01.11.2008
MOON PALACE – PAUL AUSTER
Il y a des histoires qui peuvent paraître simples et unilatérales. Il y a aussi des tableaux qui semblent représenter une scène, un paysage, un portrait, n’importe quoi, en fait, et laissent le curieux imaginer le reste.
Chacun peut faire ce qu’il veut devant une histoire ou un tableau. Se contenter de recevoir la chose en elle-même, ou absorber une première bouchée, sentir le goût descendre lentement dans sa gorge, et découvrir petit à petit une multitude d’autres saveurs envahir son palais, se mêler, se révéler, ressortir, disparaître pour mieux revenir.
La lecture d’un livre relève souvent du même exercice. On peut choisir recevoir le texte en un seul jet, avec ses mots, ses phrases, ses couleurs et ses images. On peut aussi dépasser le texte lui-même et se découvrir entraîné dans un voyage souterrain, plonger dans des abîmes que l’auteur a soigneusement cachés, glisser sur un toboggan d’émotion et de réflexions, sans filet, en se laissant aller, tout simplement, en s’abandonnant aux mots de l’auteur. Dans ses cas là, inutile de se débattre, le voyage sera là et, de toute façon, il finira bien par cesser, alors autant ne pas lutter. Autant savourer, déguster, rêver parfois.
Moon palace raconte un jeune homme, MS Fogg, né de père inconnu. Etudiant, il vit chez son oncle Victor qui lui lègue tous ses livres. De murs entiers recouverts d’ouvrages, des heures de lectures et de voyages, une vie entière passée à amasser mots, phrases, histoires. Une vie de mots dans laquelle MS Fogg s’immerge. Mais il a besoin d’argent, et va peu à peu vendre les livres, quitter son appartement, errer dans les rues de New York. MS Fogg devient un fantôme errant, caché dans une grotte de Central Park. L’ombre de lui-même. Mais même les ombres finissent par se réveiller et des rencontres fortuites ou non mèneront MS Fogg sur un nouvel itinéraire.
Au delà des mots, donc, un parcours, des rencontres, des aventures. Fogg devenu l’ombre de lui-même, l’homme qui voulait s’effacer de sa propre vie, gratter peu à peu toutes les couches de sa personne jusqu’à devenir rien, va lentement refaire surface. Un ami, une amie, un vieil homme, des personnages parfois cyniques, parfois cruels, ou doux, ou lumineux, viendront croiser son chemin, l’accompagner, le séduire, le dégoûter, l’attirer, l’abîmer aussi, parfois. Et ces rencontres amènent Fogg à se découvrir, à redevenir quelqu’un, à trouver enfin l’homme qui se terrait en lui.
Paul Auster nous entraîne sur le chemin d’une quête, de quêtes d’identités. Ses personnages se perdent pour se trouver et se trouvent pour se perdre. Que sont les hommes sans identité propre, sans passé pour asseoir les bases d’une personnalité, pour renforcer l’essence même de leur moi ? Paul Auster répond par un récit troublant en forme de voyages initiatiques, où ces hommes se découvriront pères et fils et bâtiront par là même leur propre identité, se déferont de tout, se mettront à nu pour trouver tout au fond d’eux ce qu’ils sont réellement.
Certes, il y a dans le récit de Paul Auster des références à ses autres romans, des petites allusions qui viennent clignoter le temps d’un instant, des silhouettes fugaces qui effleurent ses personnages. Parfois, quand le lecteur connaît ses œuvres précédentes, il sourit, s’amuse de ces petites lueurs fugitives. Parfois, il peut s’agacer, se sentant exclu comme un enfant mis sur la touche et que personne ne vient aider. Il faut l’accepter, recevoir ces clins d’oeils comme une invitation à aller chercher ailleurs ces personnages, aller faire leur connaissance dans un autre roman de l’auteur.
Il faut accepter le désir de Paul Auster d’entraîner son lecteur sur une voie sinueuse ou obscure, et qui peu à peu s'éclairera. D’abîmes en réflexion, le parcours initiatique de son personnage devient une renaissance, une lente résurrection vers un moi jusqu’à présent larvé, en sommeil, qui verra enfin le jour.
Moon Palace, Paul Auster - Babel 480 pages
Lu dans le cadre du Club de lecture :
Mon avis sur Brooklyn follies.
L’avis de Bluegrey sur Moon Palace
Les avis des autres lecteurs de ce mois : (absente ce week end, je mettrai les liens à mon retour en début de semaine)
06:32 Publié dans Bien, Club de lecture, Litterature Anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
01.03.2008
Ô VERLAINE – JEAN TEULE
J’ai lu « Je, François Villon » l’été dernier, aussi me suis-je attelée à un autre ouvrage de Jean Teulé, parlant, lui aussi, d’un poète, pour le club de lecture.
Verlaine est probablement d’un des plus grands poètes. Oui, j’entends déjà les cris et les protestations, Verlaine n’est pas le seul. Il y en a d’autres. Mais j’avoue que j’aime ses écrits. Comme j’aime ceux de Villon.
Ô Verlaine nous emmène dans le Paris de 1885. Fin de vie pour Verlaine, l’absinthe est en train de ronger son foie, son corps est putréfié par la syphilis, ses poumons sont délabrés. Sa vie ? Oh sa vie n’est plus qu’une succession de nuits immergées dans l’alcool, dans le sexe et la débauche. C’est à travers les yeux de Henri-Albert Cornuty, petit provincial venu à Paris pour rencontrer son idole, que nous suivons Verlaine dans sa lente déchéance.
Jean Teulé le dit lui-même, ses biographies de Villon comme de Verlaine sont des fictions.
On y retrouve ceci dit et curieusement les mêmes éléments : un poète dévoyé, un Paris ravagé, le Paris des petites rues, des étudiants, des sans le sou. Des prostituées, vendues par leur mari (La grosse Margot, chez Villon ou Esther chez Verlaine) ; les mères de poètes tuées, reniées par leurs propres fils (la mère de Villon mangée en pâté, celle de Verlaine tuée). Des illustrations au gré des chapitres, et des poèmes, semés ça et là comment autant de rappels sur ce que furent avant tout ces deux là : de Grands Poètes.
Jean Teulé raconte la même violence, la même rage de se détruire, la même morve chez ces poètes peu soucieux de survivre, leur même soif de création et le même désespoir finalement. Une chose est sûre : il décrit ces deux là de façon plus que dévoyée. Débauche, luxure, amoralité…j’avoue avoir été plus touchée par Villon, au final plus humain (parce que plus jeune sans doute) que par Verlaine.
J’avoue avoir été un peu perturbée par cette ressemblance entre les deux romans. J’attendais une fiction différente, un bâti séparé. La redondance m’a étonnée.
C’est une vision qu’il propose, et cette vision est la même. J’aurais préféré une approche différente, mais je reste emballée par le personnage commun à ces deux romans : Paris. Paris la dévoyée, Paris l’écorchée vive, Paris la sublime.
Sur Je, François Villon, les avis de Thom, Bladelor, Cathe, Katell, Caro[line], Grominou, Papillon, Jules, Joëlle, Kalistina, Karine, Malice, Sylire, et sans doute d'autres encore....
Sur Ô Verlaine, les avis de Thom, Rats de Biblio, Fanyoun,
09:18 Publié dans Club de lecture, Litterature Française, Sans plus... | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
01.01.2008
LA VIERGE FROIDE ET AUTRES RACONTARS – JORN RIEL
Dix petites histoires, dix racontars très courts nous embarquent au Groenland. Là-bas, les hommes habitent dans des cabanes et se réchauffent à l’eau de vie sans cesse redistillée. Ils vivent seuls mais forment une communauté solidaire, unie dans son isolement et la vitale nécessité de se retrouver, de troquer la solitude contre des paroles, des rêves ou des désirs partagés.
Là-bas, les hommes échangent des fiancées imaginaires contre des peaux de renard, des fusils de chasse ou des chandails irlandais bien réels. Ils devisent philosophie avec un coq languissant, tandis que celui-ci attend désespérément que le soleil de lève sur la nuit polaire. Ils courent nus dans la bise glaciale, tatouent leurs corps neigeux d’œuvres d’art, remplissent leurs quotidiens en déversant des mots jusqu’à épuisement.
Là-bas les hommes se réchauffent le cœur et l’âme à grandes goulées d’eau de vie et de paroles, oublient l’âpreté de leurs vies en acceptant leurs différences, tissent des amitiés solidaires et solitaires, préfèrent se tairent ensemble plutôt que parler seuls.
Ils se jalousent, se chicanent comme les enfants qu’ils n’ont pas, détestent les cochons qui leur volent leurs amis, avides qu’ils sont de chaleur humaine, de compagnie ou d’intimité.
Ils jouent aux cartes avec leurs morts ou enterrent leurs vivants, acceptent le destin comme une fatalité.
Un joli recueil d’histoires qui se lit très vite, des histoires rudes et masculines, qui sont plaisantes, dépaysantes, et réchauffent le cœur.
Mes racontars préférés : La vierge froide, De joyeuses funérailles, Tournée de visites.
Ceux que j’ai moins aimés : Le vent du Sud-Est, Le roi Oscar.
07:15 Publié dans Club de lecture, Litterature Scandinave | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
01.11.2007
COMPARTIMENT POUR DAMES - ANITA NAIR
Dans le train qui la conduit à destination, Akhila, femme indienne de 45 ans, sans mari, sans enfant, fait la connaissance de ses compagnes de voyage. A travers leurs confidences sur leurs vies faites de renoncements, de frustrations, de révoltes, Akhila cherche la réponse aux questions qu'elle se pose : une femme a t-elle besoin d'un homme pour exister ? Comment redevenir maîtresse d'un destin sans avenir ? Akhila a sacrifié sa vie de femme pour s’occuper de sa famille à la mort de son père. Elle a mis entre parenthèses ses espoirs, ses désirs et s’est totalement dévouée à ses frères et sœurs.
Mais un jour elle n’en peut plus de cette vie sclérosante et de l’aliénation qu’elle subit. Elle prend un billet pour Kanyakumari et monte dans le compartiment pour dames, seul endroit où il reste de la place. Dans ce compartiment, vestige symbolique d’une époque pas forcément révolue où les femmes se tenaient à l’écart, Akhila rencontre cinq autres femmes, qui tour à tour vont lui raconter leur vie, leurs sacrifices, leur résignation, leurs révoltes silencieuses.
C’est un très beau roman, où l’on rencontre des femmes qui renient leurs propres identités pour se conformer à l’image que la société attend d’elles. Pour cela, elles capitulent devant les diktats d’un destin tout tracé qui ne leur offre aucune perspective de développement personnel, mais chacune à sa façon, se révolte silencieusement : Janaki, Sheela, Margaret, Phabha Devi, par des actes muets, latents, compensent leurs renoncements et atténuent leur souffrance.
« Parfois, Akhila se disait que ce qu’elle voulait le plus, c’était une identité qui lui soit propre. Elle avait toujours été le prolongement de quelqu’un. La fille de Chandra, l’Akka de Narayan, la tante de Priya, la belle-sœur de Murty…. Akhlia aurait aimé qu’enfin on la considère comme une personne à part entière. Karpagan comprendrait-elle ? Elle qui se drapait dans le mariage comme dans un sari de Kanchipuram, comprendrait elle que ce que son amie souhaitait le plus au monde c’était d’être enfin elle-même ? Dans un endroit qui lui appartienne ? De faire ce qu’elle voulait. De vire comme elle l’entendait, sans retenue, ni peur du blâme. Que si Akhlia brûlait de trouver un homme et de laisser ses sens libres d’explorer et de chercher l‘assouvissement, que si elle souhaitait qu’un homme l’aime assez pour remplir ses silences et tout partager avec elle, elle ne voulait pas d’un mari. Elle ne voulait pas redevenir un simple prolongement. »
Leurs révoltes sont muettes, discrètes, presque intimes. Aucune d’elle n’ose clamer aux yeux de leurs proches leurs écoeurements, leurs déceptions, leurs manques. Le poids de la société est encore trop pesant sur leurs épaules aussi préfèrent elles opposer des actes latents, petites revanches souterraines, rébellions intimes dont elles seules goûtent secrètement le nectar.
Marikolanthu, elle, issue d’un milieu moins favorisé, doit affirmer sa volonté et sa rébellion personnelle. Après un viol, elle abandonne son enfant et essaie de bâtir sa vie en camouflant ses blessures. Finalement, ce sera l’acceptation même de son enfant – fruit de l’événement qui a brisé sa vie – qui lui ouvrira les portes d’une nouvelle existence.Anita Nair éprouve une grande tendresse pour ses personnages ; on sent les fêlures, leurs douleurs, les renoncements, les espoirs balayés ou camouflés, les désirs inassouvis, les attentes de ces femmes qui essayent désespérément de trouver leur voie, l’acceptation et l’affirmation d’elles mêmes en tant que femmes, qu’individus pleinement responsables, autonomes et différents.
La plume d’Anita Nair est à la fois pudique et intime, légère et précise. Elle lève un voile léger sur les âmes de ces femmes, pour le baisser ensuite, très respectueusement.
« Regardez moi. Il y a en moi une femme que je viens tout juste de découvrir. »
L'avis de Tamara, Stéphanie, Sole , Flo, Antigone (et d'autres à suivre)
08:20 Publié dans Club de lecture, Litterature Indienne | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note





