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26.10.2009
FILLE NOIRE FILLE BLANCHE – JOYCE CAROL OATES
« Tout ce que vous croyez avoir imaginé est réel : il faut seulement y survivre. » Il faudra vingt ans à Genna Meade pour
coucher sur papier les événements qui ont marqué sa première année dans la prestigieuse Schuyler School, fondée par son arrière grand-père. Lorsqu’elle entre à Schuyler en 1974, Genna a dix-huit ans. Son père, Max Meade (Mad Max Meade) est un avocat réputé des droits de l’homme, fervent opposant à la guerre du Viêt-Nam, radical de gauche militant, père absent obnubilé par son combat. La mère de Genna, Veronica, milite elle aussi pour les droits des noirs, l’émancipation de la femme et la libre absorption de substances illicites.
Avec une telle hérédité, Genna ne peut que se réjouir d’avoir pour camarade de chambre Minette Swift, dix-huit ans aussi, fille boursière d’un charismatique pasteur noir, profondément religieuse et renfermée sur elle-même. Elle a d'ailleurs tout fait pour ne pas être logée ni même admise dans une universté trop élitiste. Au fil des jours, Genna tente de devenir l’amie de Minette, de combler le fossé qui les sépare, de protéger Minette contre le harcèlement raciste courant à là Schuyler School. Leur amitié sera un lien fragilement tissé : Minette se laisse peu approcher, s’abandonne parfois pour reprendre aussitôt une distance glaciale et hautaine.
Un récit décousu, avec un style sec, précis, dans lequel Joyce Carol Oates plonge dans l’Amérique des années 70, l’Amérique post Viêt-Nam où les droits des Noirs, la chute de Nixon, figurent au panthéon de la lutte de la famille de Genna. Les souvenirs affluent et Genna les raconte presque sans émoi, dans un style froid avec la lucidité de celle qui sait avoir flanché, n’avoir pas su protéger son amie (on apprend dès le début du roman que Minette trouvera la mort avant la fin de l’année scolaire).
Amérique raciste et lutte pour les droits de l’homme, certes, mais aussi et surtout, à travers ce récit au rythme parfois lancinant comme le martèlement des regrets et de la culpabilité de Genna, la difficulté pour une jeune fille blanche de se construire et de se trouver, écrasée par une hérédité familiale accablante: Max Meade est dominant, père adoré mais absent, sourd aux désirs de sa fille et totalement engagé dans son combat. Le FBI enquête sur cet opposant au régime et sur une ancienne affaire d’attentat qui a coûté la vie d’un veilleur de nuit. Famille radicale de gauche mais aisée, nantie, privilégiée dans laquelle Genna se sent mal à l’aise, déchirée entre ses convictions et sa position d’héritière du fondateur de l’université. En face d’elle, Minette est sauvage, recluse dans une attitude de victimisation. Personnage pas forcément sympathique, enfermée dans une fierté religieuse et un mépris souverain pour les blancs et les autres noires de l’école, plus belles, plus « libérées », (« Mais les autres noires ne se conduisent pas comme elle … Minette leur fait honte ») on ne saura pas exactement quelle est sa part de manipulation ni d’auto-flagellation dans ces quelques mois passés à Schuyller School.
C’est le portrait d’une jeune femme rongée par la culpabilité que décrit Joyce Carol Oates : culpabilité d’être blanche, riche, (« Minette ne semble pas vouloir me « convertir ». Je crois qu’à ses yeux je ne suis qu’une fille blanche, je ne serais jamais une sœur - Ma foi en un sens c’est vrai ma chérie – Mais je fais tout ce que je peux, papa. « Je me démarque de la race blanche »… as-tu dit. Je fais tant d’efforts. ») culpabilité d’avoir un père célèbre mais qu’elle-même connaît trop peu (on peu se demander si sa volonté de devenir l’amie de Minette ne tient pas seulement à correspondre aux critères qui lui ont été inculqués depuis son enfance, alors que Minette la rejette froidement), culpabilité de n’avoir pas su empêcher la mort de Minette, culpabilité, on le verra à la fin du roman, d’avoir involontairement trahi son père, culpabilité d’autant plus grande que lui refuse de se remettre en question (« Car on m’avait toujours dit que Max Meade n’a jamais violé la loi. Toujours j’avais cru. J’avais voulu croire. »).
Culpabilité, identité, solitude : fille noire, fille blanche, les héroïnes de Joyce Carol Oates ne sont ni toutes blanches ni toutes noires : toutes en nuances et grises et obscures.
Fille noire, fille blanche – Joyce Carol Oates
Ed. Philippe Rey, Octobre 2009, 378 pages
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06:57 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne* | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : amérique, racisme, ségrégation, guerre du viêt-nam, black panthers, joyce carol oates, rentrée littéraire 2009, culpabilité
Commentaires
Eh bien moi, j'ai oublié de le cocher à Masse critique. Je le lirai quand j'aurai du temps. Beau billet ;)
Écrit par : Stephie | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireRavie de voir enfin un billet sur ce livre qui me tente très très fortement !!
Quant au swap, intéressée mais l'année prochaine lol
Écrit par : Choco | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireJe n'ai jamais lu JCO et je me demande si je ne vais pas commencer par celui-là, je l'ai commandé pour la bib. Tu ne dis pas vraiment si tu l'as aimé...
Un swap NY... ? Sais pas... pas avant l'an prochain, si ?
Écrit par : Ys | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireIl me rappelle le dernier JCO que j'ai lu, situé dans le milieu universitaire aussi : Délicieuses pourritures. Je pense le lire assez rapidement car je suis plutôt intriguée...
Écrit par : kathel | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireLu qqs livres de cette auteur que j'ai aimés. Celui-ci me tente bien :
1) la couverture
2) les thèmes
et ton billet !
Merci :-D
Écrit par : Canel | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireJe l'ai reçu via BOB et je suis pour le moment dans la phase "je découvre le livre, la couverture." Je l'apprivoise en somme.
Je le lirai bientôt. Merci pour ce billet fouillé et bien construit. Comme d'habitude ! :D
Écrit par : Leiloona | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireUn auteur qui n'est pas pour moi, je passe.
Par contre, le swap NY, bonne idée! :))
Écrit par : fashion | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireMerci pour la visite sur mon blog ;-)
Je viens très souvent ici mais je n'avais encore jamais laissé de messages...
Pour ce livre, je suis en train de le lire et je suis totalement en phase, pour le moment, à ce que tu en dis... ;-)
Écrit par : Lounima | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireDe Joyce Carol Oates, le seul roman que j'ai lu est Nous étions les Mulvaney (superbe !)
J'ai bien envie de continuer ma découverte de cet auteur par ce titre...
Écrit par : Marie | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireUn roman que j'avais coché dans le cadre de l'opération "Masse critique", mais ce n'est pas ce livre que je recevrai. Tant pis : je le lirai à l'occasion mais auparavant je pense que je découvrirai l'auteur par l'intermédiaire des "Chutes", comme cela a été le cas pour toi, d'autant que tu l'as préféré (en plus, je peux l'emprunter à la bibliothèque).
Écrit par : Brize | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireJe ne t'apprendrais pas que je suis subjuguée par cette auteure... je lirai sûrement celui-ci comme tous les autres, le moment venu. Tu en parles très bien.
Écrit par : La Nymphette | 26.10.2009
Répondre à ce commentaireUn nouveau JCO, le bonheur!
Et en plus tu en parles si bien!!!
Pour un Swap NY, j'embarque quand ce sera le temps! :o)
Écrit par : aBeiLLe | 27.10.2009
Répondre à ce commentaireJe le voulais pour Masse critique mais les inscriptions étaient déjà closes ! Bon, pour le swap, dois-je vraiment préciser que je suis plus qu'intéressée ? J'avais déjà pensé à ce thème mais j'avoue ne pas oser me lancer dans l'organisation d'un swap !
Écrit par : Manu | 27.10.2009
Répondre à ce commentaireJ'avais été sous le charme de Délicieuses Pourritures de cet auteur. Je me laisserai tenter par celui-ci.
Écrit par : Ankya | 27.10.2009
Répondre à ce commentaireTon billet rend vraiment hommage à ce beau roman.
Le NY swap est une très bonne idée, surtout que j'y retourne bientôt !!
Écrit par : virginie | 27.10.2009
Répondre à ce commentaireJ'organise un nouveau challenge. Non ? Si ! Et je me suis permise d'y insérer le livre que tu souhaiterais faire découvrir au monde entier. Merci de venir y jeter un oeil ;-)
Écrit par : Theoma | 28.10.2009
Répondre à ce commentaireChouette, je devrais bientôt le recevoir via Babelio :)
Écrit par : lily | 28.10.2009
Répondre à ce commentaireJe cherche LE roman de JCO qui me fera commencer enfin par aimer son style d'écriture ! Mes précédentes lectures ont été une catastrophe et, depuis, je n'ai plus osé récidiver ... Mais ce roman me semble très intéressant avec un thème puissant et profond. Peut-être pas trop violent psychologiquement (je suis très naïve et idéaliste !) ?! Pour le swap NY, j'aimerais, mais en 2010, pas avant ...
Écrit par : Nanne | 28.10.2009
Répondre à ce commentairele thème me tente mais je ne sais pas encore pourtant j'ai envie de découvrir l'univers de Oates que je n'ai pas encore lu.
Écrit par : anjelica | 31.10.2009
Répondre à ce commentaireCe livre m'a beaucoup plu et je rejoins la vision que tu en as. J'ai notamment beaucoup apprécié le côté obscur qui plane longtemps sur le livre. C'est une lecture qui continue de vous habiter, même une fois le livre refermé.
Écrit par : Violaine | 07.12.2009
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(quant au swap, je n'en fais plus, mais je trouve ton thème excellent, tu trouveras inévitablement des candidats !)
Écrit par : erzébeth | 26.10.2009
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