09.03.2011
La fée Benninkova – Franz Bartelt
Imaginez que vous êtes tranquillement installé chez vous, le télé allumée diffusant un
dessin animé. Vous n'attendez personne (de toute façon personne ne vient jamais vous rendre visite). On frappe à la porte, vous ouvrez et voyez débarquer une jolie fille. Elle a très envie de faire pipi et vous raconte qu'elle est poursuivie par de très, très méchants lutins noirs, qu'elle est une fée (une gentille fée parce que les fées sont toujours gentilles), qu'elle a perdu sa baguette mais que, dès qu'elle l'aura retrouvée (si vous l'autorisez à la commander par la poste sous votre nom, puisque les très méchants lutins noirs ont infiltré la poste et pourraient la lui voler), elle exaucera votre souhait le plus cher.
La fée Benninkova commence comme un conte qu'on pourrait qualifier de loufoque, à moins que ce ne soit enfantin. Un peu des deux mon colonel ? Enfantin parce qu'il s'agit d'une fée et que de très méchants lutins noirs rodent dans les parages. Mais le narrateur de l'histoire, qui voit cette féérique apparition bouleverser sa vie, est aussi lourdement handicapé : difforme, boiteux, laid, notre quasi Quasimodo vit reclus depuis que Marylène, caissière de supermarché de son état er profiteuse dans l'âme, l'a plumé et exploité pendant quelques mois.
L'enfantin n'a plus de mise, laissez les enfants passer leur chemin. Si la gentille fée est aussi une emmerdeuse de première, entêtée, la langue bien pendue, qui s'emporte rapidement sur les injustices de la vie, le narrateur quant à lui, raconte une histoire beaucoup plus morose, où le handicap est moqué, raillé et lâchement exploité par un couple de profiteurs aussi malins que cruels.
Grâce à sa plume qui sait alterner moments tendres et caustiques, à son humour posé qui lâche au détour d'une phrase apartés, allusions, ou tout simplement mots qui font mouche, le tout sans jamais forcer le trait, Franz Bartelt (dont j'avais découvert la plume avec le très bon « La mort d'Edgar ») raconte simplement avec ce ton posé et plein de finesse une histoire de solitude, de désirs inavoués ou raillés, de petites bassesses et de grande naïvetés cruellement exploitées.
Un joli conte à la fois cruel et tendre, gentiment extravagant où l'humour distancié se déguste avec gourmandise. Seule la fin me laisse quelque peu perplexe, mais au final, une lecture agréable et savoureuse.
La fée Benninkova, Franz Bartelt
Le dilettante, 158 pages, décembre 2010
L'avis de Stephie, que je remercie pour le prêt.
06:10 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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07.03.2011
Les vacances d'un serial killer – Nadine Monfils
« Un walkman orné de pompons roses sur ses oreilles, elle écoute Cool Connexion. Des as du Hip-Hop. Le père, lui, préfère les chansons à texte de Sheila. »
Dans la famille Destrooper je demande le père : Alphonse, entrepreneur, qui part en vacances avec sa bagnole chérie, sa femme Josette, son fils Steven, sa fille Lourdes et sa belle-mère Mémé Cornemuse, surnommée ainsi parce qu'elle aime les écossais qui ne portent rien sous leur kilt.
Derrière la bagnole chérie, y'a la caravane avec Mémé dedans. Sur la banquette arrière trainent les deux ados bougons. Josette arrive comme toujours en retard affublée d'une capeline en paille, Steven s'amuse à tout filmer avec sa petite caméra, Lourdes rêve qu'elle deviendra un star. Direction la mer du Nord, sa plage et le petit hôtel (évidemment miteux) dans lequel ils ont réservé. Mais un motard pique le sac de Josette, Alphone s'arrête dans un resto-route, Steven pose sa caméra dans les toilettes et découvrira plus tard sur le film qu'un motard a été assassiné. Dans les toilettes. Alphone aurait-il vu rouge après le larcin du voleur ?
Le moins qu'on puisse dire c'est que le rythme est rapide dans ce roman : tout va vite, notre famille Destrooper, croquée avec verve et caricaturalement plouc va vivre de aventures pour le moins rocambolesques. Un tueur en série fraichement évadé de prison, des p'tites pépées, des morts en pagaille, des situations qui s'enchainent et des cadavres à dissimuler dans les dunes. Mémé Cornemuse n'est pas la plus sainte de tous, loin s'en faut.
On ne s'y ennuie pas, certes, et quelques traits d'humour font mouche. Ceci dit, le style, largement agrémenté de points d'exclamation (au cas où le lecteur de comprendrait pas que c'est drôle ?) pêche à la longue et au final par sa platitude (« Mémé Cornemuse a mal au poignet. Après avoir pompé la dard de l'autre truffe, elle l'a astiqué pire qu'une brosse à reluire. Plus l'habitude. Avec son légitime, ça faisait des plombes qu'ils faisaient chambre à part. Parce que le vieux ronflait et préférait le Tour de France aux galipettes. Chacun son truc. ») (« Arrivé près des dunes, il ouvre son coffre et en extirpe le gaillard ! V'là-t-y pas que ce corniaud se met de nouveau à gémir ! Décidément cette vieille carne est increvable, comme dans les films américains ! Un nouveau coup de clef à molette envoie le motard ad patres. Reste plus qu'à creuser. Heureusement, Biloute a toujours une pelle dans son coffre. On ne sait jamais... Une fois que le trou est fait il balance le gars dedans et le recouvre de sable. Ni vu ni connu. Il a creusé assez profond pour qu'aucun môme ou clébard ne le déterre. »).
Bien dommage, donc, parce que même si ces aventures complètement déjantées pourraient faire rire ou sourire, elles sont totalement éclipsées par un style où la grivoiserie devient systématique et caricaturale. On objectera peut-être que le style est en accord avec cette famille qui mélange Bidochons et Simpsons et probablement bien d'autres, que de nombreuses références à la chanson française ou anglo-saxonne viennent l'agrémenter, il n'en reste pas moins, au final, trop lassant.
Les vacances d'un serial killer, Nadine Monfils
Belfond, février 2011, 236 pages
06:10 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
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11.02.2011
Série grise – Claire Huynen
Ce n'est pas parce qu'on est vieux qu'on n'a plus le droit de vivre, non ? Notre narrateur décide de rentrer dans une maison de retraite. Pas d'enfants, des amis à qui il ne veut pas confier sa future décrépitude, notre bonhomme organise la veille de son départ une grande bouffe directement inspirée du Festin de Babette et va s'installer à Mathusalem, « maison de retraite pour adultes valides ».
Un court récit délicieusement écrit, où le quotidien d'une maison de retraite est raconté avec un humour caustique. Il est cynique, notre vieil homme, et observe ses contemporains avec irrespect et lucidité, qu'ils soient gros, maigres, édentés, bavards ou mutiques. Ses contemporains ou ceux qui les entourent, de la directrice de Mathusalem ou le personnel soignant, le narrateur brosse un portrait narquois qui passe au crible de ses observations corrosives les journées qui s'étirent et se ressemblent.
Claire Huynen s'amuse dans ce roman tout en finesse. Parce que derrière l'humour acerbe et les provocations de notre narrateur (qui va fumer des joints avec un camarade d'infortune ou même, insulte suprême, picoler un peu), c'est l'univers aseptisé des maisons de retraite qui est passé au crible : la vieillesse n'est pas synonyme d'enfermement, on a le droit au plaisir, aux joies, et même au sexe. Si si, et tant pis si les âmes pudiques et conformes en sont choquées.
Un roman à l'humour caustique et attendrissant, servi qui plus est par un style délicieux.
Série grise, Claire Huynen
Le Cherche-Midi, janvier 2011, 109 pages
Lu pour les Chroniques de la rentrée littéraire

« Sa pose semblait la même. Pourtant les livres, serrés entre ses doigt, différaient. Et cet objet, à géométrie infinie, déterminait mille femmes. Dès le premier soir, j'avais aimé sa manière de lire. Avec une concentration pudique, une empathie attentive, elle semblait d'abstraire en une troublante danse avec les mots auxquels elle se mêlait. Parfois, aux langueurs de son regard, l'on devinait un tango. Ses yeux s'éclairaient et cheminaient, vite, de mots en mots, de ligne en ligne, s'alanguissaient un instant et, en une manière de pas arrière, reprenaient quelques lignes plus haut, remontaient le cours de la page. En d'autres moments, c'était une valse qu'elle abordait. Elle se laissait, captive, porter au rythme régulier des mots qui l'entreprenaient en danseur exercé. Elle fléchissait avec concentration et offrait à ses pages une reddition sans combat. J'aimais lorsqu'elle s'invitait à de fougueux cha-cha-cha. Souvent, elle souriait alors. Son regard furetait de mot en mot, facétieux et complice. Elle gambadait entre les pages, légère et insouciante. Ses doigts même s'agitaient imperceptiblement sur la reliure. »
06:20 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
| Tags : vieillesse, maison de retraite, humour |
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09.02.2011
Mr – Emma Becker
Qu'est ce qu'on peut écrire quand on a vingt ans ou deux de plus, qu'on a envie de se lancer dans le grand raout de l'écriture ? Il faut vendre. Et pour ça, le cul, ça aide. Donc on se lance dans un bon roman où le cul et la baise auront la part belle.
Ca, c'est la première chose qui vient à l'esprit quand on entame Mr, de la jeune Emma Becker. Mr, c'est un médecin réputé que Ellie, la narratrice du roman contacte par mail. Grande amatrice de littérature érotique (Calafarte, Sade, Mandiargues…), admiratrice de Nabokov (Ellie avoue d'ailleurs dès les premières pages que son récit sera le point de vue d'une Lolita), Ellie contacte donc le bel homme, ami de son oncle, ami de la famille qui la faisait sauter, petite, sur ses genoux. Un échange de mails, de sms, puis la rencontre et ces mardis matin passés dans des chambres d'hôtels. Une liaison sulfureuse et le récit d'une domination, d'une aliénation. D'une rupture, de retrouvailles. D'une rupture à nouveau.
Ames pudiques s'abstenir. Ames sensibles et prudes ne lisez pas ce roman si vous ne voulez pas rougir. Aucun détail n'est épargné, ni les positions ni les réactions ni les désirs ni les dégoûts. C'est cru, archi-cru. On pourrait reposer le roman en se disant OK encore un roman-confession d'une aspirante écrivain en mal de reconnaissance médiatique et pour ça seul le cul marche. Emma Becker n'échappe pas à la règle. Ce qui la sauve, si l'on peut dire, c'est qu'elle manie le verbe avec application, que l'aliénation, la soumission, le manque (de sexe, de Monsieur une fois la rupture consumée) apparaissent derrière l'érotisme sulfureux des scènes de sexe. Emma Becker parle de sexe et de jeunesse, de manipulation, de soumission. Une Lolita, donc, ou une Justine, mais pas vierge, parce que toutes les routes sont bonnes à prendre, d'après Monsieur, et les chemins détournés réservent finalement bien plus de surprises, bonnes ou mauvaises.
OK. Mais bon. Au final, ça reste le roman d'une jeune écrivain qui parle de cul avec des mots crus. Bof.
Mr, Emma Becker
Denoël, décembre 2010, 477 pages
Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

06:15 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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24.01.2011
Des clous – Tatiana Arfel
« Penser moins, pour travailler plus ».
Passer du succès d'un premier roman à l'épreuve du second n'est sans doute pas facile. Changer de ton, de thème, d'ambiance, éviter la répétition et prendre le risque d'une changement de cap non plus. Tatiana Arfel quitte l'ambiance poétique de L'attente du soir pour aborder le monde de l'entreprise et sa violence.
Des clous, voilà ce que sont Catherine, Laura, Rodolphe, Marx, Francis et Sonia. Des clous sur lesquels on tape sans arrêt, sur lesquels on tape avec violence, avec mépris, pour les faire rentrer dans le moule, les mettre en conformité avec l'Entreprise, Entreprise avec un grand E car les conformes doivent s'y soumettre et oublier jusqu'à leur propre identité afin de sacrifier à son succès.
Des clous, voilà. Des non conformes aussi. Qu'ils soient hôtesse d'accueil (Laura, qui ne supporte pas les talons hauts) comptable expert (Françis, qui se réfugie dans les chiffres, un peu trop, un peu trop bon, un peu trop solitaire) cuisinier (Rodolphe, qui s'imagine qu'on peut donner de la confiture aux cochons, ie agrémenter les plats des employés quand c'est réservé aux cadres, en encore, pas tous, les meilleurs) ou Catherine, la DRH, qui était entrée dans l'entreprise avec joie, devenue l'ombre de son ombre parce qu'elle envisageait son métier du point de vue...humain. Humain. Quelle aberration. Quelle idiotie. Alors les conformes, les bons, ceux qui sont entrés dans le moule, ceux qui savent, ceux qui sont, ceux qui comptent, les convoquent à un séminaire d'entreprise. Un séminaire de formation animé par Denis, un comédien, qui va les remotiver, les aider, les soutenir.
Tu parles, Charles. Ce séminaire, en réalité, est destiné à les faire couler encore plus vite, encore plus facilement. Les faire couler et surtout les faire couler tous seuls. Les aider à fournir eux-même les preuves de leur incapacité, de leur inaptitude. Les aider à plonger encore plus vite et les faire dégager. Vite, bien, et sans coût supplémentaire.
On se croirait dans un roman futuriste, une anticipation. Un peu, mais pas tant que ça. Anticipation parce que le récit est dramatisé, parce que tout ça semble outrancier, inconcevable ; Tatiana Arfel fait par ailleurs référence au roman de George Orwell, 1984 ou à celui d'Huxley, Le meilleur des mondes ("J'ai pensé, bien sûr, à 1984, j'ai pensé qu'Orwell avait été visionnaire, et que comme toujours la réalité dépassait toujours la fiction. Certes nous ne travaillerons pas à la modification de la réalité des faits historiques, nous ne travaillerons pas à un mensonge clair et direct, mais nous travaillerons à la soumission des hommes par la langue"... "J'ai pensé aussi à celui d'Huxley, plus visionnaire encore, à la dictature du confort, de la sécurité, de chacun sa place, conditionné et consentant".). Mais c'est cette exagération, cette outrance qui sont volontaires et amplifient encore plus la violence et la déshumanisation de ces personnages, de ses clous, de ces hommes et femmes objets, certains frappant d'autres recevant les coups, mais tous devenus des êtres désincarnés soumis à l'Entreprise, nouveau Dieu devant lequel on se prosterne et se sacrifie. Anticipation, peut-être, mais l'action se déroule en 2006. Un ancrage dans le présent, des hommes et des femmes qui pourraient être n'importe lesquels d'entre nous, des travailleurs devenus des rebuts et que l'Entreprise et ceux qui la dirigent, la portent, la soutiennent, y sont conformes, vont s'employer à broyer et réduire en poussière.
L'écriture est à la fois blanche et cruelle. Pas de concession, pas de poésie et de douceur comme dans L'attente du soir, nous sommes dans un conte actuel et impitoyable, un récit acre où les protagonistes racontent, à leur tour, ce séminaire. Si tous les non-conformes ont la même voix, la même blancheur, c'est qu'ils deviennent peu à peu des machines qui ne pensent plus et perdent peu à peu toute humanité, toute individualité. Si les conformes ont la même violence, le même acharnement à détruire, c'est qu'ils ont été refaçonnés, remodelés pour devenir des machines, des broyeurs. De la négation de l'humain au profit de la productivité.
Au fil des pages, au gré de l'horreur absolue et de la révolte que peuvent inspirer ce récit, le lecteur s'enfonce dans un monde de noirceur où toute couleur a été bannie, toute identification, toute personnalisation, toute humanité (« Une erreur de prénom ce n'est pas très grave en soi, enfin, ça vexe, je sais. Les gens veulent tellement qu'on s'intéresse à eux, comme si l'entreprise était là pour ça, comme si on n'avait rien d'autre à faire. Il y a une erreur fondamentale dans leur façon de prendre le travail, ils croient qu'on les embauche pour eux, leur petite personne, alors qu'on a besoin d'efficacité, c'est tout, peu importe ce qui arrive. Ils ne devraient pas se plaindre, eux aussi viennent au boulot pour gagner de l'argent, pas pour HT, si c'était bénévole y'aurait plus personne ! Mais ils demandent encore, encore de l'attention, mon nom, mon nom, mon nom exact, moi, moi, moi.... Les gens continuent à s'appeler par leurs prénoms, comme s'ils existaient seuls, et ça m'énerve ! Ca m'énerve ! Faudra interdire ça, bien sûr ! »).
Un univers impitoyable que Tatiana Arfel décrit sans concession, froidement. Amélioration du langage où les mots inutiles, vains, improductifs, sont bannis pour faire place à un vocabulaire efficace, rapide, qu'ils soit français ou anglais. Un univers brutal où l'individu est réduit à un numéro, une machine qui ne peut plus penser, plus agir, seulement obéir et adhérer aux règles ou en être éjecté, et tant pis si ça veut dire mourir.
Violent et blanc, donc, ce roman de Tatiana Arfel. Même si un épisode final m'a semblé trop facile, trop approprié, trop propice, il n'en reste pas moins que, tout comme Delphine de Vigan avec Les heures souterraines Tatiana Arfel signe là un excellent roman sur la violence en entreprise et l'anéantissement des individus au profit de cette même entreprise.
Des clous, Tatiana Arfel,
José Corti, janvier 2011, 315 pages
Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire

06:05 Publié dans *Litterature Française*, Rentrée littéraire Janvier 2011 | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : entreprise, violence, profits, acharnement, solitudes |
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21.01.2011
Les harmoniques – Marcus Malte
Vera Nad a été assassinée, brûlée vive, exterminée. Vera Nad, la sans papiers, la jeune émigrée venue en France pour oublier Vukovar et les massacres de Serbie, Vera Nad qui voulait devenir comédienne, artiste, juste quelqu'un, Vera Nad qui était l'amie de Mister, le pianiste qu'elle venait écouter dans le bar où il joue. Alors Mister le rêveur, l'amoureux du jazz, le grand noir qui n'accepte pas la version officielle (deux jeunes loubards ont reconnu les faits, règlement de comptes, drogue, affaire classée, dit la police), Mister décide de retrouver les assassins. Mister et son ami Bob, le chauffeur de taxi philosophe et érudit, Bob le chauffeur de taxi qui erre dans les rues sans charger de client, dans son taxi rempli à craquer de cassettes de jazz.
Deux bonhommes hors normes qui se lancent à la poursuite d'assassins chimériques, d'hypothétiques bourreaux, deux bonhommes qui découvrent que Vera posait nue pour un peintre serbe, que Vera n'était peut-être pas si virginale et innocente que Mister le pensait. Mais qui était Vera Nad ? Pourquoi la police a-t-elle si vite étouffé l'affaire ? Quelles sont les implications politiques de cette affaire ?
Ce pourrait être un thriller, mais ce n'en est pas un. Ce pourrait être un roman policier classique, mais ce n'en est pas un. Et c'est pour ça que j'aime la plume de Marcus Malte : d'un semis classique germe au final un roman noir où personnages hors normes et intrigue a priori banale finissent par former un roman à la fois onirique et troublant. Le roman commence après le meurtre, il n'est qu'un point de départ, un prétexte ; on ne connaîtra Vera qu'à travers les souvenirs de Mister et les entre-chapitres superbement écrits qui font de la jeune femme un fantôme omniprésent qui hante les pages et l'esprit de Mister.
On s'intéresse davantage aux personnalités de Mister et Bob, à celle de Josef Kristi le peintre, à Madeleine Stein la professeur de théâtre, à Bullmastik, à Jean-Baptiste, à Karoly, à ces hommes qui cachent leur passé de bourreau, de guerriers, de tueurs. Car c'est là que repose le talent de Marcus Malte à mon sens : les êtres qui hantent ses romans sont riches en noirceur, en fêlures, en grâce ou en poésie. Des êtres gangrenés par leur passé, aux âmes vérolées par la haine, auxquels s'opposent d'autres personnages habités par la grâce et la pureté. Ce sont ces oppositions, ces face à face entre pureté et noirceur qui font la force de ses romans (face à face que j'avais déjà aimé dans Carnage Constellation), ces binômes de héros en marge de la société (comme dans La part des chiens), auxquels on s'attache et que l'on aime dès les premières lignes.
Les harmoniques sont les notes qui restent dans l'air quand la musique se tait, celles qui résonnent encore dans le silence qui suit la mélodie. Ces harmoniques là, même si elles m'ont moins touchée que dans Carnage constellation par exemple ou La part des chiens, n'en restent pas moins en suspens dans ma tête et me donnent envie de retrouver Mister et Bob que Marcus Malte a déjà mis en scène dans Le doigt d'Horace ou le Lac des singes.
Les harmoniques, Marcus Malte
Gallimard Série Noire, janvier 2011, 370 pages
Les avis d'Emeraude et de Jean-Marc Laherrere



