15.03.2011
Comment je suis devenu un écrivain célèbre – Steve Hely
Pete Tarslaw aimerait bien gagner de l'argent mais son petit boulot ne lui rapporte pas grand chose : il réécrit des lettres de candidatures pour des candidats prêts à payer pour qu'on leur rédige une belle lettre qui les fera entrer dans les meilleures universités / meilleures sociétés. Il est sympa, Pete, un peu râleur, un peu buveur, un peu glandeur. Doué pour écrire ou en tous cas aligner des mots correctement.
Il faut l'invitation au mariage de son ex et une interview, à la télé, d'un écrivain à l'écriture à forts potentiels lacrimal et commercial qui met le feu aux poudres de son imagination : Pete va écrire un roman. Un roman qui se vendra, et pour ça, il épluche une par une toutes les méthodes marketing et se lance dans la grande aventure littéraire, heu, commerciale
10.03.2011
Alex – Pierre Lemaître
C'est marrant parce qu'au début, je me suis dit que le style était trop différent des précédents
romans de Pierre Lemaître. Très sec, presque parlé, des faits, des actes, point. Et puis au bout de quelques pages ces faits, ces gestes, ces situations viennent s'enchaîner, s'imbriquer, se bousculer et on n'a qu'une envie : y rester, s'y enfoncer, oublier qu'on est presque demain et que demain, justement, il faudra se lever. Et demain, donc, ou aujourd'hui, en tous cas ce matin, on ne sait plus, on a perdu la notion du temps, ou alors on l'a toujours mais on s'en fout, on oublie que l'on doit partir. On reste avec Alex et peu importe le reste. Il attendra, de toute façon.
Alex a une trentaine d'années, elle est jolie dans le sens jolie-mais-discrète. Les hommes se retournent sur son passage et notamment un quinquagénaire qui semble la suivre. Alex ne se méfie pas assez et, alors qu'elle rentre chez elle, elle est kidnappée par cet homme qui l'enferme dans un entrepôt. Ce qu'il veut ? « La voir crever ». C'est clair, net, sans appel. Alex se retrouve enfermée dans un cage suspendue à quelques mètres du sol, avec des rats affamés pour seule compagnie.
Un témoin a assisté à l'enlèvement et prévenu la police. Le commissaire Camille Verhoeven est chargé du dossier (Camille Verhoeven, héros de « Travail soigné » du même Pierre Lemaître (toujours pas lu, honte à moi)), Camille le petit flic caractériel, un mètre quarante cinq et le veuvage pas encore digéré, se retrouve mêlé contre son gré à cette affaire : il n'y a personne d'autre pour prendre l'affaire en mains, il va devoir s'y coller, en attendant que son collègue revienne.
Au début, donc, le style est étonnant : sobre, sec, rapide, nerveux. Et s'il m'a laissée perplexe pendant quelques pages, il m'en aura fallu seulement quelques autres pour être irrémédiablement rivée à mon exemplaire. Pierre Lemaître excelle à créer des situations et des atmosphères toutes aussi parfaitement tendues que magistralement orchestrées. De page de page, on suit tour à tour Alex aux prises avec son ravisseur (qui est-il, pourquoi veut-il sa mort ?) (Alex, fermement résolue à survivre et se battre) et Camille Verhoeven qui se prend peu à peu au jeu de l'enquête, Camille Verhoeven personnage fêlé, démoli par la mort de sa femme après qu'elle ait été kidnapée. Cette affaire, il ne la quittera pas, finalement.
Etonnante aussi la tournure que prendra le roman dans la deuxième partie où l'on apprendra qu'Alex n'est pas la simple victime d'un banal pervers, et c'est là que se révèle tout le machiavélisme de Lemaître : l'enquête se transforme, les victimes ne sont plus celles qu'on pensait et le tout prend une tournure bien plus sombre avec des ramifications aussi tortueuses qu'habiles, des hommes assassinés à l'acide sulfurique, tous semblant être choisis au hasard sans autre lien que celui de croiser, un jour ou l'autre, la route d'Alex.
Un roman idéal pour oublier le reste donc, où la folie et la vengeance ont la part belle. Des mots simples et un style sans fioriture aucune révèlent des personnages ambigus, tous aussi fascinants les uns que les autres. Que ce soient les personnages secondaires qui exhalent tous un parfum âcre d'humanité salace ou de salacité parfois simplement humaine (un des talents de Lemaître consiste justement à saisir, grâce à d'infimes détails ou descriptions, des fragments d'humanité bien croqués qu'il balance, l'air de rien, à la face de son lecteur) ou Camille Verhoeven, idéalement torturé et pugnace, tous les protagonistes qui évoluent autour d'Alex, (est-elle victime, est-elle bourreau ?) , sont parfaitement maîtrisés.
Jusqu'à la fin, on dévore ce roman presque sans mâcher, voracement. Et cette fin... parfaite.
Alex, Pierre Lemaître
Albin Michel, 392 pages, janvier 2011
Les avis de Stéphie, Claude Le Nocher, Clara, Pimprenelle
06:05 Publié dans *Litterature Française*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (24) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : suspens, polar, maîtrise, nuit blanche, mais la couverture est moche, dommage |
|
Facebook
Tweet
04.03.2011
Totally killer – Greg Olear
"- Que ferait le prince Charles ? S'il en avait assez d'attendre et voulait devenir roi demain ?
- Pour commencer, il se débarrasserait de cette dingue qui lui sert de femme."
A quoi rêvait la jeunesse américaine dans les années 90 ? Tout comme Taylor Schmidt qui débarque à New York pour y trouver du travail, les jeunes trentenaires voulaient avant tout trouver un emploi, se faire leur place dans la grande roue du monde. Mais le monde du travail n'est plein d'embuches quand on n'est pas sorti d'une des grandes universités de l'Ivy League, que l'on n'a pas d'expérience et que l'on n'est pas introduit dans les bons milieux.
C'est ce que constate Taylor après quelques entretiens sans suite dans la Grosse Pomme. Hébergée par son ami Todd, elle reçoit un jour, dans sa boite aux lettres, un prospectus ventant les mérites du cabinet Quid Pro Qui, qui promet monts et merveilles aux jeunes chercheurs d'emploi, monts et merveilles, voire carrément "le job pour lequel vous seriez prêt à tuer". Taylor saisit sa chance et, attirée autant par la convoitise d'un poste d'éditrice que par le charisme d'Asher Krug, le chasseur de tête qui la reçoit, elle accepte le job sans véritablement chercher à comprendre à quoi correspondra ce « remboursement » qu'elle sait devoir effectuer quelques temps plus tard.
Elle ne tardera pas à apprendre que les chasseurs de têtes ne chassent pas que les compétences de leurs jeunes cadres : ils chassent aussi d'autres têtes en « licenciant », ie éliminant, d'autres salariés plus vieux, plus chers, plus encombrants.
Parce que c'est ça, le remboursement en question : Taylor a obtenu un job, elle doit "licencier" quelqu'un en échange. Drôle de façon de libérer des postes - et de s'acquitter d'honoraires - que Taylor, après quelques vagues hésitations, finit par adopter, et même à y prendre goût.
C'est Todd Lander, le colocataire de Taylor, qui est le narrateur de cette histoire truffée de références à la culture américaine des années 90. Si le roman ne laisse planer aucun suspens quant à l'avenir de Taylor (on sait dès le début qu'elle y laissera la vie), il propose une rétrospective teintée d'amertume pour ces années charnières dans l'économie américaine. Des années de crise où les difficultés économiques laissent sur le carreau les jeunes diplômés. A travers les aventures de cette jeune oie blanche fraîchement débarquée de sa province, Greg Olear dresse un portrait lucide de la jeunesse désabusée par la jungle du marché de l'emploi, qui rêve d'une vie pas forcément meilleure mais tout simplement de se faire une place dans le monde. La naïve Taylor, plus dinde que garce, quand elle rencontre Quid Pro Quo, se laisse prendre au jeu. Asher Krug, aussi manipulateur que pervers, saura la convaincre. Mais, quand l'élève a fini par perdre ses illusions sur le monde qui l'entoure, il peut parfois devenir lui même un killer redoutable, et finit par dépasser le maître.
On est loin d'un thriller traditionnel et pourtant, tout en surfant sur une bande son faite de références aux tubes ainsi qu'aux films de l'époque, Greg Olear réussit (davantage dans la deuxième partie au ton plus rapide) à faire de Totally Killer un polar au style trempé dans l'acide, celui de l'amertume d'une jeunesse désabusée et prête à tout pour vivre ses rêves, qu'ils soient professionnels ou amoureux. Et même si, pour réussir, il faut vendre son âme au diable.
Si le style est rapide et sec, le regard distancié que pose Todd sur la vie de Taylor (bien qu'il soit secrètement amoureux de sa colocataire) aide à garder une empathie certaine pour l'héroïne qui, bien que peu aimable dans le fond, n'en reste pas moins le témoin parfait d'une génération désenchantée. Des références, une héroïne aussi irritante qu'attachante, un humour bien présent mais pas envahissant, une histoire qui sait happer le lecteur dans ses filets tout en se gaussant elle même de ces thrillers « commerciaux » (on trouvera beaucoup de références à John Grisham) par une mise en abime finale font de Totally killer un roman bien fait qui tient la route, sans être inoubliable.
Totally killer, Greg Olear
Gallmeister, mars 2011, 299 pages
L'avis d'Emeraude : « Ce roman noir est pour moi une réussite, un thriller où la théorie du complot se mélange à une ambiance “totally” sexe et subversive ! En un mot, génial quoi :) »
01.03.2011
Le léopard – Jo Nesbø
Après l'affaire du Bonhomme de neige, Harry Hole s'est exilé à Hong Kong. Fondu dans la mégalopole grouillante, il survit plus ou moins mal entre cuites, opium et dettes de jeu, jusqu'au jour où une jeune policière vient le chercher. Des meurtres sanglants sont commis en Norvège et la police a besoin de Harry, seul spécialiste des meurtres en série. Et ceux ci sont particulièrement violents : les victimes, deux femmes, sont noyées dans leur propre sang sans que l'on sache quelle arme les a tuées. Harry, poursuivi par la mafia chinoise, accepte de suivre Kaja Solness, la jeune policière.
Où nous retrouvons donc Harry Hole, inspecteur alcoolique, drogué, démoli par le départ de Rachel et Oleg, inspecteur rebelle méprisant et méprisé. Cette enquête s'avère passionnante et Jo Nesbø s'applique à brouiller les pistes, les démêler pour mieux les enchevêtrer à nouveau. De Hong Kong à Oslo en passant par le Congo, l'intrigue, complexe, mêle adroitement guerre des polices (la brigade criminelle et la Krispos sont en guerre, et chacune cherche à arrêter le meurtrier en premier), affres du héros (Harry Hole, personnage complexe, riche, intrigant) tout en accueillant des personnages secondaires parfaitement réussis (l'inspecteur Bellman, de la Krispos, ivre d'ambition et de réussite, qui cherche à détruire socialement et professionnellement Hole, Katherine Pratt qui, après Le Bonhomme de neige, revient de façon surprenante et tient là un second rôle fort intéressant, ou encore, surprise, le Bonhomme de neige lui-même, et j'en passe). Si "Le léopard", au début, peut paraître longuet, l'action une fois démarrée ne fait aucune pause et Jo Nesbø ballade son lecteur de rebondissement en retournement de situation, de nouveau meurtre en hypothèses aussitôt démolies.
Harry Hole, lui, est démoli et pourtant doté d'une capacité à survivre à tout, il s'arrachera à une mort certaine plus d'une fois. On pourrait trouver tout ça tiré par les cheveux, tout comme on pourrait trouver le tout parfois frôlant le cliché facile (le flic alcoolique, le flic véreux, la guerre des polices et d'autres encore) mais Jo Nesbø corrige le tout grâce à une intrigue complexe parfaitement maîtrisée et réussie de bout en bout, qui fait oublier ces 760 pages qui s'avalent goulûment.
L'avis de Jean-Marc Laherrere
Le léopard, Jo Nesbø
Gallimard série noire, janvier 2011, 761 pages.
Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

06:25 Publié dans *Litterature Scandinave*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : polar, thriller, roman noir, tout à la fois, oslo, harry hole |
|
Facebook
Tweet
28.02.2011
Seulement les morts – Marcus Sakey
On se croirait au cinéma avec un film d'action tout plein de gentils héros, de vrais méchants, d'innocentes victimes et une guerre autour de l'argent, des combines, des flics véreux, des politiques bien lâches et plein de scènes d'action et de cascades.
Un vrai film d'action, donc, que ce Seulement les morts. Tout commence par une tentative de kidnapping : Jason, ancien soldat en Irak, est attaqué par deux malabars en plein Chicago. L'ancien soldat arrive à en réchapper mais il a appris que son frère, Michael, avait des soucis. Il n'arrivera pas à sauver celui-ci quand son bar sera incendié, laissant pour seul survivant le petit Billy, huit ans, fils de Michael.
Jason est décidé à découvrir pourquoi son frère a été assassiné, dans quel sombre histoire celui-ci était embarqué. Il sera aidé par Elena Cruz, jeune fliquette latino qu'il embarque dans sa croisade anti guerre des gangs, une guerre des gangs qui fait rage dans ces quartiers pauvres de Chicago et cache des malversations et manoeuvres bien plus dangereuses que les luttes entre bandes rivales.
Un vrai livre d'action, donc, dont on pourrait penser qu'il a été écrit avec une arrière pensée, celle d'être adapté au cinéma. Il est certes bourré de personnages attendus : la flic latino et courageuse, le héros blanc vétéran de la guerre d'Irak, les méchants politiciens, l'ancien loubard noir ex taulard reconverti en apôtre des quartiers pauvres, le gamin innocent pris en otage etc.. mais le tout marche plutôt pas mal, on se laisse embarquer dans l'histoire au rythme accéléré et aux chapitres courts, aux scènes d'action qui s'enchainent, sans oublier l'histoire d'amour inévitable entre le héros et la jeune fliquette.
Pas original, donc, très attendu, mais correctement fait. Il s'oubliera cependant vite après avoir rempli son office.
L'avis de Joëlle : "Voilà un thriller rempli de suspense et de rebondissements, des courses poursuites, des fusillades, des retournements de situations, des histoires de gangs, des gens pas toujours comme il faut … enfin bref, tout ce qu'il faut pour ne pas s'ennuyer et pour faire tourner les pages à toute allure ! "
Seulement les morts, Marcus Sakey
Le Cherche Midi, novembre 2010, 465 pages
06:00 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, *Romans Noirs, Polars, thrillers...* | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : chicago, guerre des gangs, flics ripoux, action et bagarres, bruce willis est trop vieux, mais il aurait pu jouer jason |
|
Facebook
Tweet
21.01.2011
Les harmoniques – Marcus Malte
Vera Nad a été assassinée, brûlée vive, exterminée. Vera Nad, la sans papiers, la jeune émigrée venue en France pour oublier Vukovar et les massacres de Serbie, Vera Nad qui voulait devenir comédienne, artiste, juste quelqu'un, Vera Nad qui était l'amie de Mister, le pianiste qu'elle venait écouter dans le bar où il joue. Alors Mister le rêveur, l'amoureux du jazz, le grand noir qui n'accepte pas la version officielle (deux jeunes loubards ont reconnu les faits, règlement de comptes, drogue, affaire classée, dit la police), Mister décide de retrouver les assassins. Mister et son ami Bob, le chauffeur de taxi philosophe et érudit, Bob le chauffeur de taxi qui erre dans les rues sans charger de client, dans son taxi rempli à craquer de cassettes de jazz.
Deux bonhommes hors normes qui se lancent à la poursuite d'assassins chimériques, d'hypothétiques bourreaux, deux bonhommes qui découvrent que Vera posait nue pour un peintre serbe, que Vera n'était peut-être pas si virginale et innocente que Mister le pensait. Mais qui était Vera Nad ? Pourquoi la police a-t-elle si vite étouffé l'affaire ? Quelles sont les implications politiques de cette affaire ?
Ce pourrait être un thriller, mais ce n'en est pas un. Ce pourrait être un roman policier classique, mais ce n'en est pas un. Et c'est pour ça que j'aime la plume de Marcus Malte : d'un semis classique germe au final un roman noir où personnages hors normes et intrigue a priori banale finissent par former un roman à la fois onirique et troublant. Le roman commence après le meurtre, il n'est qu'un point de départ, un prétexte ; on ne connaîtra Vera qu'à travers les souvenirs de Mister et les entre-chapitres superbement écrits qui font de la jeune femme un fantôme omniprésent qui hante les pages et l'esprit de Mister.
On s'intéresse davantage aux personnalités de Mister et Bob, à celle de Josef Kristi le peintre, à Madeleine Stein la professeur de théâtre, à Bullmastik, à Jean-Baptiste, à Karoly, à ces hommes qui cachent leur passé de bourreau, de guerriers, de tueurs. Car c'est là que repose le talent de Marcus Malte à mon sens : les êtres qui hantent ses romans sont riches en noirceur, en fêlures, en grâce ou en poésie. Des êtres gangrenés par leur passé, aux âmes vérolées par la haine, auxquels s'opposent d'autres personnages habités par la grâce et la pureté. Ce sont ces oppositions, ces face à face entre pureté et noirceur qui font la force de ses romans (face à face que j'avais déjà aimé dans Carnage Constellation), ces binômes de héros en marge de la société (comme dans La part des chiens), auxquels on s'attache et que l'on aime dès les premières lignes.
Les harmoniques sont les notes qui restent dans l'air quand la musique se tait, celles qui résonnent encore dans le silence qui suit la mélodie. Ces harmoniques là, même si elles m'ont moins touchée que dans Carnage constellation par exemple ou La part des chiens, n'en restent pas moins en suspens dans ma tête et me donnent envie de retrouver Mister et Bob que Marcus Malte a déjà mis en scène dans Le doigt d'Horace ou le Lac des singes.
Les harmoniques, Marcus Malte
Gallimard Série Noire, janvier 2011, 370 pages
Les avis d'Emeraude et de Jean-Marc Laherrere



