11.02.2010

LA DIAGONALE DU TRAITRE – HERVE HAMON

Traître : dangereux, déloyal, déserteur, espion, félon, fourbe, infidèle, judas, lâche, mouchard, parjure, perfide, renégat, hamon.pngsournois, transfuge, trompeur, vendu. (source l’internaute)

 

Il y a plusieurs sortes de traîtrise, donc, au vu des synonymes que l’on trouve au mot traître. Plusieurs sortes, plusieurs façons, plus ou moins délibérées, plus ou moins malintentionnées, de trahir. La jeune interne qui tient tête au Grand Professeur, l’espion qui joue l’agent double devant un autre agent double (doublera bien qui doublera le dernier), le scénariste qui refuse de concéder quoique ce soit, l’amie qui vole la vedette sans l’avoir voulu, le politique (bien sûr, le politique, tellement vrai) et tant d’autres.

 

Des petites trahisons, des espérances déçues, des trajectoires déchues, il y a dans les douze nouvelles de Hervé Hamon des petites tranches de vies et des instants fugaces, des trahisons éphémères comme des plus violentes, plus latentes, plus vicelardes, celles qui abîment, qui vous bouffent et vous salissent, et puis celles qui sauvent, aussi. Il est talentueux, ce Hervé Hamon, talentueux parce qu’en racontant ces douze petites histoires, presque anecdotiques pour certaines, il maîtrise parfaitement l’art de faire frissonner (la dernière nouvelle « Un Judas pareil » est tout bonnement formidable) et de brosser l’âme humaine avec une sacrée finesse. Et puis, face aux traîtres, il y a les faux amis, ceux qui campent sur leurs positions, leurs acquis, leurs convictions. Ceux qui ne dérogent pas à la règle et n’en trahissent pas moins les autres. Ceux qui confondent fidélité et lâcheté, ceux qui mélangent conviction et compromission, ceux qui ne trahissent pas, soit disant. Tu parles…

 

 

La diagonale du traître, Hervé Hamon

Editions Diagonales, janvier 2010, 172 pages

 

 

Merci à Cuné pour le prêt J

 

 

 

 

10.02.2010

LES TEMPS DIFFICILES - EDOUARD BOURDET

La famille Antonin-Faure est issue de la grande bourgeoisie de province, à la tête d’une entreprise familiale florissante qui assure bourdet.jpgle train de vie (très confortable) de la famille depuis des générations. Mais après la crise de 1929, la situation devient périlleuse et les banques et associés commencent à donner des signes de désengagement. Pour éviter la ruine et ne pas perdre le contrôle de l’entreprise, Jérôme Antonin-Faure, à la tête de l’établissement familial, reprend contact avec son frère Marcel à qui il offre de revenir au sein du Conseil d’Administration. Marcel, qui a quitté sa famille des années auparavant pour épouser une comédienne et vivre plus modestement à Bois-Colombes, a besoin d’argent : poussé par sa femme, il va donc s’installer chez Madame Antonin-Faure avec sa femme et ses enfants. Mais la crise perdure et la faillite devient inévitable.

 

Parc chance, Bob Laroche, fils de Mélanie et voisin des Antonin-Faure, tombe amoureux de la jeune Anne-Marie, fille de Marcel. La famille Laroche est extrêmement riche, une alliance Antonin-Faure / Laroche redonnera confiance aux banquiers et sauvera la famille de la ruine. Anne-Marie, fascinée par l’argent des Laroche, accepte l’arrangement et épouse Bob, malgré sa déficience mentale due aux nombreux mariages consanguins de sa famille.

 

L’argent arrivera-t-il à sauver la famille de la ruine ? Ces grands bourgeois veulent à tout prix maintenir leur train de vie, sauver les apparences, quel qu’en soit le prix à payer.

 

Une tragi-comédie cynique et sarcastique qui fustige la grande bourgeoisie farouchement agrippée à ses avantages et fermement décidée à ne pas sombrer dans la ruine. Certains sont aveugles et ne peuvent imaginer que l’argent cesse subitement "d'être là, comme il l'a toujours été", s’imaginant au dessus de route contingence matérielle et naturellement protégés, d’autres complotent avec calcul et vanité. 

 

Hypocrisie, lâchetés, veuleries ne sont jamais loin des sourires et des convenances soigneusement affichées. Jusqu’à la sœur Lucy, fille handicapée de Madame Antonin-Faure, que l’on cache soigneusement dans un coin de la maison familiale. L’argent fait-il le bonheur ? Quand tout s’écroule et que la ruine devient inévitable, seuls certains sauront tomber avec panache et dignité, d’autres choisiront un autre miroir aux alouettes (le cinéma) allant de perdre dans d’autres mirages.

 

Une belle pièce, à lire autant qu’à voir, écrite par l’auteur de Fric Frac, qui fut administrateur de la Comédie Française entre 1936 et 1940.

 

 

Les temps difficiles, Edouard Bourdet

L’avant scène théâtre, 220 pages, octobre 2004

07.02.2010

LES LIEUX SOMBRES – GILLIAN FLYNN

Libby Day est l’unique rescapée du drame qui a causé la mort de sa mère et ses deux sœurs lorsqu’elle avait sept ans : son frère flynn.jpgBen purge une peine de prison à perpétuité pour ce triple meurtre. Depuis, Libby vit de l’usufruit des très nombreux dons qu’elle a reçus après le drame et se complait paresseusement dans son rôle de pauvre petite fille traumatisée. Mais, vingt-quatre ans après le drame, l’argent commence à manquer : d’autres tragédies suscitent la générosité des donateurs. Libby est alors contactée par une organisation qui regroupe des amateurs persuadés de l’innocence de Ben. Attirée par l’argent promis en échange de souvenirs ou renseignements, Libby accepte de les rencontrer et se décide enfin à revenir sur cette triste nuit du 3 janvier 1985.

 

La construction est habile, alternant les passages consacrés à Libby et ses recherches, et ceux qui retracent les événements de la nuit de l’assassinat. Gillian Flynn propose ici un personnage principal attachant sans jamais faire tomber le lecteur dans l’apitoiement aveugle : Libby, l’enfant qui a survécu au drame, a assisté au massacre de sa mère et ses soeurs, se complait dans une attitude de victimisation et de paresse. Un personnage que l’on a envie de plaindre et de secouer en même temps. Une enfant dont l’enfance a été saccagée, qui grandit dans l’assistanat et attend toujours chez les autres de la compassion, de la pitié, et ne fait pas le moindre effort pour sortir de sa situation.

 

Autour d’elle, une organisation d’amateurs enquêtant sur les crimes célèbres et se targuant d’être aussi voire plus efficace que la police, des profiteurs du malheur qui écrivent des biographies voyeuristes et racoleuses. L’univers que dépeint Gillian Flynn est cynique, le voyeurisme et le fanatisme de certains, fascinés par l’affaire, qui sont prêts à tout pour acquérir un objet appartenant aux victimes, est glaçant (« …beaucoup de collectionneurs seront présents, alors apportez n’importe quel souvenir, heu, n’importe quel objet de votre enfance que vous désirez vendre. Vous pourriez facilement repartir avec deux mille dollars en poche. Plus c’est personnel, mieux c’est évidemment. Tout ce qui se rapproche de la période des meurtres, le 3 janvier 1985. » Il a décliné la date, comme s’il l’avait dite souvent. «  En particulier tout ce qui peut venir de votre mère. Les gens sont vraiment… fascinés par elle. » Ca a toujours été le cas. Les gens voulaient toujours savoir : quel genre de femme se fait assassiner par son propre fils ? »).

 

Gillian Flyyn pose son intrigue dans un Middle West fatigué et ravagé par la crise agricole : une ferme laborieusement gérée par une mère épuisée par sa progéniture, des enfants qui s’élèvent presque seuls et en perdent tout repère. Le manque d’argent, le travail éreintant et l’alcoolisme du père ont pulvérisé mariage et vie de famille.

 

C’est vraiment un bon roman, habilement construit : les chapitres alternent présent et passé, le lecteur passe des recherches de Libby qui se penche enfin sur le passé et découvre peu à peu que tout n’est pas si limpide que la police a bien voulu le croire ; dans les autres parties, Gillian Flynn remonte la chronologie de la nuit du drame en maintenant une tension indéniable et brouillant les pistes efficacement ; nous suivons tour à tout Patty Day, la mère de Libby, et Ben, le frère accusé de meurtre, au fil des heures de cette journée fatidique jusqu’au cœur de la nuit et aux meurtres mêmes. Un récit indéniablement tendu, avec des personnages impeccablement campés.

 

Au final, est-ce inoubliable ? Je suis partagée : certains faits m’ont paru trop artificiels ou peu crédibles, certaines avancées dans les recherches de Libby trop commodes (elle retrouve des protagonistes disparus depuis un quart de siècle avec une facilité déconcertante), comme dans le récit final de cette fameuse nuit qui m’a semblé un peu tiré par les cheveux.

 

Mais je pinaille pour le plaisir de pinailler, là, car il n’empêche que j’ai lu ce roman non pas d’une traite mais en deux jours, ne voulant pas le lâcher avant d’en connaître la fin, et que l’ambiance, le style, l’histoire, m’ont happée rapidement.

 

Un bon thriller, donc, qui ne restera peut-être pas dans mes annales, mais n’en reste pas moins fichtrement bien fait et que j'ai lu avec avidité.

 

Les avis de Emeraude, Stephie et Pimprenelle

 

Les lieux sombres, Gillian Flynn

Sonatines, Janvier 2010, 483 pages

 

 

05.02.2010

L’ABSENCE D’OISEAUX D’EAU – EMMANUELLE PAGANO

Ça commence comme un jeu, un défi, ou un exercice littéraire tenté à deux. Deux écrivains décident d’écrire une histoire pagano.jpgd’amour à deux mains. Un roman épistolaire imaginé chacun de son coté, la femme écrivant les lettres de l’amante, l’homme celles de l’amant. Mais l’homme, l’écrivain, s’est retiré du jeu. Il est sorti sur la pointe des pieds et a laissé seule sa partenaire, devenue entre temps son amante.

 

Exercice purement littéraire ou auto-fiction, quelle que soit la vérité, restent ici les lettres envoyées par la Femme. Celle qui s’est prise au jeu, a aimé avec force et intensité et a jeté sur papier, avec douleur, violence et fébrilité ses émotions et ses sentiments. Une mise à nu souvent déchirante, une impudeur folle qui étonne, les lettres de cette femme sont autant de cris et de larmes versées.

 

L’échange commence par des lettres d’amour imaginées, un amour virtuel que deux écrivains inventent et s’amusent à voir éclore entre leurs deux personnages (« Je suis ta meilleure lectrice et tu le sais. Ces lettres sont un brouillon de nous. Là, nous sommes en plein dedans. Dans l’écriture, dans les nœuds. Si tous tes baisers sont faux, tes caresses, tes mains me serrant fort, ça me brisera peut-être, mais ce n’est pas grave, je te l’ai dit. »), et peu à peu le roman envahit et supplante le réel, les deux écrivains entament une liaison douloureuse, passionnelle, charnelle. Le ton devient plus sourd, la violence des sentiments contenue dans les lettres est sous jacente, mise en exergue par une écriture sensuelle, impudique mais jamais vulgaire. Mais l’homme partira et laissera une femme brisée, délaissée, seule avec ses mots, sa plume et quelques pages.

 

 

Reste l’exercice littéraire, ces lettres qui semblent rester sans réponse, comme des cris lancés dans le néant. Des réponses, il y en a eu, pourtant, mais leur absence ici résonne terriblement et donne encore plus de force et d'écho aux mots d’Emmanuelle Pagano. Des mots magnifiques, que j’ai souvent lus à haute voix pour mieux m’en imprégner.

 

 

 

L’absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano

Editions POL, 291 pages, janvier 2010

 

 

Merci à Abeline pour ce roman, lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire. Les premières pages du roman sont en ligne ici.

 

 

L’avis de Antigone

 

03.02.2010

Perette fille perdue

Perrette accompagnait quelques troubadours pour une représentation en province, loin de leur port d'attache habituel.

 

Ce genre de voyage, il faut le dire, comporte son lot de contraintes et de plaisirs, de kilomètres parcourus, de sandwiches avalés, de nuits écourtées et de fou-rires partagés.

 

Perette, qui avait prévenu à l’avance qu’elle serait un mauvais pilote, se vit donc confier le rôle de copilote et monta donc dans la voiture d'un adorable régisseur (qui, au passage, est également MNS dans la vraie vie et se demande encore si Perette s'est inspirée de lui dans son récit de cet été) (ceci dit il est charmant aussi, hein, mais bon, revenons à nos moutons).

 

Perette donc, outre sa capacité à faire des digressions inutiles, se retrouva affectée au copilotage, au guidage, au conseil et à la perspicacité. Autant dire que l'erreur était grave, et l'heure encore plus.

 

 

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02.02.2010

LE TAILLEUR GRIS – ANDREA CAMILLERI

Lui, est directeur de banque et vient de prendre sa retraite.camilleri.jpg

Elle, est sa  seconde femme, vingt cinq ans de moins au bas mot.

 

Il sait qu'elle le trompe, elle sait qu'il sait et qu'il se tait.

On lui propose un poste probablement lié à ma mafia, et vraisemblablement sa femme est derrière tout ça. Sur ce, il tombe malade. Sa femme veille sur lui, mais il n'es pas sûr qu'elle ne joue pas la comédie.

 

Pas de suspens, pas de mort (ou alors des anciens conjoints, décédés de mort naturelle), on n'est pas dans un polar, et ce qui fait le charme du roman, c'est le déroulé des pensées du vieil homme, oscillant sans cesse entre doute et certitude : sa femme l'a-t-elle épousé pour son argent ? En veut-elle à sa vie ? Et sa vie, que va-t-il en faire, maintenant qu'il n'a plus son activité professionnelle pour la combler ?

 

De le vieillesse, du temps qui passe, de ce qu'un homme peut encore offrir à sa femme (pour peu qu'elle en veuille encore), Andrea Camilleri écrit avec une langue toute personnelle, un style qui parfois enchante parfois déroute, le bilan d'un homme qui doit affronter l'inactivité, l'oisiveté, ferme les yeux sur l'infidélité de sa femme, ferme les yeux sur beaucoup de choses, en fait, y compris son propre fils qu'il ne voit jamais. Le passé prend toute sa place dans ce présent inoccupé.

 

C'est sympathique, la fin largement prévisible et attendue, mais ça ne manque pas de charme et donne envie de lire d'autres romans de l'auteur.

 

 

 

 

Le tailleur gris, Andrea Camilleri

Métailié Noir, Octobre 2009, 136 pages.

 

L'avis de Cuné.