« L’heure d’avant – Colin Harrison | Page d'accueil | Les anonymes - RJ Ellory »
06.10.2010
Petite sœur, mon amour – Joyce Carol Oates
« Sous-estimer le goût des américains ne vous mettra jamais sur la paille. »
Au commencement il y avait JonBenet R., célèbre mini miss assassinée un soir de Noël 1996. Une affaire réelle dont Joyce Carol Oates s’est inspirée pour écrire Petite sœur mon amour.
Un fait divers, un meurtre sordide jamais élucidé, un mini miss América assassinée devenue martyre culte d’une populace américaine avide de tabloïds et de sensationnalisme.
Petite sœur, mon amour, ou l’histoire de Edna Louise Rampike, patineuse hors pair devenue dès sa première compétition, à 4 ans, Miss Bout de chou sur Glace 1994. Edna Louise poussée par sa mère, managée par sa mère, coachée par sa mère, vampirisée par sa mère. Edna Louise mise sur des patins parce que Skyler, son frère aîné, n’avait pas su patiner ni faire de la gymnastique sans se casser une jambe. Edna Louise mise sur des patins parce que Betsey, sa mère, avait vu sa carrière de patineuse avortée dans sa jeunesse. Edna Louise rebaptisée Bliss, parce que Edna Louise n’est pas un prénom de star. Bliss / félicité convenait tellement mieux. Bliss / félicité sonnait tellement mieux dans cette société de miroirs et de fantasmes refoulés et vécus au travers elle par une mère à la fois frustrée et vorace.
C’est Skyler, le frère, donc, qui est le narrateur de l’histoire. Skyler, 4 années de plus que Bliss. Skyler qui raconte Edna Louise devenue Bliss. Skyler le frère jaloux / protecteur / désaimé / rejeté. Skyler qui se souvient des débuts d’Edna Louise sur la glace, ses débuts tellement prometteurs, son ascension dans le milieu des Mini Mini Patineuse, Mini Girls exploitées outrageusement maquillées et coachées par des mères aveuglées par les paillettes… Skyler qui raconte comment une nuit de janvier 1997 Bliss est assassinée, retrouvée morte dans la maison tape à l’œil des Rampike, Bliss dont on n’a jamais élucidé le meurtre.
Un meurtre, une affaire, une famille déjà dysfonctionnelle avant le meurtre de l’enfant prodige.
Une famille disloquée pour un récit disloqué et névrotique (Skyler a 19 ans quand il entame son récit, 10 ans après la mort de sa sœur, alors qu'il est encore incapable de se souvenir de ce meurtre qu'il aurait -peut-être - commis ? Tant de choses ont été dites, sous-entendues, tues, qu'il en a perdu tout souvenir et ne s'est jamais reconstruit. Disloqué, névrotique, le style est saccadé, Skyler s’annote lui-même (par des notes de bas de page parfois longues, parfois courtes, se définissant lui-même comme une « note de bas de page dans la vie de ses parents »), se reprend, interpelle le lecteur, revient, repart, regrette, rajoute. Et pourtant ce récit est hypnotique, captivant. On le laisse totalement happer par le phrasé haché de Skyler, par ses souvenirs qu’il jette férocement sur papier.
Au travers l’histoire de Bliss, Edna Louise, Joyce Carol Oates, avec une narration totalement maîtrisée, dénonce : l’exploitation des enfants par des parents obnubilés par l’argent et surtout le mirage de la célébrité, la vanité d’une mère frustrée, la lâcheté d’un père obnubilé se réfugiant, lui, dans sa carrière ascendante, parce qu'en Amérique, il faut réussir, ou mourir.
Exploitation des enfants qui donne parfois envie de vomir : comment ne pas se sentir écoeuré par Betsey, à la fois bigote et folle, qui n’hésite pas à prier et à affubler sa fille de costumes à paillettes qui n’oublient pas la petite culotte de dentelle ajourée qui sera négligemment dévoilée sous la jupette pendant les programmes ? Comment ne pas se sentir révolté par amateurs de tabloïds et de ragots qui guettent avidement les moindres parutions concernant la famille Rampike ? Comment ne pas mépriser l'exploitation même de la mort de sa fille par une mère qui monnaiera ses témoignages de "survie", "reconstruction", publiés et vendus par la suite aux masses compatissantes ?
Joyce Carol Oates y va, y va avec violence, avec froideur, balaie d’un récit édifiant l’Amérique des classes moyennes supérieures qui se gaussent, se jaugent, à l’aune de la célébrité et du culte de l’apparence. L’Amérique moyenne qui n’aspire qu’au succès, financier ou social, revanche sur les années de vaches maigres, d’anonymat et d’isolement social. L’Amérique salace qui gave ses enfants d’anti dépresseurs, anti troubles de l’attention, anti troubles post-traumatiques, encouragée en cela par des médecins avides d’honoraires et de pseudo reconnaissance. L'Amérique des familles qui explosent en vol et se déchirent pour ne pas assumer leur responsabilté.
L’Amérique de la réussite à tout prix, celle qui pousse les pères à gravir toujours plus les échelons pour pouvoir accéder aux club fermés, aux golfs huppés, aux maisons les mieux situées dans des banlieues chics.
L’Amérique où un frère handicapé (enfin, juste, un peu, peut-être, légèrement) boiteux est oublié, laissé de coté, délaissé par des parents qui se consacrent uniquement à sa sœur bénie des dieux, elle.
Un récit hypnotisant, donc, que je n’ai pas lâché. Joyce Carol Oates soufflette, gifle, dénonce.
Et dénonce même les lecteurs avides de ragots et voyeurs, car Skyler s’adresse régulièrement au lecteur qu’il qualifie avide de sensationnalisme (dans une mise en abîme de ce récit même, Skyler s’adressant aux lecteurs de l’affaire Bliss, et pas au lecteur de JCO). Un récit qui pourra paraître outrancier, sans mesure, sans constance (notamment dans le style de Skyler, dont on ressent à certains moments sa dyslexie, et à d’autres moments un souffle lyrique qui lui correspond moins). Un récit qui pourra paraître exaspérant à force d’être lancinant parfois, mais que, pour ma part, j’ai trouvé hypnotisant et magnifiquement écrit.
Le meurtre de la Petite JonBenet R. n'a jamais été élucidé. JC Oates, quant à elle, "résout" le meurtre de Bliss. Aucun rapport, aucune hypothèse ne sont à y percevoir. Et, finalement, ne sont pas là ni le but ni l'intérêt de ce roman.
Petite sœur, mon amour, Joyce Carol Oates
Philippe Rey, octobre 2010, 667 pages
« Car Bliss et maman étaient toujours parties quelque part : à la patinoire pour les cours et l’entraînement quotidiens de Bliss, mais aussi à l’un ou l’autre des rendez-vous de Bliss : salon de coiffure, où ses cheveux naturellement « fadasses », selon maman, devaient être éclaircis ; orthodontiste pédiatrique parce qu’elle avait un « recouvrement » qu’il fallait corriger ; nutritionniste pédiatrique, car elle avait besoin d’injections hebdomadaires de vitamines et de « stimulateur de croissance » pour pouvoir soutenir le rythme de la compétition ».
« « Je ne peux plus respirer ». C’est ce qu’a déclaré votre père. La première fois c’était après ta chute à Atlantic City. Papa a regardé la video, tu sais. Il a insisté pour la regarder. J’ai essayé de l’en empêcher mais il a insisté. Et la semaine dernière à Wilmington, quand tu as annulé ta participation, je crois que c’a été la goutte de trop. Ton père comptait venir te voir, Bliss ! Il comptait passer la nuit avec nous à l’hôtel. Il avait modifié son emploi du temps pour être avec nous. « Pour voir ma petite fille la plus préférée, la voir patiner et la voir gagner ». Mais ça ne s’est pas passé ainsi. Votre père n’est pas un homme de foi. Il n’est pas comme moi…. Sa famille doit sans cesse lui prouver qu’elle est digne de son amour. Il dit qu’il nous aime. Mais est-ce vrai ? Il savait que nous avions travaillé dur pour le Royale Ice Capades… que nous avions vécu, respiré, rêvé au rythme de L’oiseau de feu pendant des mois ! – et quand Bliss a été refusée, avec sa logique masculine, il a pris cela comme un camouflet ». Maman s’interrompit, un sourire amer aux lèvres. « Mais ce n’est pas de ta faute Bliss, et personne ne te fait de reproches. Masha est très déçue, évidemment… mais elle ne te fait pas de reproches. Et moi non plus ».
«Ah ! Ces années ! Ces années grisantes ! Et bien courtes car ce qui commença avec Bouts-de-chou-sur-glace en 1994 s’achèverait fin janvier 1997 et ne représente donc qu’un fragment de vie, mais d’une vie finalement très américaine : obscurité, célébrité, fin. »
L’avis de Val
Merci à l'équipe de Babelio, qui m'a fait parenir ce roman dans le cadre de l'opération Masse Critique
06:03 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, Rentrée littéraire 2010 | Lien permanent | Commentaires (24) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : joyce carol oates, rentrée littéraire 2010, enfants stars, amérique |
|
Facebook
Tweet
Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://www.amandameyre.com/trackback/2920536
Commentaires
Hum, ça confirme ce que tu me disais pendant ta lecture... rien que ton billet fait mal, mais ça m'intéresse furieusement. Je suis déjà conquise !
Écrit par : erzébeth | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireIl me reste un peu plus d'une centaine de pages à lire de ce roman étourdissant. Je reviendrai lire ton avis en détail après .
Écrit par : virginie | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireUne fois encore, tu me tentes diablement.
Je note mais ça ne sera pas pour tout de suite car ses 600 et quelques pages ne cadrent pas vraiment avec mon rythme actuel.
Écrit par : In Cold Blog | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireJe participe à la tentation générale... ce livre semble génial, quoique le nombre de pages m'arrête pour le moment.
Écrit par : kathel | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireBon, ben je sais que je le lirai ! J'adore tellement cet auteur.
Écrit par : Manu | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireJ'aime beaucoup cette auteur et ce titre me tente beaucoup !
Écrit par : Céline | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireTout comme Erzie! je note encore et toujours les romans de Oates. Décidément très très grande écrivaine!
Écrit par : choupynette | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireVeinarde, c'est toi qui l'a donc eu lors de Masse Critique ! Cela m'a l'air d'être un excellent roman de cette auteure, un de ceux qui égratignent la "bonne" société !
Écrit par : Joelle | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireDéjà c'est Joyce Carol Oates alors je note. Et en plus, je suis assez fascinée/horrifiée par l'univers des mini-miss.
Écrit par : Restling | 06.10.2010
Répondre à ce commentaireOh, je le note... pour l'univers du patinage surtout (eh oui, ça a été ma jeunesse) et pour ce glamour sur un enfant très jeune qui vient souvent me chercher.
Écrit par : Karine:) | 07.10.2010
Répondre à ce commentaireil y a un petit côté "little miss sunshine" ou je me trompe ?
Écrit par : gridou | 08.10.2010
Répondre à ce commentaireJCO est un écrivain d'une classe à part... Je me souviens très bien de l'histoire de la petite Bennett qui a fait la une des journaux d'Amérique pendant près d'un an (on en parle encore dans les journaux et magazines d'ailleurs...) Une terrible histoire.
J'avais déjà noté ce titre, un sujet qui m'interpelle pour plusieurs raisons...
J'attends impatiemment sa sortie au Québec.
Écrit par : aBeiLLe | 09.10.2010
Répondre à ce commentaireCe n'est pas trop déchirant ? J'ai peur d'avoir mal !
Écrit par : Tamara | 09.10.2010
Répondre à ce commentairePourquoi pas je le note,ça fait longtemps que je voulais découvrir cet auteur
Écrit par : zorane | 10.10.2010
Répondre à ce commentaireMon dieu que tout ça est tentant, rien que des thèmes qui me plaisent. Mais comment noter encore un titre de Joyce Carol Oates, j'en ai plein ma LAL. Cette femme écrit plus vite que je ne la lis...
Écrit par : Ys | 10.10.2010
Répondre à ce commentaireEncore un Joyce Carol Oates éblouissant visiblement et qui confirme que cet auteur est bien la conscience morale de l'Amérique contemporaine. Mais elle est tellement prolixe que je renonce à pouvoir suivre son œuvre. Il faudrait se retirer deux ans sur l'île déserte pour rattraper les lectures oubliées! A défaut d'île, je place quand même ce dernier titre bien en vue sur ma PAL
Écrit par : Cleanthe | 21.10.2010
Répondre à ce commentaireTu m'as donné envie de le lire, je l'ajoute à ma liste =)
Écrit par : Lili POt de Colle | 28.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.




Écrit par : cathulu | 06.10.2010
Répondre à ce commentaire