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15.01.2008
A QUOI REVENT LES LOUPS – YASMINA KHADRA
Nafa Walid est jeune, beau et rêve de faire du cinéma. Mais une belle gueule ne suffit pas à décrocher la lune et les étoiles, quand on est né dans la casbah d’Alger, qu’on est pauvre et sans relations. Nafa accepte donc de devenir chauffeur de maître dans une famille de riches notables algérois. Il faut bien manger, il faut bien gagner sa vie quand on est issu d’une famille honnête et croyante.
Ca, de l’argent, il va en gagner, Nafa ! Mais il découvre aussi un monde corrompu, pourri, vicié, rongé. Ses économies augmentent au fur et à mesure que sa dignité s’émiette. Fierté ? Courage ? Amour propre ? Nafa met tout cela de coté et s’efforce d’oublier ses principes (« Il est des ensorcellements qu’aucun exorciste ne saurait conjurer, quand on a frémi sous leur envoûtement, on ne peut plus s’en passer… Maintenant que j’avais une vue sur le paradis des autres, je m’évertuais à en croquer les périphéries, me contenant d’une miette par ci, d’une éclaboussure par là, persuadé que l’odeur de la fortune, quand bien même elle me passerait sous le nez, valait tous les folklores des bas-quartiers. »), Nafa est prêt à tout pour s’en sortir.
Seulement voilà : Nafa est prêt à tout, sauf à supporter un meurtre, une boucherie, la mort inutile d’une gamine, overdosée stupidement par le fils de la famille.
Nafa quitte son travail et erre à travers la casbah. Là commence sa lente et inéluctable descente aux enfers. Nafa est une proie facile pour les islamistes qui attirent facilement les exclus, les paumés, les abîmés de la vie.
De prêche en discours, de circonstances anodines en événements plus cruels, Nafa Walid intègre petit à petit les forces du GIA. Lui, l’honnête jeune homme qui rêvait des feux de la rampe va découvrir d’autres feux, les feux éructant de haine, les feux de la violence et de la barbarie, les feux cruels et aveugles dans les yeux des imans, des émirs, des guerriers rebelles face au gouvernement algérois (« Pour la première fois de sa vie, il se découvrait, prenait enfin conscience de son envergure, de son importance, de son utilité en tant que personne, en tant qu’être. Il existait enfin. Il comptait. »).
Yasmina Khadra écrit ici une livre éminemment politique. Il dénonce l’islamisme intégriste, l’embrigadement à coups de discours pleins d’empathie, de condescendance, de sympathie, l’enrôlement et la formation des futurs guerriers. Le style est simple, efficace, direct, mais il vous arrache les tripes. C’est presque fascinant, ce long voyage de Nafa vers l’absolutisme, vers le fanatisme le plus cruel, le plus aveugle.
Les loups ne rêvent plus. Ils survivent. Quitte à s’entretuer. L’âme et la conscience ont laissé la place à la bestialité. Hommes, femmes, tous guerriers voués à la cause, tous renient leurs propres familles comme une écharde vérolée que l’on arrache d’un seul coup.
Un roman qui ne laisse aucune porte de sortie, un roman dur, mais terriblement lucide et objectif.
A quoi rêvent les loups. Yasmina Khadra. Pocket. 274 p.
« Une centaine de femmes, banderoles en l’air, s’agglutinaient sur l’esplanade, sous le regard ironique des badauds. Nabil fonça sur la foule, coudoya, brutalisa pour se frayer un passage. A ses tempes, une voix ululait : Le succube. Te désobéir ? Cette garce a osé faire fi de ton autorité ? Il fendit le groupe de femmes comme un brise-glace, chercha, chercha. Un moment il s’imagina muni d’un lance-flammes en train d’immoler cette bande de garces, ces sorcières… Putes ! Putes ! Il renversa une dame, bouscula des infirmières, sarcla autour de lui, provoquant un début de panique. Au détour d’un groupe de manifestantes, il la vit. Hanane était là, debout devant lui, moulée dans cette jupe qu’il détestait. Elle le regardait venir… Il plongea la main dans son kamis. Son poing se referma autour du couteau… salope, salope… frappa sous le sein, là où se terrait l’âme perverse, ensuite dans le flan, puis dans le ventre.
Le jour s’éteignit. Hanane ne le percevait pas. Elle errait déjà à travers un tourbillon embrumé, glacial et sans écho…La place basculait dans un fleuve de ténèbres. Hanane coulait comme un pavé dans la mare… Mourir ? Avait elle seulement vécu, baisé une lèvre aimée, frémi sous une caresse aimante ? Dans un ultime soubresaut, elle se retourna vers l’hier imprenable tel un leurre. Maudit hier : l’école, l’université n’auront servi à rien. La cuirasse des diplômes n’empêchera pas la lame fratricide de crever le rêve comme un abcès.
Une vierge venait de s’éteindre, pareille à un cierge dans une chambre mortuaire, comme s’éteignent les jours à l’heure où se crucifie le soleil aux portes de la nuit. »
19:30 Publié dans Challenge ABC 2008, Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
Commentaires
Je crois que je vais devoir me faire à l'idée que je ne suis pas attirée vers cet auteur et le sujet de l'islamisme en général... Je vois tout plein de critiques enthousiastes et je ne parviens pas à me redécider à le lire. J'imagine que l'idée va faire son petit bonhomme de chemin!
Ecrit par : Karine | 15.01.2008
Il n'y a pas que les journalistes, mais également les romanciers qui s'emparent des faits de société pour les mettre en fiction en essayant d'apporter des réponses et c'est ce que fait admirablement bien cet auteur, mais, à chaque fois, je suis ressortie de ses livres complètement chamboulée et quand tu dis qu'il vous arrache les tripes, cela ne m'étonne aucunement !!
Ecrit par : Florinette | 16.01.2008
comme je sais que toi et moi on aime beaucoup Yasmina Khadra, ça fait longtemps que j'ai décidé de tous les lire...
Mais il a l'air vraiment très très fort celui-là... alors plus tard (je lirai les sirènes de bagdad pour mon challenge ;-))
Ecrit par : Emeraude | 16.01.2008
J'ai partagé les mêmes sensations et sentiments que toi à la lecture de cet ouvrage: il a quelque chose de puissant, dérangeant, c'est une lecture qui marque et, sur le tranchant de ces mots simples, coupants, c'est un peu, beaucoup, le sang d'une certaine espérance qui goutte...
Ecrit par : Kiki | 16.01.2008
Ta note est très forte. Elle traduit très bien ce que j'avais ressenti à la lecture de "l'attentat" cette sensation d'une spirale que nous ne pouvon scomprendre mais qui est inéluctable pour ceux qui y sont pris... je mets ce roman en "zenvies cadeaux amazon" de suite!
Ecrit par : la nymphette | 16.01.2008
@karine : on ne peut pas lire Khadra sans avoir envie. Si tu te forces tu seras dégoutée. Attends le bon moment !
@florinette, kiki, nymphette : j'ai découvert Khadra avec "L'attentat". Depuis, je ne rate aucun de ses livres et j'essaie de lire les premiers, que je n'ai pas encore lus. Oui, il arrache les tripes, mais avec quel talent !
@emeraude : Les sirènes de Bagdad a bcp de similitudes avec celui-ci. Même processus d'embrigadement, même spirale infernale, même dérive d'un garçon simple et droit. Mais la fin est différente... (ah ah, je te donne envie, là, non ??). Mais tu sais, avec le recul je me demande s'il ne faut pas lire les deux dans l'ordre chronologique, pour voir justement la variation. Les "Sirènes..." est moins sanglant mais sa puissance n'en est que plus frappante.
ps @ La nymphette : oups je manque à tous mes devoirs.. bienvenue ici!
Ecrit par : amanda | 16.01.2008
"Les sirènes..." m'avaient beaucoup et j'ai "L'attentat" dans ma PAL.
Je ne sais pas si tu as le film "blood diamond". Il traite aussi de l'embrigadement des enfants par des forces armées. J'ai mis des jours à me sortir certaines scènes de la tête.
Ecrit par : Anne | 16.01.2008
j'ai été très déçue par "L'attentat", dont j'espérais beaucoup, alors j'hésite à me relancer dans Khadra... même si ton billet donne envie!
Ecrit par : Mo | 16.01.2008
@anne : j'ai vu "Blood diamond" qui est un très bon film. Et je me souviens de la scène ou le fils refuse de partir avec son père parce sa seule famille est celle des guerriers. Terrible. Et Leonardo Di Caprio y est juste parfait.
@Mo : comme je le disais à Karine, faut pas se forcer avec Khadra...
Ecrit par : amanda | 17.01.2008


