15.05.2008
HISTOIRE DE REUSSIR – RUSSELL BANKS
Vous ai-je déjà dit que j’aime Russell Banks ? Oui, quand j’ai parlé de « De beaux lendemains » ? De façon plus mitigée avec « La réserve » ?
OK. J’avoue, son dernier roman m’a laissée sur ma faim. Mais je sentais bien qu’entre lui et moi, il y a avait quelque chose. Ce petit truc qui fait que vous sentez, que vous devinez, qu’un auteur va vous embarquer dans ses mots, dans ses histoires, dans ses récits, et que vous n’aurez cesse d’en lire davantage.
Troisième essai, donc et avantage Banks.
"Histoire de réussir" est un recueil de neuf nouvelles. Dans la plupart d’entre elles nous retrouvons les mêmes personnages, à quelques années d’écart.
Tout commence par le récit de Earl, 12 ans. Son père est parti, abandonnant femme et enfants et les laissant de débrouiller avec leur misère et leurs problèmes. Earl, devenu l’homme de la famille, inscrit sa mère à Reine d’un jour, une émission de télévision où des femmes viennent plaider leur cause, leur détresse, leur dénuement et les soumettre à l’applaudimètre du public. La malheureuse la plus applaudie gagnera un lave-vaisselle, ou un réfrigérateur…
Voilà le rêve américain, le rêve d’une Amérique profonde, pauvre et les chimères auxquelles elle s’accroche et qui sont ses seuls repères.
Au fil des nouvelles, nous suivrons Earl, qui tente d’échapper à l’échec social promis par son milieu, sa famille et sa culture.
Il y a les mensonges, que l’on se raconte et raconte à ses enfants pour embellir le quotidien et remodeler inconsciemment son passé, en édulcorer le sordide. Il y a les ambitions déçues, les illusions perdues d’un gamin admis à l’Ivy League mais qui ne peut se fondre dans le moule trop lisse et rutilant pour qu’il y trouve sa place. Il y a le renoncement d’une population à croire en la justice et qui érige en héros quelques justiciers qui deviendront bourreaux à leur tour, en toute impunité. Il y a des mariages ratés, rongés par le quotidien, des échecs involontaires, des innocences qui cèdent la place au fatalisme et la résignation.
Quelques nouvelles sont sans rapport avec Earl et sa famille. Mais n’en sont pas moins riches de contenu, brillantes. « Le poisson » est une nouvelle étonnante, truculente, sur la capacité qu’ont les hommes à détruire eux même leurs propres ressources, briser eux-mêmes leurs propres rêves. « Histoires d’enfants » est un récit acerbe sur les rapports parents-enfants, constat amer et lucide de la déchéance et la chute des valeurs morales et familiales.
Alcool, adultère, échecs, misère, solitude. Peut-on s’en sortir ? A quel prix ? Il me serait difficile de dire quel constat en tirer. Oui, on peut essayer de se construire une vie, un avenir, un futur différent. Mais les séquelles sont trop importantes pour en être à jamais libéré.
J’en redemande, donc.
Cuné l'a lu.
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08.05.2008
POURQUOI J'AI MANGE MON PERE – ROY LEWIS
Edouard est un pithécanthrope. Il vit en Afrique et dirige sa horde avec poigne. Edouard est aussi un savant fou. Il aime à découvrir, rechercher, trouver, imaginer des procédés nouveaux, innovants. Son but ? Faire évoluer l’espèce. Passer du singe à l’homme, en somme.
Ah, mes amis, quel bonheur que cette lecture ! D’abord, il y un humour savoureux. Tour à tour burlesque, loufoque, féroce, le ton réjouissant et les dialogues parfois totalement déjantés accompagnent des situations qui, sous des abords cocasses, forment une esquisse perspicace sur la façon de l’homme a su et voulu évoluer. Et continuera à le vouloir.
Puis, au-delà de la farce décalée que propose Roy Lewis, il y a aussi et surtout un excellent portrait de l’Homo Erectus, en route pour devenir l’Homo Sapiens.
Edouard incarne le progrès, le désir de l’homme de s’élever, de s’extraire de sa condition pour aller sans cesse de l’avant. Humaniste visionnaire, il exhorte sa horde à se défaire de ses habitudes ancestrales pour quitter sa condition encore trop simiesque, nonobstant les danger encourus.
L’oncle Vania est l’écolo réactionnaire de la bande. Totalement réfractaire au progrès, il prône le retour à la nature (« Back to the trees ! ») et s’enflamme dans des discours totalement rétrogrades en dénigrant les inventions d’Edouard (ce qui ne l’empêche pas de savourer les cotes d’éléphant rôties une fois que son frère a réussi à faire du feu et inventé la cuisson des aliments). Réfractaire, donc, mais… humain, lui aussi, fichtrement humain.
Ernest, le penseur-intello (et narrateur de l’histoire), Tobie, Oswald, Alex, chacun des enfants d’Edouard va incarner des modes de pensée et d’évolution, largement encouragés par leur père : philosophie, art figuratif, élevage,...
Les femmes, elles, loin de se complaire dans leur rôle de compagne d’homme des cavernes, sont peut-être celles qui gouvernent en douce, se jouant des hommes et les manipulant, qui pour obtenir une caverne plus grande, plus confortable, qui pour séduire, qui pour jacasser, bavarder…
Au-delà de la farce, donc, voici un roman métaphorique sur l’Homme, son rapport aux progrès scientifiques, sociaux, artistiques, politiques. Des questions sur la science et son utilisation, le partage des ressources, la cohabitation avec des espèces différentes, et un constat : pour évoluer, s’affranchir, il faut bien finir par « tuer le père ». Est-ce le prix à payer ?
Un roman à lire, à savourer, déguster, parce que c'est un régal !
Elles l'ont lu : Cuné, Papillon, Kali, Majinissa
06:56 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
31.03.2008
DE BEAUX LENDEMAINS – RUSSELL BANKS
Parfois un roman peut en cacher un autre. « De beaux lendemains » raconte l’histoire d’un accident. Un accident qui a causé la mort de plusieurs enfants.
Dolores Driscoll est conductrice de bus scolaire. Elle ramasse chaque jour les enfants de ce petit coin perdu des Aridonbacks, dans le nord de l’Etat de New York. Chaque jour depuis près de trente ans elle les conduit à l’école de la vallée. Jusqu’au jour où elle croit voir un chien sur la route montagneuse. Elle freine, braque, vire et tombe dans le ravin, glisse sur une sablière, le bus fend la glace et s’enfonce.
L’accident pulvérise la vie du village de Sam Dent. Malgré les secours, plusieurs enfants périssent.
L’accident nous est raconté à tour de rôle par Dolores elle-même, puis par Billy Ansel qui a perdu ses enfants ; par Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais qui va tout faire pour qu’un procès ait lieu et faire payer les responsables ; par Nicole Burnell, une jeune rescapée devenue invalide suite à l’accident.
C’est magistral. Chacun, avec sa voix, ses mots va apporter son regard sur les événements. Mais au-delà de l’accident, un autre roman se dessine : celui de cette bourgade, celui des habitants des montagnes isolées, rongés par la pauvreté, par la rigueur des hivers, par l'obscurité de leurs avenirs. Celui des couples qui ne se parlent plus, usés par les difficultés à nourrir une famille, ceux qui se contentent de leur morne quotidien puisque demain ne sera qu’un autre quotiden, tout aussi morne, suivi par un autre, et un autre encore. Celui des parents ravagés par le deuil, emmurés dans leur douleur, incapables de partager leur fardeau. Celui de cet avocat avide de revanche, de vengeance, de victoire, qui mène mille combats pour oublier qu’il n’a pas gagné celui d’être un bon père.
C’est le roman de cette jeune fille démolie par un père abusif mais cloîtrée dans le silence. Comment dénoncer son père ? Parce qu’il l’aime, en fait. D’une certaine façon, c’est sûr, mais c’est son père après tout. Elle était déjà démolie, de toute façon. Son handicap tiendra son père au loin, c’est déjà ça.
L’atmosphère pourrait être opaque, triste. Comme si le malheur ne s’abattait que plus lourdement sur les gens démunis. On est loin de la grande ville et de ses lumières, on vit d’aide sociale ou de menus travaux, mais l’honneur de ses habitants est intact, même s’il se noie parfois dans l’alcool qui anesthésie les souffrances. L’atmosphère est opaque, oui, d'une certaine manière, mais en même temps elle est illuminée par la richesse intérieure de ces personnages, par leur richesse morale, par leur dignité.
C’est impressionnant, c’est bluffant, cette capacité qu’a Russel Banks de se couler dans l’intimité de l'âme humaine, de nous faire aimer ces êtres qui essayent de vivre décemment, dignement. Il nous remue de compassion et d’empathie pour ses personnages. Il nous transporte dans ce bled paumé et l'on s'y sent presque bien, presque à notre place.
Un roman, deux romans, plusieurs romans en un seul, pour un même régal.
Ah, que j'ai aimé ce livre!
L'avis d'Anne, qui m'a donné envie de le lire, celui de Joelle.
06:05 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
10.03.2008
BORD DE MER – VERONIQUE OLMI
Une femme, une mère, emmène ses enfants au bord de mer. Ses maigres économies ont fondu pour leur offrir ce voyage, cette escapade hors de leur grisaille quotidienne. Tous trois prennent le car vers la mer que les enfants ne connaissent pas.
Comment parler de ce livre ? Je ne suis pas sûre d’être à la hauteur de ce bijou d’émotions, de sensations.
Le style est extrêmement simple, aussi simple que le langage de cette femme, et pourtant, à cette lecture, on a la tête qui résonne, le cœur qui se froisse, les mains deviennent moites ; on reprend son souffle, on y retourne en suffocant, en se débattant contre la certitude insidieuse et pourtant évidente de savoir comment tout ça va se terminer. On devine à quelle extrémité cette femme déboussolée, à la dérive, se croit contrainte.
C’est court, c’est sombre, c’est angoissant… l’atmosphère est d’une tristesse palpable, on la touche du doigt, on s’y enfonce, on plonge dans cette détresse humaine qui vous enveloppe comme un brouillard opaque et humide. Et pourtant on ne se défend pas, on se laisse engloutir, envelopper, happer. Le dernier voyage d’une famille qui survit à la solitude, tant bien que mal portée par l'amour d’une femme dévastée, aidée par ses deux enfants trop tôt mûris, trop tôt grandis et pourtant si avides d’être encore des enfants.
Et ce cadeau qu’elle veut leur offrir lui aussi s’englue dans le sordide : un hôtel miteux, une mer déchaînée et maussade, une pluie battante qui hurle aux tempes de cette femme prisonnière de sa misère, de sa folie, de sa détresse.
Voilà ce que j’aime, dans la littérature : la capacité d’un auteur à nous transposer dans une autre dimension, où jamais nous n’irions sans elle. Je me suis sentie Elle. Je l’ai comprise. Je l’ai soutenue et avais envie de lui dire, à la fin « c’est bon, tu peux lâcher l’oreiller, c’est fait, arrête, tu vas avoir mal au bras ». Ensuite je l’aurais prise dans mes bras et lui aurais dit « Chut, tout va bien, ça va aller, ne t’inquiète pas, ils vont se retrouver »…Lily, je suis à genoux. Merci.
05:16 Publié dans J'ai adoré, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note
03.03.2008
NUMERO SIX – VERONIQUE OLMI
Fanny est la sixième enfant des Delbast. La numéro six. Celle qu’on n’attendait pas. Celle que le bon Dieu a donné mais qui n’était pas prévue. Cadeau du ciel qu’il est hors de question de refuser mais qui restera toute sa vie à la traîne, derrière ses aînés, derrières les autres, ceux qui font déjà partie de la famille, ceux qui ont des souvenirs à partager (« J’envie mes aînés parce qu’ils forment une famille dont tu es le père. Moi, je suis une sorte de regard extérieur, une invitée arrivée en retard. »)
C’est un roman très court, mais le style illumine totalement son lecteur. Véronique Olmi écrit avec limpidité et luminosité. Une histoire simple, celle d’une petite dernière trop effacée pour s’affirmer, dont l’arrivée est trop subie pour lui permettre d’exister, de devenir autre chose que la « numéro six ». Celle d’une enfant devenue femme mais qui n’a pas su s'extirper de l’enfance, qui vit dans l'ombre d'un amour paternel trop distrait, trop lointain. Une femme qui essaye encore, à 50 ans, d’être la petite fille de son papa.
Fanny reporte sur son père son besoin éperdu d’amour et de reconnaissance, elle transforme son besoin impérieux d’exister à ses yeux en amour aveugle, avide et possessif.
A force d’être si peu aimée, ou si mal aimé par une famille chez qui les sentiments ne s’affichent pas, ne se disent pas, ne se partagent pas, l’amour de Fanny pour son père se transforme en idéalisation, en déification (« J’étais jalouse de maman. Pas seulement de vos voyages. De votre quotidien aussi. Vos discussions le soir que j’entendais de l’autre coté de la cloison, quand j’étais couchée. J’étais jalouse de tout ce que vous aviez à vous dire, et de vos rires. J’étais jalouse de ce vin que tu goûtais pour elle, de cette tasse de café que tu lui tendais, de ces fleurs qui tu lui offrais, de cette façon que tu avais de lui toucher la main quand tu lui parlais, de la malice joyeuse avec laquelle tu te moquais d’elle devant tout le monde, comme si elle était incroyable, unique, le personnage principal, l’héroïne de ta vie. Ta femme. »).
Avec le temps elle ouvre les yeux sur ce père fantasmé qui n’en a pas moins été un homme. Un poilu, un père, un médecin respecté, un colonialiste réactionnaire. Elle parle et raconte cette famille catholique bien-pensante, les silences et les maux qui se taisent, qui étouffent, qui asphyxient ; tout plutôt que de déroger à la sacro sainte bienséance… Elle y aura sacrifié sa vie de femme. Fait un enfant, mais sans donner à celui-ci la chance d'avoir un père. Victime consentante et lucide, vouée à aimer un homme qui ne fut pas le sien.
Merci Lily, de m'avoir prêté ce très beau roman!
Son billet qui m’a donné envie de découvrir cette auteure.
Celui de Laure sur Numéro Six.
08:24 Publié dans J'ai adoré, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
26.02.2008
84 CHARRING CROSS ROAD – HELENE HANFF
Hélène Hanff, jeune dramaturge new-yorkaise férue de lire anciens, commande à une librairie londonienne Marks & Co, située 84 Charring Cross Raod quelques ouvrages. Frank Doel, libraire, lui envoie aussitôt les livres commandés.
S’ensuit alors une correspondance qui durera plus de vingt ans entre Hélène et Franck.
Ce roman est tout à fait délicieux. La correspondance qui s’installe entre Hélène et Franck évolue au fil des ans pour devenir de plus en plus amicale, chaleureuse et intime.
Les liens qui se tissent peu à peu entre ces deux amoureux des livres sont faits de respect, de tendresse, et l’affection profonde qui les unit devient de plus en plus sincère.
Hélène est vive, sarcastique, caustique. Ses lettres sont remplies d’humour et de plaisir à partager. On devine en face d’elle un Franck Doel plus réservé, plus secret, mais qui se laisse aller à s’ouvrir peu à peu à cette américaine qui le titille si souvent et si affectueusement.
Peu à peu Hélène devient un mythe au sein de Marks & Co. Les employés, la famille de Franck entament eux aussi un correspondance avec elle.
Ils ne se rencontreront jamais. Hélène aura toujours une bonne raison de repousser son voyage à Londres et Franck mourra en 1969. Mais en aurait il été autrement s’ils s’étaient rencontrés ? Je crois que cela fait justement partie du charme de ce roman ; l’idéalisation de l’autre est encore plus profonde quand on ne peut que se baser sur des lettres, qui révèlent plus intimement les personnes.
Au-delà du roman, j’avoue avoir été touchée par ces rapports épistolaires. Il est vrai que l’on peut nouer des relations fortes, sincères, avec des personnes que l’on ne connaît pas. La preuve en est chaque jour avec ces blogueurs qui échangent sur leur passion, qui partagent leur amour des livres sans forcément se connaître.
Une relation nouée uniquement sur l’amour des livres, qui peu à peu de vient une vraie relation, faite d’amitié, de complicité, de tendresse. Une relation virtuelle, qui devient vite essentielle, vitale, et qu’on ne peut arrêter. Voilà ce que j’ai aimé, ce que j’ai adoré et que j’ai envie de partager.
Les avis de Stéphanie, Yueyin, Chimère, Biblioblog, Sylire, Majinissa, Flo, Emeraude, Karine, Fashionque je remercie pour le prêt... et j'en oublie sans doute ?
Lu dans le cadre du Challenge ABC 2008, lettre H.
06:03 Publié dans Challenge ABC 2008, J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
22.02.2008
LE CANAPE ROUGE – MICHELE LESBRE
Anne est décidée à revoir l’homme qu’elle a aimé jadis. Ils ne se sont pas revus, ils ne se sont plus écrit, mais Anne prend le train jusqu’à Irkoutsk où Gyl s'est exilé.
Elle a laissé Clémence derrière elle. Clémence à qui elle lit tous les jours les destins de femmes exceptionnelles, exaltées, passionnées. Clémence qui hante son voyage et ses pensées. Clémence assise sur son canapé rouge, Clémence habitée par son passé et des souvenirs qui s’estompent et s’effacent. Aspirés par la maladie ils ressurgissent en lambeaux épars de plus en plus fugaces.
Le rythme du roman est lent, aussi lent que ce train qui traverse la Sibérie , mais le voyage est serein, paisible, parsemé de souvenirs et de mélancolie.
Des moments de tendresse partagés avec Clémence (« J’aurai aimé la prendre dans mes bras, la détresse des corps vieillis qu’une main n’effleure, qu’aucun corps n’étreint, cette immense solitude de la chair qui est déjà un peu la mort, m’a toujours effrayée. Enfant, la peau de mes grand-mères me fascinait, je la touchais avec précautions, comme si je craignais de la froisser davantage, qu’elle se déchire sous mes doigts et que ma maladresse précipite une issue fatale. Celle de Clémence Barrot, fine et diaphane, me rappelait ses instants d’une infinie tendresse où je me perdais dans la géographie des rides et des veines bleues qui courraient sur les mains abîmées de ces femmes, petits ruisseaux buissonniers et palpitants. »), aux rencontres éphémères avec d’autres voyageurs (« Dans le compartiment, ils s’appelaient Tania, Vassili, Piotr, Vera, Boris, Vania. Parfois ils apparaissaient et disparaissaient sans qu’un mot ait pu être échangé. Tous n’étaient qu’ombres furtives, surtout la nuit, lorsque le train s’arrêtait quelque part, qu’ils allaient et venaient dans le mystère de leur vie. Les corps s’allongeaient discrètement puis s’esquivaient pour se perdre dans l’une de ces villes on l’on ne distinguait rien, seulement une vague ébauche surgissant de la pénombre ou du voile encore épais de l’aube. Un perpétuel mouvement rendait ainsi chaque rencontre fugitive et capitale à la fois. Leurs visages s’estompaient avec le temps, mais je gardais cette impression forte d’avoir approché des femmes et des hommes qui ne me quittaient plus ».) Anne ressuscite ses relations avec Gyl, avec d’autres hommes aussi, qu’elle a connus puis quittés.
Michèle Lesbre caresse ces souvenirs brumeux et cette nostalgie lumineuse. Elle les esquisse avec une délicatesse et une sensibilité exquises.
Quel talent a-t-elle pour nous faire vivre et ressentir cette affection profonde, intime, qui unit Anne et Clémence ! Ses phrases sont des fragments de poésie, aussi vaporeux que les souvenirs qui surgissent, uns à uns, pointant leur éclat, leur beauté et leur douceur.
Il y a une grâce et une luminosité sereines dans ce roman que l’on referme en frissonnant.
Le canapé rouge - Michèle Lesbre - Editions Sabine Weipieser, 145 pages
Merci à Clarabel et à Lily pour cette découverte. Bellesahi a aimé dès les premières pages.
06:45 Publié dans J'ai adoré, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
21.02.2008
LE TROISIEME MENSONGE – AGOTA KRISTOF
Le troisième mensonge est le dernier volet de la Trilogie des jumeaux écrite par Agota Kristof. Après Le grand cahier et La preuve, nous retrouvons Lucas et Klaus.
Dans les dernières pages de "La preuve", on ne savait plus qui est qui, on ne savait plus lequel des deux existe ou si seulement ces deux là existent. Là encore Agota Kristof sème autant de doutes que de questions, lève autant de voiles sur le passé pour en déposer de nouveaux et brouiller sans cesse les pistes.
Lucas a disparu, Klaus le recherche. Klaus qui est revenu dans son village après l’exil, après avoir fuit ce pays totalitaire foudroyé par la guerre et la bêtise des hommes.
Klaus revient sur son passé, les souvenirs ressurgissent et nous en apprenons plus sur ces deux frères arrachés l'un à l'autre, sur leurs existences qui n’ont été que déchirements, errances et blessures effroyables. L’un comblait l’absence de l’autre en le faisant vivre à ses cotés. Fantômes grimaçants, ombres inséparables, doubles fantasmés, Agota Kristof est terrifiante. Elle ne dit rien, elle suggère, elle laisse deviner.
Et petit à petit elle nous donne les clefs de cette gémellité déchirée, nous entraîne dans le sillon d’une enfance laminée par un cruel accident qui aura anéanti l’existence de Lucas et Klaus. Evénement fulgurant qui atomise leur enfance, leur famille, leur avenir.
On pourrait croire qu’enfin réunis, Lucas et Klaus vont pouvoir se reconstruire. Il n’en sera rien ; leurs retrouvailles seront glaçantes et indéfinissables, comme leurs destins ont pu l’être. Les plaies sont inguérissables, les cicatrices béantes.
Effroyablement pessimiste et tourmenté, ce roman écorché et cruel, dresse le portrait déchirant de deux êtres que la vie aura brisés, ravagés. Il se referme en tremblant et laisse un souvenir cuisant dans la mémoire. Le souvenir d'un moment de littérature fort, très fort.
06:50 Publié dans J'ai adoré, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
15.02.2008
JIMMY THE KID – DONALD WESTLAKE
Dortmunder est un truand à la p’tite semaine. Les coups foireux, c’est sa spécialité. Oh, c’est pas qu’il prépare mal ses coups, non, c’est plutôt qu’à chaque fois, y’a un truc qui cloche : un doberman qui surgit là où il devait y avoir un caniche nain, une cargaison qui est au troisième étage alors qu’on lui avait dit deuxième... Alors, quand son copain Kelt vient lui parler d’un roman de Richard Stark dans lequel le parfait kidnapping est décrit point par point et qu'il n'y a qu'à faire pareil, il se dit que, peut-être, cette fois la chance a tourné et qu’il va enfin pouvoir se faire un bon p’tit magot. Et profiter de la vie, bien pépère à l'abri du besoin.
Le souci, c’est que Kelt, il ne vaut pas mieux que lui, mais bon, après tout, si les ravisseurs du bouquin ont réussi leur coup, pourquoi pas eux, puisque tous les détails sont donnés et qu'il suffit de les suivre à la lettre ?
Avec leurs complices Murch, M’man Murch et May ils réfléchissent aussi intensément que leurs petits neurones le leur permettent et décident d’enlever Jimmy Harrington, le fils d’un très riche avocat new-yorkais.
On suit le bouquin à la ligne et hop ! On se tire avec 30 sacs chacun…
Ah si tout pouvait être aussi simple que dans les bouquins….
C’est qu’il est délicieux, ce petit polar qui n’a de polar que le nom ! Voilà une bande de Pieds Nickelés bien bêtes et bien naïfs qui se piquent de jouer les Clint Eastwood !
C’est bourré d’humour, ce scénario à la Groucho Marx ! Une bande de gros bêtas imagine monter le coup du siècle et se tirer comme ça, la gloire en plus ?! Le problème c’est que les gosses de riches, à New York, ils sont plutôt malins ! Surtout après 4 ans d’analyse pendant lesquels ils ont roulé leur psychiatre dans la farine ! Rira bien qui rira le dernier !
Et puis, il y a plein d’autres personnages tout aussi truculents : du père qui ne peut s’empêcher de négocier la rançon parce qu’après tout, un gosse ou un procès, ça se négocie pareil, réflexe pavlovien. Les flics du FBI prêts à tout pour jouer les gros bras, le psychiatre éminemment perspicace qui voit tout sauf que son patient se fout de lui, et ces truands… ah, ce qu’on aimerait qu’ils s’en sortent, ces gentils méchants qui n’ont pas inventé la poudre !
Il y a des passages mémorables. Celui du rapt en premier lieu, parce que dans les livres il semblerait que les limousines pèsent moins lourd que dans la vraie vie ; celui par exemple où la conversation entre truands et flics se mue en discussion enflammée sur les soucis des chauffeurs de taxi exploités par les méchants syndicats new-yorkais ; la demande de rançon (je vous l’ai déjà dit, je sais, mais elle est vraiment comique !) ; l’intervention des policiers de la route qui ne supportent pas les grosse berlines de luxe, question de principe, les richards, y'a pas d'raison qu'ils échappent aux PV… bref,… c’est un roman drôle et croustillant comme un bon p’tit film de Bourvil.
Pour la petite histoire, Donald Westlake écrit également des romans sous le pseudonyme de Richard Stark… l’idée est excellente, de s’auto-plagier tout en l’avouant…et vous verrez à la fin que plagier n’est pas plagier, si on plagie la vraie vie…
Merci Kali, pour ce savoureux roman que tu m’as envoyé avec mon colis du Swap Noir c’est noir ! Je me suis régalée!
06:25 Publié dans J'ai adoré, Litterature Anglo-saxonne, Polars, thrillers... | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
14.02.2008
LA PETITE FILLE DE MONSIEUR LINH – PHILIPPE CLAUDEL
Un vieil homme serre dans ses bras sa petite fille de 6 semaines. Il a fuit son pays ravagé par la guerre, emmenant avec lui Sang Diû, le bébé, une valise et une poignée de sa terre natale. Ils sont les seuls rescapés d’une tuerie dans son village. Ils arrivent dans un pays civilisé, moderne, « sans odeurs », trop peuplé, trop glacial, trop bruyant. Monsieur Linh et sa petite fille sont hébergés dans un centre de réfugiés.
Il ne connaît pas ce pays, cette ville, cette langue, et va tous les jours dans un parc où il rencontre Monsieur Bark. Monsieur Bark est veuf et ne se console pas de la mort de sa femme.
Ces deux hommes, que rien ne destinait à se rencontrer, vont se lier d’amitié. Une amitié où chacun parle une langue que l’autre ne connaît pas, mais qui leur permet de partager leurs détresses, leurs solitudes, leurs désarrois. Ils ne se comprennent pas mais la musique des mots leur suffit pour savoir qu’ils se ressemblent.
Philippe Claudel est loin ici des « Âmes grises » et des tranchées de Verdun. Il est loin de la noirceur et de la beauté poisseuse de ses précédents personnages. On ne rit pas pour autant en lisant « La petite fille de Monsieur Linh », non. On ne rit pas, on ne peut qu’être touchés par la douceur, la douleur de Monsieur Linh. Cet homme qui supporte l’exil, le déracinement, l’arrachement à son pays, ses coutumes, sa famille anéantie dans le seul but de sauver sa petite fille et de lui éviter l’horreur de la guerre.
On ne peut qu’être touchés par cette amitié lui lie deux solitaires, par ces échanges qui n’en sont pas, mais où chacun reçoit les mots de l'autre avec bonheur, avidité, soulagement. Ils comblent leurs solitudes par leur seule présence. Au-delà des mots se dit l’indicible : le partage de leurs douleurs, le besoin de se rattacher à quelqu’un, d’être deux plutôt qu’un seul.
Philippe Claudel ne dit pas grand-chose, ou plutôt utilise un style très épuré, dépouillé. Mais en fait il en dit beaucoup plus ainsi. Parce que c’est poignant, ces détresses qui se rejoignent, se mélangent, s’apaisent mutuellement. Parce que c’est touchant, cet amour que porte Monsieur Linh à sa petite fille.
Oh, on aura peut-être compris rapidement ce qu’il faut comprendre, mais ça n’en est que plus touchant et nous en apprend beaucoup plus sur la folie due à l’exil, à l’arrachement, à la guerre et ses atrocités.
« Je connais votre pays, Monsieur Tao-laï, je le connais…Oui je le connais… Il y a longtemps j’y suis allé. Je n’osais pas vous le dire. On ne m’a pas demandé mon avis, vous savez. On m’a forcé à y aller. J’étais jeune. Je ne savais pas. C’était une guerre. Pas celle qu’il y a maintenant, une autre. Une des autres. A croire que sur votre pays s’acharnent toutes les guerres »… Monsieur Bark s’arrête un instant. Les larmes coulent sans cesse. « J’avais vingt ans. Qu’est ce qu’on sait à vingt ans ? Moi je ne savais rien. Je n’avais rien dans ma tête. Rien. J’étais encore un grand gosse, c’est tout. Un gosse. Et on a mis un fusil dans mes mains, alors que j’étais encore presque un enfant. J’ai vu votre pays, Monsieur Tao-Laï, oh oui, je l’ai vu, je m’en souviens comme si je l’avais quitté hier, tout est resté en moi, les parfums, les couleurs, les pluies, les forêts, les rires des enfants, leurs cris aussi. … Quand je suis arrivé j’ai vu tout cela, je me suis dit que le paradis devait y ressembler, même si le paradis, je n’y croyais déjà pas trop. Et nous, ce paradis, on nous a demandé d’y semer la mort, avec nos fusils, nos bombes, nos grenades…. »
« Il marche sur un sentier difficile, se dit Monsieur Linh. Il écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu’il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »
La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel - Le livre de poche, 184 pages.
Les avis de du Biblioblog, de Stéphanie, de Katell, de Fashion Victim, de Kalistina et de Karine.
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