLUS PRES – SARA GRAN
« Et si soudain vos désirs les plus secrets se réalisaient ? » Telle est l’accroche du dernier roman de Sara Gran, qualifié par Bret
Easton Ellis de « Intime. Effrayant. Magnifique ». Tentant, donc. Intrigant tout au moins.
L’histoire, c’est celle d’Amanda, jeune architecte plutôt heureuse et dans son job et dans son couple. Heureuse, et pourtant des trucs bizarres commencent à se produire, des incidents parfois troublants : une lettre d’insultes adressée à son patron sous son nom, un chien errant qui s’attache à elle, des bruits entendus dans son appartement… Mes ces faits sont anecdotiques et Amanda y attache une importance toute relative. Jusqu’à ce que l’évidence surgisse : Amanda est possédée. Possédée par Naama, démon diabolique. La vie d’Amanda bascule.
Il est particulier, ce roman. Les premières pages révèlent un humour décalé que j'ai assez savouré (« C’est ce que j’ai découvert cet automne là, lorsqu’un soir, un berger allemand bâtard m’a suivie jusque chez moi depuis la gare. Je me suis dit que le mettre à courir ne ferait que le provoquer, aussi ai-je continué à marcher à pas réguliers en feignant la nonchalance. Le berger allemand traînait derrière moi en feignant la nonchalance, lui aussi. A l’entrée de mon immeuble – une porte métallique en haut de deux larges marches – j’ai mis la clef dans la serrure pensant être tirée d’affaires car le chien restait dans la rue. Jusqu’à ce qu’il saute sur les marches d’un bond pour m’attaquer. Avec ses pattes avant, aussi puissantes que des bras humains, il m’a plaquée contre le mur, ignorant mes cris horrifiés, m’a léchée sur la bouche et a tenté de me séduire. Lorsque j’ai fini par le convaincre que je n’étais pas intéressée, il s’est assis à mes pieds, haletant. ») Sara Gran s'amuse et j'aime en général cette forme d’humour noir et absurde : j’ai pensé avoir entre les mains un roman qui me ferait oublier Dope, le premier roman traduit de Sara Gran, que je n’avais pas aimé l’an dernier.
Mais au fil des pages et de l’histoire (Amanda va découvrir qu’elle est possédée par un démon, et, malgré ses tentatives (plus ou moins convaincues) d’exorciser cette Naama qui est en elle, se laisser peu à peu dévorer et laisser libre court à ses instincts les plus sanglants…), l’humour se fait plus rare au profit d’un récit qui malheureusement reste très terne. Le style est plat, les péripéties de notre jeune architecte sont moyennement convaincantes. Que ce soit dans ses tentatives de noyer des enfants, sa nouvelle exubérance sexuelle, sa transformation physique, ses recherches sur la démonologie et la possession, le tout est narré de façon très détachée, mais l’humour ayant peu à peu disparu ou se faisant très sporadique, il manque d’entrain, de vigueur, de flamme.
Bref, l’humour décalé des premières pages m’a fait sourire, mais mon intérêt s’est rapidement émoussé. Deuxième tentative avec cet auteur, et toujours pas séduite.
Viens plus près, Sara Gran
Sonatines, Novembre 2009, 184 pages
L’avis de Nicolas Gary sur Actuallite.com, ceux d'Emeraude et de Bookomaton
06:37 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Romans Noirs, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : possession, demon, humour noir
17.01.2010
QUATRE JOURS AVANT NOËL – DONALD HARSTAD
Pour sûr, quand on vit dans un coin perdu de l'Iowa, on n'a pas à craindre toutes les Terribles Menaces qui pèsent sur les grandes métropoles.
L'Iowa est relativement pépère à coté de New-York, Paris ou Londres, et Carl Houseman, notre inspecteur favori du Comté de Nation, Iowa donc, se sent bien loin d'Al-Qaïda et autres peurs du millénaire...
Vraiment ?
En fait, il se pourrait bien que, cette fois-ci, la menace soit différente : un meurtre, ou plutôt une exécution en bonne et due forme (un jeune homme est littéralement exécuté dans ce petit comté si tranquille, sous les yeux d'un fermier), suivie quelques jours plus tard par la mort par intoxication d'un jeune immigré. Intoxication qui pourrait bien être le prélude à une contamination à bien plus grande échelle. Une usine de conditionnement de viande, des produits hautement toxiques, des cibles a priori religieuses, l'implication des cartels de drogue, des terroristes, des immigrés clandestins qui disparaissent par dizaine... Carl Houseman fraie avec le grand banditisme, cette fois-ci….
Encore une fois du bonheur. Ca devient lassant à la fin, non ?
Non.
On retrouve la placidité de Carl Houseman, qui pourrait toucher au flegme si le bonhomme n'était pas si précis, sûr, stoïque et efficace. L’homme, loin des clichés du flic ténébreux ou alcoolique, est juste un flic simple, sain, marié et heureux en ménage, un quinca normal, fort de son expérience et à qui on ne la raconte pas. Le récit, qui alterne les chapitres du début d’enquête et ceux quelques heures plus tard où nos amis sont acculés dans une grange sous le feu de terroristes, dans l'attente d'être secourus par le FBI, est habilement tendu, tout se répond point par point et la tension monte au fil des pages. Plus de vampires, plus d'apprentis terroristes au pays des rosbifs, mais toujours le même ton, la même façon qu'a Houseman de disséquer, expliquer, déduire, raisonner qui nous le rend si attachant et vraiment aimable, les mêmes détails sur la machine judiciaire américaine, détaillés mais jamais lassants, les mêmes personnages que nous apprenons à connaître et apprécier, ici tout se joue en quelques jours et les 400 pages de dévorent à toute allure.
Lassant ? Non, toujours pas.
Quatre jours avant Noël, Donald Harstad
Points Policier, novembre 2009, 402 pages
Les avis de Polar Noir, de Kathel, de Cuné.
06:00 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Romans Noirs, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : houseman, iowa, harstad, tension, menace terroriste, intégrisme, de quoi devenir végétarien...
14.01.2010
MEURTRE EN LIBRAIRIE – CAROLYN G. HART
Une fois n'est pas coutume, commençons par un extrait :
« Elle ouvrit les deux yeux et éclata de rire. IL était toujours aussi superbe, de haut en bas de son mètre quatre-vingt-huit. Et elle aurait reconnu n’importe où le moindre centimètre carré de son corps à lui, mince et musclé….
Max déplia une serviette Ralph Lauren à rayures bleues et blanches et se laissa choir par terre dans un jaillissement de sable.
- Pourquoi as-tu mis trois mois ? demanda Annie.
Il passa une main dans sa tignasse blonde, emmêlée, et roula sur un coude pour la fixer de ses yeux bleu nuit.
- Ta mère ne t’a pas appris que ça ne se faisait pas de poser des questions directes ?
Elle se mit péniblement en position assise et pêcha dans son sac de plage un flacon de Hawaïan Tropic recouvert d’une fiche couche de sable. S’efforçant d’ignorer le corps et les cheveux de Max, elle entreprit d’étaler sur ses jambes l’huile parfumée à la noix de coco, sans prêter attention au « hum hum » appréciateur de Max.
…
De ce coté ci, Broward's Rock donnait sur l'Altantique. Un ciel d'un bleu limpide formait une voûte au dessus de leurs têtes. L'air était chargé d'odeurs : eau salée, goudron, algues, parfum de noix de coco émanant de l'huile solaire d'Annie. L'océan, d'un vert aussi riche qu’une soupe aux pois, s'étirait à perte de vue à l'est. Les vagues clapotaient doucement le long des onze kilomètres de sable gris.... Cette bande de plage était toute à eux... Appuyé sur le coude, il contempla d'horizon d'un air pensif. Annie réprima le troublant désir de toucher son torse velu, la toison dorée qui luisait au soleil.
Brusquement il se redressa et tapa de la main sur le sol, envoyant du sable sur les jambes huilées d'Annie.
- J'ai trouvé ! Annie, m'aimerais tu si j'étais prêtre ?
- Max !
Il sourit jusqu'aux oreilles.
- Anglican, bien sûr !
- Max..
Elle le repoussa des deux mains, mais il l'attrapa dans sa chute et ils roulèrent ensemble sur le sable. »
Alors ? Meutre en librairie est un roman policier ? Un roman d'amour sauce harlequin saupoudré de cartlandislme épicé saveur nuit d'été ? Et bien les deux mon colonel. Et les deux sont hilarants. Oui, hilarants. Parce que j’ai bien ri devant tant d’inepties.
Pour commencer, prenons l'intrigue à la base : une jeune femme hérite de son oncle une librairie spécialisée dans les romans policiers. La librairie est située sur une île de Caroline du Sud, une île sur laquelle se sont installés des auteurs de romans policiers, des riches oisifs et des vedettes : luxe calme et volupté, on nage en plein soap de télé américain. Dans sa petite librairie « Crimes à la demande », la jeune et jolie libraire (non, elle n'aurait PAS pu être moche et vieille) organise tous les dimanches soir une réunion- conférence avec les auteurs de l’île. Or, un dimanche, l'un des auteurs, qui s'apprête à faire des révélations fracassantes sur le passé de ces collègues (car TOUS ont un passé caché, tous, tous, y compris la libraire, aussi, secret qui se révèlera être probablement une des meilleures blagues du roman tellement il est ridicule) est subitement assassiné. Une fléchette empoisonnée dans le cou. Alors que la pièce vient d'être plongée dans l'obscurité. Ta dam....
L’homme était imbuvable, évidemment, tous avaient une bonne raison de le faire taire, tous sont donc suspects, y compris la libraire (blonde, aussi, et bronzée, au fait). Surtout elle. Pour prouver son innocence, elle n'a qu'une solution : mener sa propre enquête et trouver seule le coupable. Assistée en cela par son ami, confident et fiancé, le bel et riche (très très riche. Mais vraiment très riche, hein) Max Darling (ça ne s'invente pas un nom pareil. D'un autre coté, Johnny Smith, ça sonnait moins bien, j'imagine), qui surgit tel le sauveur masqué au volant de sa Porsche, l’insolence et le charme dévastateur en bannière.
Des écrivains cachant de honteux secrets (très honteux, du style celui-là, là-bas, il bat sa femme, le méchant, du coup, comme il écrit des livres pour enfants, ça "la fiche mal"), des meurtres qui se multiplient, une enquête menée tambour battant et neurones en roue libre par une libraire passionnée (ça fait trois mois qu'elle a hérité du vieil oncle, hein, donc ne lui en voulons pas pour son manque d'expérience), une île de nantis, un soleil de plomb, le tout avec quelques moments hommages à Agatha Christie (scène du crime dans un espace clos, avec un petit groupe de personnes abritant un assassin, on se croirait parfois dans Le crime de l'Orient Express) : l'idée de départ est amusante, voire rafraîchissante. Néanmoins, le traitement niaisement harlequinesque nuit gravement au déroulé du roman qui sombre souvent dans la pastiche niaiseuse à souhait. Quant à l'enquête en elle-même, disons tout de suite qu'elle manque cruellement de nuances, que tout est cousu de fil blanc. Aucun suspens donc, et rien de vraiment palpitant.
Ceci dit j'ai bien ri. Mais bon, autant relire un Agatha Christie, pour le coup.
Meurtre en librairie, Carolyn G. Hart
Editions Liana Levi Piccolo, octobre 2009, 302 pages
Les avis de Emeraude et Laurence, moyennement convaincues elles aussi.
12.01.2010
PERE DES MENSONGES – BRIAN EVENSON
Voyage au cœur de la folie et des méandres d’un homme écartelé, Père des mensonges est un roman bien plus sinueux et
labyrinthique que la quatrième de couverture le laisse deviner. Nous sommes au sein d’une communauté religieuse, la Corporation du Sang de l’Agneau. Le doyen de la communauté, Eldon Fochs, consulte un psychiatre pour se libérer de cauchemars obscènes dans lesquels il se laisse aller à des pulsions pédophiles et meurtrières. Alexandre Feshtig, le psychiatre s’interroge sur ces cauchemars et alerte les autorités religieuses de la communauté. Leur réponse est claire : Dieu avant toute chose, il faut étouffer l’affaire et ne pas aller plus loin.
Père des mensonges est construit par strates (courriers échangés entre Feshtig et son autorité dans une première partie, puis une autre partie « Première anamnèse », puis d’autres courriers…) : petit à petit, tandis que l’histoire se déroule, le lecteur plonge avec effroi et aversion dans l’esprit de Fochs, assiste en spectateur à l’effondrement d’un homme dont la folie grignote peu à peu la raison.
Brian Evenson donne à son récit une force quasi hypnotique en semant le doute dans l’esprit du lecteur : est-ce des faits ou des cauchemars que Fochs raconte ? Quelle est la part de réalité et de fantasme dans ces « souvenirs » égrenés par un homme habité par la folie ? Et, au final, quelle est la personnalité de Fochs ? Un être élevé dans un dogmatisme religieux des plus stricts qui était déjà schizophrène ou un être que ce même dogmatisme a rendu schizophrène ? Brian Evenson laisse à son lecteur supposer et deviner les événements survenus dans l’enfance de Fochs et c’est là une très bonne chose : on ne peut que tout supposer, imaginer, et en tirer ses propres conclusions.
Le roman n’est pas un thriller mais n’en contient pas moins un rythme soutenu, sans temps mort. Au fil des pages se révèlent les obsessions de l’homme d’église, obsessions qui prennent peu à peu toute la place dans son esprit. A la fois dérangeant et perturbant à certains moments, le roman attaque aussi frontalement certains dogmes religieux mettant Dieu au dessus de tout : l’homme se persuade que Dieu lui enjoint d’agir et se substitue à lui pour punir le mal par le mal, jusqu’à se persuader que son Dieu lui enjoint l’agir et de continuer.
Brian Evenson a été lui-même membre d’une communauté religieuse (les Mormons) avant de la quitter, les comptes sont ici réglés avec ces autorités religieuses qui excommunient ceux qui ne partagent pas la pensée unique. Ces mêmes communautés sont ici décrites sans fioritures, mais sans mépris : des êtres simples, ayant reçu une instruction sommaire et orientée dès l’enfance, dont le jugement et le libre arbitre sont manipulés et qui vivent dans la peur de l’excommunication, le monde extérieur leur faisant plus peur que le monde vicié dans lequel il vivent, mais qui n’en reste pas moins le seul univers qu’ils connaissent et ne les effraye pas. Et donc prêts à tout pour ne pas être bannis, même à accepter le mal.
Au final un roman glaçant qui se lit quasiment d’une traite, à condition de reprendre son souffle après certaines scènes. J’en redemande, personnellement.
L'avis de Cuné ("Tordu et impossible à lâcher") et celui de Keisha.
Père des mensonges, Brian Evenson
Cherche Midi, Collection Lot 49, Janvier 2010 234 pages
06:00 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : dogmatisme religieux, obsessions, schizophrénie





