29.04.2008

NE TE RETOURNE PAS – JAMES W. NICHOL

1719530149.jpgWalker Devereaux a dix-neuf ans quand il décide de retrouver ses parents biologiques. D’eux, il ne se rappelle rien, à peine une silhouette, celle de sa mère qui l’a abandonné. Elle l’a déposé en plein jour au bord d'une route, lui a demandé de serrer très très fort le fil de fer de la barrière, l'a supplié de ne pas se retourner, surtout ne pas se retourner. Et elle est partie. Il avait trois ans. Malgré les recherches, on n'a pas pu retrouver la trace de cette femme. Et personne n'a réclamé un petit garçon. Personne.

Dès qu’il a l’âge légal, il demande donc son dossier aux services sociaux et quitte sa famille adoptive sur les traces de sa mère. Il n’y a rien dans son dossier. Juste la photo de deux fillettes et une vague lettre, qui donnent peu d’explications, peu d’indices.

Walker arrive à Toronto et rencontre Krista, une jeune handicapée qui l’aidera dans ses recherches, malgré les embûches, malgré le cambriolage où la lettre et la photo disparaissent, malgré cet homme qui semble les suivre et tout faire pour que leurs recherches n’aboutissent pas.

Ce roman policier est adapté d’une pièce radiophonique écrite par James W. Nichol. Nous allons y suivre, en parallèle, les recherches de Walker et la vie de Bobby, un garçon perturbé, violent, inquiétant. Un garçon écrasé par son père, dont la toute puissance broie sans le savoir la volonté et la raison de son enfant.

Tandis que l'on accompagne les tâtonnements de Walker et Krista, on suit avec répulsion l'évolution de Bobby qui, à force de faire taire cette violence sourde qui est en lui, à force d'étouffer ses désirs, devient de plus en plus renfermé et laisse ses démons l’envahir, jusqu’à ce qu’il finisse par passer à l’acte.

On s’interroge sur ces deux personnages, on cherche le point commun, le moment où leurs existences se croiseront.

Petit à petit, les pièces du puzzle s’assemblent et l’on découvrira comment la folie d’un garçon a conduit au pire.

La construction en parallèle de ces deux parcours laisse beaucoup de questions s’installer dans l’esprit du lecteur. Je regrette néanmoins que certains éléments soient éclaircis trop rapidement.

J’aurais sans doute préféré que James W. Nichol prenne plus de temps pour laisser la vérité germer. Son jeune héros Walker a finalement beaucoup de chance dans son malheur et trouve un peu trop vite à mon goût la trace de sa mère. Un peu plus de lenteur, un peu plus de doutes savamment distillés, une angoisse mieux entretenue m'auraient certainement davantage tenue en haleine.

C'est le personnage de Bobby que j’ai préféré. La lente érosion de son raisonnement, la montée de folie, la succession d’événements qui le pousseront à refuser d’être ce qu’il est et devenir par là même un monstre écoeurant, rongé de frustrations. Les pulsions violemment contenues, la rage de se savoir différent, qui laissent peu à peu le pas à la mégalomanie, à la folie, à l'abstraction de tout sens commun.

Le personnage de Krista, la jeune handicapée qui aide Walker malgré sa hanche brisée, est aussi intéressant, quoique traité de façon trop fleur bleue. Elle et Walker sont fades à coté de Bobby. Comme quoi la gentillesse ne paie plus !

Bon, même si l’intrigue aurait supporté un peu plus de complications, aurait dû être traitée moins superficiellement, plus perversement, ça reste un polar, disons, divertissant, à lire avec curiosité à défaut d’enthousiasme débordant. Et oublier rapidement.

Dommage, il y avait de quoi faire un bon truc, quand même.

Lettre N du challenge ABC.

06.03.2008

DANS LES BOIS ETERNELS – FRED VARGAS

2000663006.jpgDeux hommes ont été retrouvés égorgés. Des tombes ouvertes, des cadavres intacts (le sont-ils vraiment ?). Des reliques disparues. Des cerfs tués, le cœur arraché, un chat castré… Une femme serait à l’origine de ces crimes, une ombre, une revenante. Une quête d’immortalité.

Cette enquête du commissaire d’Adamsberg est un mélange. Mélange de crimes, de sang, de fantômes, et mélange de personnages névrosés, perdus, dont les esprits vagabondent au gré de l’avancement de l’enquête.

On y retrouve l’équipe de policiers rattachés à Adamsberg. Leurs malaises, leurs personnalités troublées. Fred Vargas campe chaque personnage, prenant le temps de redessiner chacun des membres de l’équipe d’Adamsberg. Ils sont intéressants, peu orthodoxes, bizarres, attachants autant qu’insupportables parfois.

Un nouveau venu, qui parle en vers, fait revivre le passé d’Adamsberg. Le chat La Boule deviendra part intégrante de l’enquête. Adamsberg veille son fils et lui raconte des histoires de bouquetins.

La première partie est plutôt ennuyeuse. On pourrait lâcher le bouquin pour courir vers un vrai whodunnit. Mais on y reste. Et on a raison. L’intrigue se corse, tout devient flou puis plus clair. Rebondissement. Eclaircissement. Visions du commissaire. Epilogue.

Elle est agaçante, Fred Vargas. J'aime ses personnages, j'aime leur coté hors normes. J'aime Adamsberg qui conduit ses enquètes à l'intuition (un peu Dr House, sans le sourire), et pourtant je n'arrive pas à plonger, je n'arrive pas à ne pas lâcher. Au contraire. Je prends, je lâche, je reviens, vais faire un tour, reprends... 

Au final, un livre pas forcément extraordinaire, parfois pesant, mais du bon boulot. Sérieux. Bien fait. A réserver aux fans d’Adamsberg. 

Lu dans le cadre du challenge ABC 2008, lettre V 

 

 

04.03.2008

LE JOUEUR D’ECHECS – STEFAN ZWEIG

20072471.jpgNous sommes sur un paquebot à destination de Buenos Aires, pendant la deuxième guerre mondiale. A son bord, Czentovic, champion du monde d’échecs, incapable de communiquer, inculte et asocial.  Mc Cannor, joueur moyen, le défie. La partie s’annonce perdue d’avance pour Mc Cannor jusqu’à ce qu’un inconnu se penche sur l’échiquier et l’aide à mettre le champion en péril. Pourtant, cet homme affirme n’avoir pas joué depuis plus de vingt ans. Il se confiera au narrateur et lui racontera son emprisonnement par la Gestapo , la torture mentale et ce qui lui a permis d’y échapper…

Le style de Stefan Zweig est classique, clair, limpide. Au travers le récit de M. B, il dénonce les tortures de la Gestapo : emprisonnement , privations sensorielles et absence de stimuli. M. B échappera à la folie en dérobant un manuel d’échecs. Pour entretenir son esprit et éviter de sombrer dans la folie, il s’entraîne mentalement, joue contre lui-même. Son jeu devient obsessionnel, schizophrénique. Echapper à la folie par une autre forme de démence. Son entraînement devient sa force et sa force arme fatale contre lui-même.

Stefan Zweig décrit une autre forme de folie, celle de Czentovic, une brute, un asocial incapable de communiquer, uniquement centré sur son jeu, incapable de supporter d’être battu. Il n’a jamais su communiquer et s’est réfugié dans une sorte d’autisme (ne l’était-il pas déjà ?), vivant uniquement pour le jeu, pour le gain, pour vaincre les autres et se hisser au dessus de la masse qu'il méprise.

Stefan Zweig nous emmène dans un combat singulier, celui de la brute inculte (Czentovic) contre le quidam orgueilleux (Mc Cannor) qui ne veut s'avouer vaincu, ou le professeur cultivé et raffiné (M. B). Folie, engouement, orgueil, le jeu devient une lutte ou la volonté de gagner devient acharnement obsessionnel, impérieux, ravageur. Il n'est plus d'autre volonté que celle d'écraser l'autre.

Un très beau récit allégorique sur l’homme et ses vices.

Les avis de Papillon, Lilly, Flo, Karine, Anjelica.

 

Lu dans le cadre du Challenge ABC 2008.

29.02.2008

SAGA – TONINO BENACQUISTA

584807586.jpgMarco, Mathilde, Louis et Jérôme sont des has been. Des loosers. Des nazes. Scénaristes ou auteur de romans à l’eau de rose, ils sont réunis par un ponte d’une chaîne de TV en mal de quotas de séries françaises. Leur mission ? Ecrire le scénario d’une série TV dont tout le monde se fichera puisqu’elle sera diffusée à 4 heures du mat. Pour un coût minimum. Pour un retour sur investissement dérisoire. Ecrire une daube, une merde, n’importe quoi, pourvu que le quota soit respecté et que la chaîne ait la paix avec le CSA. Service commandé, faîtes n’importe quoi, on s’en fout, vous avez 80 épisodes. Point barre.

Nos quatre scénaristes se mettent illico au travail et se plongent dans SAGA, la seule série où on fait et dit n’importe quoi. Et sans contraintes. Libres. Créer sans entraves : le rêve de tous.

 Il faut croire que les téléspectateurs aiment le n’importe quoi, finalement…..

Il est des romans dans lesquels on n’arrive pas à rentrer. Et si on n’arrive pas à rentrer dès le début, il y a fort à parier qu’on n’y rentrera jamais. C’est ce qui m’est arrivé. Je suis restée insensible à ce roman du début à la fin. Pourtant, l’intrigue est suffisamment retorse et originale pour que j’y trouve mon compte. Il y a de l’humour (et Malavita du même auteur m’avait largement conquise) mais je suis sans doute passé à coté du tout au tout.

Suis-je téléphobe ? Suis-je imperméable ? A aucun moment je n’ai réussi à m’intéresser ni à ces quatre énergumènes qui font sauter l’audimat sans le vouloir, à aucun moment je n’ai apprécié ce portrait pourtant acide et lucide du monde de l’audiovisuel. Question de style ? Un peu. Je l’ai trouvé ennuyeux. Question de crédibilité ? Sans doute aussi, je n’ai jamais réussi à gober un seul instant cette histoire de série pourrie qui devient un Summum et encore moins la fin, que j’ai trouvé carrément grotesque.

Allez, soyons objectifs. Je crois être une des rares de la blogosphère à être restée de glace. Lisez plutôt les avis enthousiastes de : Allie, Karine, Emeraude et LVE.

Lu dans le cadre du Challenge ABC 2008, lettre B.

Et merci à Fashion pour le prêt !

26.02.2008

84 CHARRING CROSS ROAD – HELENE HANFF

136194605.jpgHélène Hanff, jeune dramaturge new-yorkaise férue de lire anciens, commande à une librairie londonienne Marks & Co, située 84 Charring Cross Raod quelques ouvrages. Frank Doel, libraire, lui envoie aussitôt les livres commandés.

S’ensuit alors une correspondance qui durera plus de vingt ans entre Hélène et Franck.

Ce roman est tout à fait délicieux. La correspondance qui s’installe entre Hélène et Franck évolue au fil des ans pour devenir de plus en plus amicale, chaleureuse et intime.

Les liens qui se tissent peu à peu entre ces deux amoureux des livres sont faits de respect, de tendresse, et l’affection profonde qui les unit devient de plus en plus sincère.

Hélène est vive, sarcastique, caustique. Ses lettres sont remplies d’humour et de plaisir à partager. On devine en face d’elle un Franck Doel plus réservé, plus secret, mais qui se laisse aller à s’ouvrir peu à peu à cette américaine qui le titille si souvent et si affectueusement.

Peu à peu Hélène devient un mythe au sein de Marks & Co. Les employés, la famille de Franck entament eux aussi un correspondance avec elle.

Ils ne se rencontreront jamais. Hélène aura toujours une bonne raison de repousser son voyage à Londres et Franck mourra en 1969. Mais en aurait il été autrement s’ils s’étaient rencontrés ? Je crois que cela fait justement partie du charme de ce roman ; l’idéalisation de l’autre est encore plus profonde quand on ne peut que se baser sur des lettres, qui révèlent plus intimement les personnes.

Au-delà du roman, j’avoue avoir été touchée par ces rapports épistolaires. Il est vrai que l’on peut nouer des relations fortes, sincères, avec des personnes que l’on ne connaît pas. La preuve en est chaque jour avec ces blogueurs qui échangent sur leur passion, qui partagent leur amour des livres sans forcément se connaître.

Une relation nouée uniquement sur l’amour des livres, qui peu à peu de vient une vraie relation, faite d’amitié, de complicité, de tendresse. Une relation virtuelle, qui devient vite essentielle, vitale, et qu’on ne peut arrêter. Voilà ce que j’ai aimé, ce que j’ai adoré et que j’ai envie de partager.

Les avis de Stéphanie, Yueyin, Chimère, Biblioblog, Sylire, Majinissa, Flo, Emeraude, Karine, Fashion

que je remercie pour le prêt... et j'en oublie sans doute ?

 

 

Lu dans le cadre du Challenge ABC 2008, lettre H.

07.02.2008

ON EST TOUJOURS TROP BON AVEC LES FEMMES – RAYMOND QUENEAU

b7ca2e23420880876e9451b4b16245d4.jpgMéfiez vous des femmes ! Encore plus si elles sont anglaises, et que vous êtes irlandais…

En 1916, sept rebelles indépendantistes irlandais prennent possession d’un bureau de poste à Dublin. Ils se débarrassent des occupants et tiennent tête aux soldats de sa Majesté Britannique. Ils mourront en héros s’il le faut.

Mais il n’avaient pas prévu une chose : c’est qu’une jeune fille, Gertie, est enfermée dans les lavatories… Ils mourront en héros, oui, mais il n’est pas question que la réputation de l’IRA soit entachée par des mauvais traitements infligés à une jeune fille. Ils n’iront pas brûler en enfer, ces fervents catholiques ! Mais c’est sans compter sur Gertie, qui a plus d’un tour dans son sac…

Ah mes amis ! Quel délice que ce petit roman ! Raymond Queneau manie les mots et les histoires d’une façon totalement hilarante. Jeux de mots, jeux de mains jeux de vilains, il nous entraîne dans une aventure savoureuse et délicieusement loufoque…

C’est bourré d’humour, on s’amuse à tous les étages, il y a de la provocation, de l’excitation, du décalage.  Sachant que Queneau a publié son roman sous le pseudonyme de Sally Mara, traduit par Michèle Presle…. précipitez vous sur le roman et sur les notes de traducteur !

Le tout est coquin, malin, suave et décalé. Raymond Queneau nous embarque dans une épopée hilarante, on ne sait plus qui est à plaindre et qui est à craindre. Ils sont dépassés, ces braves héros, elle se surpasse, cette pauvre otage, mais, une chose est sûre, c’est qu’on est toujours trop bon avec les femmes !

« Camarades et amis chers, ça ne peut pas continuer. Je parle pas des Britanniques, c’est clair, ils vont nous avoir, c’est foutu, faut pas se le déguiser, n’empêche qu’on va les emmerder drôlement, qu’on va faire des héros, des sacrés héros, pour ce qui est d’être des héros, ça c’est sûr qu’on fera des héros, mais alors ce qui gaze pas du tout, c’et cette fille, quelle idée qu’elle a eu de se planquer dans le lavatories quand la bagarre s’est déclenchée, plus moyen de se dépêtrer d’elle, ce qu’elle veut, on ne sait pas, mais je trouve clair et net qu’elle a son idée, que dis-je « son idée » ? Ptêt’ même des idées, plusieurs. Non. Non. Non. Avec cette drôlesse parmi nous, faut prendre une décision, une décision bien claire et bien nette, sacré Bordel de Dieu, et puis c’et pas seulement ça, mais faut s’expliquer à son sujet, fut se dire des vérités à son sujet. Voilà ce que je pense : moi je suis le chef et j’ai pris une décision : d’abord de prendre une décision, tout comme u chef que je suis, et puis ensuite ou plutôt tout d’abord, de se dire la vérité pour ce qui est quant à ce qui concerne cette personne du sexe féminin que je viens de boucler dans ce petit bureau. »

On est toujours trop bon avec les femmes - Raymond Queneau - Folio - 221 p.

Lettre Q du Challenge ABC 2008.

18.01.2008

LA CITE DES JARRES – ARNALDUR INDRIASON

926ead377d6daacc1b2f54963c4ea291.jpgUn vieil homme est assassiné à Reykjavik. A priori un meurtre banal. L’inspecteur Erlendur est chargé de l’affaire.

 

Erlendur est un bon vieux flic, un bon vieux flic comme on aime les voir au cinéma : il est bourru, fume trop, ne sait pas cuisiner, n’est pas fichu de communiquer avec ses deux enfants. D’ailleurs l’un des deux a filé Dieu sait où, quant à l’autre elle essaie de décrocher de la drogue, et c’est pas facile. Quant à son ex-femme… n’en parlons pas. Bref un bon vieux flic comme on les aime.

 

De fil en aiguille, de découverte en découverte, Arnaldur Indriason ballade ses lecteurs de questions en questions. Une collection de photos pornographiques dans l’ordinateur du mort : ne serait on pas plongés dans une sombre histoire de pédophilie ? Un viol commis il y a de longues années : histoire de détraqués sexuels ? Au fil des événements, on découvre peu à peu une histoire à la fois triste, moche, glauque mais aussi touchante.

 

Le meurtre n’est pas aussi anodin, gratuit, simple qu’il parait. Le mobile, petit à petit se dessine. Erlendur s’interroge et le lecteur aussi. Voici une tragédie familiale, une histoire douloureuse, des personnages complexes, des coupables éventuels, des victimes innocentes, tout s’implique, tout s’embrique dans un style concis, net, sans circonvolutions inutiles jusqu’au dénouement.

 

On aura compris bien avant la fin qui est le coupable, mais ce n’est pas pour autant qu’on arrêtera la lecture, car Indriasson ajoute à son intrigue des sentiments bien plus complexes, bien plus singuliers qui nous pousseront à finir coûte que coûte le roman.

 

Famille, héritage génétique, historique, psychologique, transmission, mémoire, Indriasson propose ici un fort bon polar, mené tranquillement mais sans désintérêt aucun, bien au contraire. Le tout en nous faisant visiter l'Islande, ses moeurs, l'apparente placidité des habitants mais aussi leur droiture et leur honnêteté.

 

La cité des jarres - Arnaldur Indriason - Points 328 p

 

Les avis de Fashion Victim, Katell, Tamara

15.01.2008

A QUOI REVENT LES LOUPS – YASMINA KHADRA

c3e470181cc7b671c41435b6a724f339.jpgNafa Walid est jeune, beau et rêve de faire du cinéma. Mais une belle gueule ne suffit pas à décrocher la lune et les étoiles, quand on est né dans la casbah d’Alger, qu’on est pauvre et sans relations. Nafa accepte donc de devenir chauffeur de maître dans une famille de riches notables algérois. Il faut bien manger, il faut bien gagner sa vie quand on est issu d’une famille honnête et croyante.

 

Ca, de l’argent, il va en gagner, Nafa ! Mais il découvre aussi un monde corrompu, pourri, vicié, rongé. Ses économies augmentent au fur et à mesure que sa dignité s’émiette. Fierté ? Courage ? Amour propre ? Nafa met tout cela de coté et s’efforce d’oublier ses principes (« Il est des ensorcellements qu’aucun exorciste ne saurait conjurer, quand on a frémi sous leur envoûtement, on ne peut plus s’en passer… Maintenant que j’avais une vue sur le paradis des autres, je m’évertuais à en croquer les périphéries, me contenant d’une miette par ci, d’une éclaboussure par là, persuadé que l’odeur de la fortune, quand bien même elle me passerait sous le nez, valait tous les folklores des bas-quartiers. »), Nafa est prêt à tout pour s’en sortir.

 

Seulement voilà : Nafa est prêt à tout, sauf à supporter un meurtre, une boucherie, la mort inutile d’une gamine, overdosée stupidement par le fils de la famille.

 

Nafa quitte son travail et erre à travers la casbah. Là commence sa lente et inéluctable descente aux enfers. Nafa est une proie facile pour les islamistes qui attirent facilement les exclus, les paumés, les abîmés de la vie.

 

De prêche en discours, de circonstances anodines en événements plus cruels, Nafa Walid intègre petit à petit les forces du GIA. Lui, l’honnête jeune homme qui rêvait des feux de la rampe va découvrir d’autres feux, les feux éructant de haine, les feux de la violence et de la barbarie, les feux cruels et aveugles dans les yeux des imans, des émirs, des guerriers rebelles face au gouvernement algérois (« Pour la première fois de sa vie, il se découvrait, prenait enfin conscience de son envergure, de son importance, de son utilité en tant que personne, en tant qu’être. Il existait enfin. Il comptait. »).

 

Yasmina Khadra écrit ici une livre éminemment politique. Il dénonce l’islamisme intégriste, l’embrigadement à coups de discours pleins d’empathie, de condescendance, de sympathie, l’enrôlement et la formation des futurs guerriers. Le style est simple, efficace, direct, mais il vous arrache les tripes. C’est presque fascinant, ce long voyage de Nafa vers l’absolutisme, vers le fanatisme le plus cruel, le plus aveugle.

 

Les loups ne rêvent plus. Ils survivent. Quitte à s’entretuer. L’âme et la conscience ont laissé la place à la bestialité. Hommes, femmes, tous guerriers voués à la cause, tous renient leurs propres familles comme une écharde vérolée que l’on arrache d’un seul coup.

 

Un roman qui ne laisse aucune porte de sortie, un roman dur, mais terriblement lucide et objectif.

A quoi rêvent les loups. Yasmina Khadra. Pocket. 274 p.

« Une centaine de femmes, banderoles en l’air, s’agglutinaient sur l’esplanade, sous le regard ironique des badauds. Nabil fonça sur la foule, coudoya, brutalisa pour se frayer un passage. A ses tempes, une voix ululait : Le succube. Te désobéir ? Cette garce a osé faire fi de ton autorité ? Il fendit le groupe de femmes comme un brise-glace, chercha, chercha. Un moment il s’imagina muni d’un lance-flammes en train d’immoler cette bande de garces, ces sorcières… Putes ! Putes ! Il renversa une dame, bouscula des infirmières, sarcla autour de lui, provoquant un début de panique. Au détour d’un groupe de manifestantes, il la vit. Hanane était là, debout devant lui, moulée dans cette jupe qu’il détestait. Elle le regardait venir… Il plongea la main dans son kamis. Son poing se referma autour du couteau… salope, salope… frappa sous le sein, là où se terrait l’âme perverse, ensuite dans le flan, puis dans le ventre.

Le jour s’éteignit. Hanane ne le percevait pas. Elle errait déjà à travers un tourbillon embrumé, glacial et sans écho…La place basculait dans un fleuve de ténèbres. Hanane coulait comme un pavé dans la mare… Mourir ? Avait elle seulement vécu, baisé une lèvre aimée, frémi sous une caresse aimante ? Dans un ultime soubresaut, elle se retourna vers l’hier imprenable tel un leurre. Maudit hier : l’école, l’université n’auront servi à rien. La cuirasse des diplômes n’empêchera pas la lame fratricide de crever le rêve comme un abcès.

Une vierge venait de s’éteindre, pareille à un cierge dans une chambre mortuaire, comme s’éteignent les jours à l’heure où se crucifie le soleil aux portes de la nuit. »

10.01.2008

ALABAMA SONG - GILLES LEROY

4f053521bf045ed19aed88a9f0fc076d.jpg« Montgomery, Alabama, 1918. Quand Zelda, 'Belle du Sud', rencontre le lieutenant Scott Fitzgerald, sa vie prend un tournant décisif. Lui s'est juré de devenir écrivain : le succès retentissant de son premier roman lui donne raison. Le couple devient la coqueluche du tout New York. Mais Scott et Zelda ne sont encore que des enfants : propulsés dans le feu de la vie mondaine, ils ne tardent pas à se brûler les ailes...  « 

Argent, voyages, alcool, drogue, Francis et Zelda savourent la vie, savourent l’amour. Ils sont insolents, fiers, provocants, rebelles, après le succès reçu par le premier roman de Francis.

Mais de réceptions alcoolisées en épuisements amoureux, de succès en insuccès, le feu se consume et Zelda retrouve prisonnière d’un Francis jaloux, prisonnière de son propre talent qu’elle n’arrivera pas à exprimer, prisonnière de ses démons, de ses frustrations.

C'est une femme passionnée, exaltée, écrasée par un mari dont l’ego est démesuré, et cette exaltation des sens, de la vie, de tous ses actes, la noie peu à peu dans la dépendance.

Dépendance à l’amour d’une part, car elle est étouffée par cet amour démesuré qui survivra malgré tout, malgré l’adultère, la sienne, avec un aviateur ; dépendance à la haine qu’il lui inspire en même temps ; dépendance à l’alcool et aux drogues dans lesquels elle oublie son amertume, sa solitude, son aigreur, son malheur, sa fille qui ne l’aime pas, ne lui parle pas.

Raconté à la première personne du singulier, le roman réussit à nous faire littéralement croire que nous lisons le véritable journal de Zelda Fitzgerald, et c’est là que réside le talent de Gilles Leroy. Il entrouvre une porte sur l'intimité de Zelda et réussit à nous la faire aimer. Infiniment.

De 1920 à 1940, en revenant vers 1926, 1918, nous suivons, parfois avec répulsion, toujours avec fascination et empathie le destin de Zelda, tragique, bouleversant, émouvant.

Des récits, des lettres, des conversations avec les psychiatres, des anecdotes, des souvenirs nous invitent dans les méandres de son esprit, son cœur, son âme.

Gilles Leroy termine le roman en disant : « Adieu Zelda, ce fut un honneur ».

J'ose ajouter : « Merci, Mr. Leroy, ce fut un bonheur ».

Alabama Song, Gilles Leroy. Editions Mercure de France, 190 p.

 

Les avis de Clarabel, Emeraude, Estampilles, Fashion Victim, Flo, Goelen, Karine, Sophie.

09.01.2008

L’ELEGANCE DES VEUVES – ALICE FERNEY

0ebad184f8ac3a9a48e55dcff2e8fe7a.jpg« Arthur et Julie Bourgeois eurent cinq filles. Deux d’entre elles moururent jeunes. Les trois autres, Hélène, Henriette et Valentine, convolèrent en justes noces. D’elles sont issus dix-huit petits enfants, quarante trois descendants à la deuxième génération, cent cinquante-quatre à la troisième, et à ce jour quatre-vingts déjà à la quatrième. »

Valentine, Gabrielle, Mathilde, Margot, Louise, Clotilde, sont les femmes d’une famille unie, chrétienne, respectueuse des valeurs et des codes de l'époque.

De mariages arrangés ou non en amours toujours sincères, d’enfantements douloureux en deuils dévastateurs, voici un portrait sensible de femmes, de mères ou d’épouses.

Epouses respectueuses elles apprennent à aimer, épouses pieuses elles enfantent non pas dans le devoir mais dans la joie ; l’amour maternel devient lame de fond qui fait chavirer leurs cœurs et leurs vies, l’amour conjugal est serein, affectueux mais jamais les sentiments ne sont affichés, par devoir, par éducation, par pudeur. Elles perdent enfants ou maris dans la dignité, dévastées au-dedans mais sereines et posées devant ceux qui restent.

D'aucuns pourraient y voir un portrait vitriolé de ces femmes vouées à la maternité, je n'y ai vu qu'un hommage respectueux rendu avec une plume délicieuse.

Le style du roman est paisible, comme un observateur respectueux posté à bonne distance mais infiniment perspicace et délicat. L’écriture est limpide, les phrases sont des moments de grâce, et pour cela ce court roman mérite d’être lu.

 

Les avis de Laure et Tamara.

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