19.11.2010
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Lenz Buchman est chirurgien, dans un pays et une époque non identifiables. Peut-être un pays de l’Est, peut-être au vingtième siècle. Mais peu importe, l’essentiel est dans le personnage de Lenz, homme dépourvu d’émotions, homme machine qui opère avec froideur, mécaniquement (« Dans l’orientation du bistouri, Lenz voyait la possibilité d’allumer ou d’éteindre la chaine hi-fi. S’il allait vers la droite - la droite, le coté de la ligne bien tracée et aussi le coté que le Seigneur, comme disait Lenz en se gaussant, avait réservé aux hommes vertueux – il laissait l’appareil humain allumé, tandis qu’en déviant vers la gauche – le coté du diable ou de la mobilité que nous ne comprenons pas – il éteignait l’appareil, coupait le courant. Lenz était celui à qui il revenait d’actionner le bouton décisif ».).
L’homme qui décide, calcule et analyse, l’homme qui considère le corps comme une simple machine décide d’entrer en politique et applique à cette nouvelle activité les mêmes règles : manœuvrer silencieusement, avec une minutie implacable et une stratégie étudiée.
Un roman froid, clinique, et qui se lit avec une grande facilité. Le héros de Tavares manipule, anticipe, décide, évince. Le lecteur observe l’absence totale d’émotions, les calculs sans pitié d’un homme décidé à mener sa vie comme un combat contre les autres, dans une chasse au pouvoir qu’il mènera avec froideur et perversion.
J’ai beaucoup aimé ce roman et le style de Tavares, mélange de froideur, de violence larvée qui jamais n’éclate : tout est dit avec le recul d’un observateur qui raconte et jamais ne juge ou n’intervient. L’homme est une bête, un homme sans sentiments, sans émotions, qui avance et poursuit son chemin.
Prier ? Non. Lenz Buchman laisse ça aux faibles, aux lâches, aux petits. Lenz Buchman est une machine. Jusqu’à ce que la nature le rattrape. L’homme machine est, et restera, dépendant de la nature et de son corps, simple machine qui rattrapera son esprit et le vaincra.
Apprendre à prier à l’ère de la technique a remporté le Prix Spécial du Jury pour le prix Web-Cultura 2010, dont j’ai fait partie du jury avec plaisir. Une découverte étonnante et un prix mérité.
Retrouvez l'entretien de Conçalvo M. Tavarez avec Abeline Majorel des Chroniques de la Rentrée Littéraire.
Apprendre à prier à l’ère de la technique – Gonçalo M. Tavares
Ed. Viviane Hamy, septembre 2010, 366 pages

06:00 Publié dans *Littérature portugaise*, Prix Web Cultura, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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21.05.2008
LES INTERMITTENCES DE LA MORT – JOSE SARAMAGO

C’est un pays x où la vie suit son cours normalement. La Reine Mère agonise, le gouvernement gouverne, les travailleurs travaillent, les bébés naissent, les vieillards meurent, les citoyens citoyent. Un pays lambda, donc, jusqu’au jour où, d’un coup, les gens ne trépassent plus. Du jour au lendemain, la mort s'est mise en grève.
Après quelques jours de liesse populaire, les ennuis commencent : les moribonds s’accumulent et les rouages de la société se grippent un à un : pompes funèbres en faillite, hôpitaux et maisons de repos submergés par des flots de malades en phase terminale, compagnies d’assurance excédées, médias survoltés, naissance d’une maphia (« ph », oui) opportuniste qui aide les volontaires à passer l'arme à gauche ou plutôt les frontières (car ailleurs la mort est encore au boulot) nervosité du gouvernement, contre-attaque agressive de l’opposition, colère de l’Eglise, ce qui était source de joie devient une sérieuse, très sérieuse, source d’ennuis.
Finalement, c’était bien quand les accidentés succombaient et les vieillards mourraient…
Mon premier Saramago ne m’aura pas déçue. Cette fable plutôt grinçante se lit avec beaucoup de plaisir. Certes, il faut tout d’abord s’habituer à la narration très compacte (paragraphes longs, quasi absence de ponctuation, dialogues enfilés sans alinéa) mais, dès que l’on s’est familiarisé avec cette densité, on se régale de cet humour parfois loufoque, parfois acide, qui vous prend souvent au dépourvu au détour d’une phrase.
José Saramago épingle avec malice une Église furieuse de se voir retirer son principal argument de vente, la Résurrection ; il croque savoureusement le rapport à la vieillesse de cette population croyante qui se voit contrainte de supporter ses ancêtres ad vitam aeternam. Les organisations financières, actuarielles et sociales en prennent pour leur grade, sans compter les savoureuses réunions de philosophes philosophant sur la philosophie de la vie (puisque mort il n’y a plus)…
Et puis un jour, constatant que l’expérience n’a pas été concluante, la mort décide de se remettre au travail. En prévenant cette fois-ci. Elle enverra à chacun un préavis d’une semaine…
La deuxième partie du roman ressemble plus encore à un conte fantastique où la mort travaille consciencieusement sur son secteur. Saramago nous propose une mort ordonnée, scrupuleuse, méticuleuse qui désobéit à sa hiérarchie, une faux complice et confidente, une victime récalcitrante … La mort s’interroge, observe, rend visite à ce violoncelliste réfractaire, le ton change un peu et la relation improbable entre ces deux-là prend un ton plus poétique, plus subtil…
Un roman qui n'est pas seulement une farce amusante, non, un roman plus profond sur notre rapport à la mort, à la vie... bref, une belle découverte que cet auteur (et une mention spéciale à la traduction qui est tout simplement brillantissime).
Les avis tout aussi enthousiastes de Jo Ann V et de Bon sens.
05:26 Publié dans *Littérature portugaise* | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
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