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23.04.2009
L’OMBRE EN FUITE – RICHARD POWERS
S’évader, sortir du trou et partir pour un autre univers, un univers rêvé, imaginé, métaphorique ou virtuel, voici que nous propose Richard Powers dans l’Ombre en fuite (écrit en 2000 et traduit aujourd'hui en français).
Adie, son domaine, c’est l’Art. Peintre en mal de reconnaissance et d'argent, elle rejoint l’équipe de Realization Lab en tant que graphiste. Sa tâche : apporter ses talents au nouveau programme de réalité virtuelle, la « Caverne », un univers entièrement virtuel, dans lequel elle pourra remodeler, refondre, recomposer les œuvres d’artistes reconnus (notamment deux de Rousseau) pour refondre un monde totalement irréel dans lequel les joueurs pourront évoluer dans une réalité parallèle.
Taimur Martin, lui, est professeur d’anglais à Beyrouth (nous sommes dans les années 1980). Il est enlevé par un groupuscule armé et enfermé plusieurs années dans une cellule. Pendant sa captivité, Taimur se raccrochera à ses souvenirs, à ses pensées, à une réalité subjective, pour tenter de raison garder.
Deux univers, donc, deux réalités qui se confrontent et se racontent dans ce roman. D’un coté Adie et ses amis programmeurs, informaticiens, graphistes, s’embarquent dans un projet hors normes, se consacrent à la création d’un univers virtuel basé sur la réalité (œuvres d’arts, réalités socio-économiques) pour mettre un point un programme de « seconde vie » totalement parallèle. Ce programme prend peu à peu le dessus sur leurs propres vies.
Alors qu’Adie crée une réalité virtuelle, vouée à demain et s’ancrant dans le futur, Taimur tente de ne pas sombrer, s’accroche à son imaginaire, convoque son passé, sa mémoire, pour ne pas sombrer dans la folie. Et c’est cette partie du récit à laquelle j’ai succombé, ces pages consacrées à un homme qui se forge peu à peu une autre réalité, un autre monde auquel il se raccroche.
A travers ces deux mondes parallèles, ces deux chambres/ cellules (dont l'objectif est commun : pour l'une créer un environnement secondaire qui supplante la réalité, pour l'autre, recréer un vie qui n'existe plus en dehors de ses quatre murs), Richard Powers propose de nombreuses réflexions sur l’art, l’évolution du monde, les puissances économiques et/ou guerrières, et sur la capacité humaine (la nécessité) de recréer un univers, une réalité à laquelle se raccrocher. Autant tout ce qui touche la « Caverne » ne m’a pas particulièrement touchée (même si les différentes parties révèlent parfois des propos passionnants), autant l’histoire de Taimur m’a complètement emballée. Celui-là, je l’ai accompagné, j’y suis restée arrimée, ai éprouvé les mêmes manques, les mêmes désirs, les mêmes poussées de fièvre et les mêmes demandes me sont venues aux lèvres.
La langue de Richard Powers est précise, érudite, extrêmement documentée, elle se lit avec plaisir et coule naturellement, bien que parfois embuée de réflexions auxquelles il est difficile de s’accrocher.
Au final, un roman qui m’a plu à moitié, pourrait-on dire : Adie et la « Caverne » ne m’ont pas touchée, Taimur m’a étonnée, embarquée, rivée à lui.
L’ombre en fuite, Richard Powers – Cherche Midi, lot 49, 431 pages
Les avis de Cuné, Keisha, Anna Blume et Leiloona.
Extraits :
P254
« En l’absence de livre, vous vous fabriquez le votre. Vous ressuscitez celui que vous avez toujours préféré. Les détails vous reviennent en bloc, par paquets grenus. L’exercice se parfait avec le temps. Vous vous adossez au mur, aussi loin du radiateur que le permet votre bout de chaîne. Glacé de torpeur tout l »hiver, le métal revient maintenant à lui, impatient d’ajouter ses joules à l’enfer de l’été. Vous fermez les yeux, et, par la force de votre volonté, vous vous transportez sous un autre climat. Le volume prend corps dans vos mains, vous sentez son poids, le soupez, éprouvez la résistance de la reliure. Sans relâche, vous manipulez ce trésor, en arrêtez les moindres détails, jusqu’aux insignes de l’éditeur sur le dos de l’ouvrage. Derrière vos paupières closes, vous examinez la couverture et l’illustration. Lisez les blurbs sur la quatrième, l’accroche, l’ISBN, tous ces précieux repères que vous gaspilliez avec une telle prodigalité du temps où vous pouviez vous permettre de les dilapider.
Une à une, les pages liminaire glissent sous vos doigts sentinelles. Jouer avec la raideur du papier peut suffire à dissiper quelques heures, avant la première ligne principale. Lord Jim, annoncent au public sentencieux, dont vous êtes l’unique représentant, les caractères gras en quarante-quatre points de la police Garamond. Et puis de nouveau – superflu, merveilleux – en trente-six points, sur le folio suivant. Ou bien : Les grandes espérances. A elles seules, chacune des lettres au menu tient lieu de banquet où vous pourriez passer l’éternité à manger gratis. Vous parvenez à l’incipit, nouveau départ de tous les possibles. Modeste dans son infinitude, la phrase salue, fait son entrée au centre de la première page de droite. Vous vous calez contre le mur du paradis, votre oreiller. Vous vous transformez en instrument passif….. Comme je m’appelle Philip…. Non. Comme le nom de famille de mon père était Pirrip, c’est sous le nom de Pip que je me désignai….. Vous reconnaissez l’orphelin des bas quartiers venu tracer son sillon dans un monde d’indifférence…
P 303
« Qu’est ce que tu y trouves, dans ces livres. Qu’est ce que tu y apprends ?
Comment lui expliquer ? Dans l’urgence de chaque page, dans chaque livre né du besoin de l’homme, aussi insipide aussi puéril, futile ou faux soit-il, au moins une phrase de l’écrivain dépasse l’auteur, une phrase qui s’affranchit de ses fixations pesantes et mortes, délaisse sa prose de plomb, une phrase qui se souvient du prisonnier dans sa cellule, bouclé dans le néant, victime des échecs partagés du monde, et qui supplie qu’on lui donne la lecture. « J’y apprends, j’y apprends à ne plus être moi. Pendant une heure. Un jour. On me lamine, Mohamed. J’ai besoin d’un endroit où aller. De quelque chose à penser. Quelqu’un d’autre, autre part… »
« Il y a un proverbe de chez nous. Tout dans la vie est imagination. Mais en fait, c’est la réalité. Celui qui le sait n’a plus besoin de rien. »
07:10 Publié dans Litterature Anglo-saxonne, Rentrée Littéraire Janvier 2009 | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note
Commentaires
J'ai beau avoir beaucoup apprécié "Le temps où nous chantions", j'ai toujours un doute quand je vois un roman de Powers... et je n'ai jamais été suffisamment tentée pour lui laisser une seconde chance - et ça ne change pas avec ce nouveau roman...
Ecrit par : erzébeth | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireD'autres blogueurs le lisent et peinent un peu dans la caverne virtuelle, j'avoue que c'est parfois un peu sec, je n'ai sûrement pas compris toutes les allusions (j'ignorais ce qu'était LISP), tout en étant emportée par la beauté de la prose de Richard Powers.
La partie se déroulant au Liban se lit bien sûr d'un trait et elle devient de plus en plus fréquente et longue au fil du livre... C'est fort bien construit, original et fort, mais je sens que ce ne sera pas le roman préféré de cet auteur!
Personnellement, j'ai aimé le découvrir et je dis Chapeau! à l'autur...
Ecrit par : keisha | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireJ'en suis à la moitié et je m'ennuie vraiment dans cette caverne virtuelle.
Ecrit par : Leiloona | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireBien qu'encore très peu avancé dans ma lecture, j'ai exactement le même ressenti que le tien.
Ecrit par : In Cold Blog | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireTrois billets sur ce livre ce matin... Cuné parle de ses difficultés de lecture alors je me dis que ce n'est pas avec ce livre-là que je commencerai pour découvrir cet auteur.
Ecrit par : Ys | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireTu trouves que c'est si rare que ça ?!
Ecrit par : In Cold Blog | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireJe l'ai reçu aussi et j'attends d'avoir un peu de temps pour m'y mettre... du coup, ça me fait un peu peur, même si j'ai adoré "Le temps où nous chantions"... À voir, donc!
Ecrit par : Karine :) | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireRavie de lire ton billet Amanda, Powers est un auteur à suivre, je n'avais pas accroché à la chambre des échos, le compliqué avec les traductions c'est que l'ordre de parution ne respecte pas la progression d'un auteur.
Est ce que une partie du texte fait référence au mythe de la caverne de Platon ? Par contre le héros que tu as apprécié me fait penser à Jean Paul Kaufmann et à son incarcération de plus de 3 ans et je me souviens qu'il se raccrochait à des petits riens pour survivre et ne pas devenir fou
Ecrit par : Dominique | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireComme je l'ai écrit ailleurs, je peine à lire ce roman, qui m'attirait pourtant beaucoup...
Seul le fait que ce soit une traduction récente d'un livre plus ancien que "Le temps où nous chantions" me faisait craindre qu'il soit moins passionnant.
Ecrit par : kathel | 23.04.2009
Répondre à ce commentaireUn roman qui ne laisse pas indifférent en tous cas. Au bureau, il divise autant que sur la blogosphère... Moi j'ai plutôt bien aimé même s'il a fallu que je m'accroche pendant les premières pages.
Ecrit par : Solène | 23.04.2009
Répondre à ce commentairenon, c'est justement par celui-là que j'ai l'intention de commencer.
Ecrit par : Ys | 23.04.2009
Répondre à ce commentairePage 413, il y aurait quelque chose qui m'a fait penser au mythe de la caverne, voir l'ombre des choses et non leur réalité,mais c'est bien le seul passage...
Ecrit par : keisha | 24.04.2009
Répondre à ce commentaireje viens de terminer le temps où nous chantions. Sublimissime ! Pourtant je passe mon tour pour celui-là.
Ecrit par : Theoma | 24.04.2009
Répondre à ce commentaireje n'ai toujours pas lu le temps ou nous chantions
Ecrit par : pom' | 25.04.2009
Répondre à ce commentaireL'Ombre en fuite est le septième roman de Powers (paru donc juste avant Le Temps où nous chantions). Je ne pense pas que la différence de tonalité entre ces deux titres soit attribuable à une évolution de l'auteur, mais plutôt à la structure générale de l'oeuvre qui se répartit de manière assez rigoureuse de part et d'autre d'une frontière tracée entre les titres pairs et les titres impairs. En ce sens, L'Ombre en fuite appartient à la "famille" des Trois Fermiers s'en vont au bal (n°1) et de La Chambre aux échos (n°9), textes dont l'écriture se veut plus expérimentale, là où les autres sont plus conventionnels.
Je comprends que certains soient un peu rebutés par la langue technique de l'informatique (idiome natal de Powers, que l'on retrouve encore dans deux de ses plus grands romans), mais je ne crois pas qu'il faille s'arrêter à cet obstacle. D'abord, parce qu'il n'est pas vraiment utile de saisir les tenants et aboutissants des aspects techniques de la réalité virtuelle pour suivre le récit ; ensuite, parce que ce jargon opaque auquel nous nous heurtons est, dans le texte, l'analogue des murs auxquels se cognent les personnages. L'écriture dissout ce mur-là en transformant le langage aride de l'informatique en une langue poétique riche d'images insolites (pourvu qu'on ouvre les yeux et les oreilles), un espace d'invention artistique très voisin de celui de la Caverne. En ce sens, l'écriture accomplit le même tour de force que la mémoire et l'imagination de Taimur Martin : elle fait tomber des murs. Cette idée est à mettre en rapport avec l'usage abondant de la métaphore dans le roman. Ce trope est en effet l'outil principal d'un décloisonnement des catégories instaurées par le langage, premier artisan des murs qui nous emprisonnent. C'est en tout cas ainsi que j'ai compris le texte, et c'est dans ce sens que j'ai essayé de le traduire.
Bonne lecture à tous. Vous verrez, à la fin, ça vaut vraiment le coup.
Ecrit par : Jean-Yves | 25.04.2009
Répondre à ce commentaireMerci beaucoup ! Plowing the Dark est un texte que j'ai énormément aimé traduire, même s'il m'a donné beaucoup de fil à retordre, et je suis heureux que le résultat vous plaise.
Je n'ai pas traduit Le Temps où nous chantions pour des raisons de calendrier. En fait, ce roman était en traduction au Cherche Midi avant les Trois Fermiers, que je suis allé proposer à cet éditeur lorsque j'ai appris qu'il s'apprêtait à créer la collection Lot 49 (spécialisée dans les auteurs américains un peu expérimentaux). Ils ont lu mon essai, qui leur a plu, et ont décidé de modifier leur programmation. C'est comme ça que Trois Fermiers est sorti en premier. J'ai ensuite enchaîné avec L'Ombre en fuite (que j'ai traduit il y a déjà plus de 2 ans) puis La Chambre aux échos. Voilà toute l'histoire !
Ce que vous dites de votre réaction au personnage de Taimur Martin me fait très plaisir. Je crois que c'est vraiment celle que Powers veut susciter chez le lecteur. Il insiste beaucoup sur le caractère "viscéral" de son écriture. Mais c'est un aspect qui s'accompagne toujours de son revers indissociable : l'approche "cérébrale" (représentée ici par le récit de la caverne). L'ambition de Powers est d'unir intimement ces deux aspects. Pour plus de précisions sur ce point, je me permets de vous indiquer ce lien (en anglais): http://ejas.revues.org/document1145.html
Il s'agit d'une interview qu'il m'a accordée il y a quelques temps. Lecture facultative bien sûr !
Merci encore et bravo pour votre site.
Ecrit par : Jean-Yves | 27.04.2009
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Ecrit par : chiffonnette | 23.04.2009
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