« LA NUIT DE VALOGNES - ERIC EMMANUEL SCHMITT | Page d'accueil | FASCINATION – STEPHENIE MEYER »
17.10.2007
LE RAPPORT DE BRODECK– Philippe Claudel
« Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront »
Brodeck est un homme ordinaire, transparent, presque anonyme. Il habite dans un village on ne sait ni le nom ni la localisation. Probablement un pays de l’Est, mais ce pourrait être n’importe où, en fait. Les hommes de son village ont commis un crime. Ils ont tué l’Anderer, cet étranger qui est venu s’installer parmi eux, sans jamais leur parler, promeneur silencieux, mystérieux, qui ne fait rien pour s’intégrer et ne renvoie à leur curiosité que l’écho méfiant de leur intolérance, leur peur de l’inconnu, de l’étranger, forcément dangereux, forcément coupable, puisqu’on ne sait rien de lui et qu’il ne se fond pas dans la masse.
Nous apprenons très vite que les hommes du village ont commis un crime collectif. Ils demandant à Brodeck de rédiger un rapport qui les disculpera, les blanchira du crime.
Brodeck accepte et rencontre les villageois pour retracer les faits ; il n’a rien vu mais découvre peu à peu l’abject et le sordide, la petitesse et l’écoeurement. Tout cela le renvoie à sa propre histoire qu’il va révéler bribes par bribes, reliant ses propres souvenirs aux événements du village.
Le récit est comme un puzzle. L’histoire de Brodeck, déporté dans un camps de concentration parce qu’il a été dénoncé par le village, parce qu’il était différent lui aussi, se confond avec celle de l’Anderer. Brodeck est revenu au village, s’est à nouveau fondu dans l’indifférence indolente, qui fait semblant d’oublier les crimes du passé. Mais il fait peur parce qu’il sait. Il sait que ces hommes l’ont trahi, l’ont dénoncé et envoyé à une mort certaine. Il est la mémoire qu’ils veulent effacer, gommer, mais la nature humaine a une fois de plus repris le dessus et les cicatrices, finalement, s’ouvrent sur une plaie béante faite de lâcheté et de bêtise.
C’est un roman magnifique et bouleversant. Un roman qui aborde les peurs, l’intolérance, la mémoire, le pardon, la culpabilité ; un roman qui est aussi et surtout extrêmement bien écrit, Philippe Claudel tisse des mots pour en faire récit qui, malgré sa noirceur, n’en reste pas moins rempli de douceur et de beauté.
L'avis de Caro[line] et de Bellesahi
Extraits
« On m’a dit qu’elle commença à frapper avec se poings ceux qui se trouvaient au premier rang. Aucun ne répliqua. Ils ne firent que s’écarter devant elle. Alors elle entra peu à peu dans le grand fleuve de cadavres marchants, sans savoir qu’elle n'en ressortirait jamais, car derrière elle le flots se refermaient. Il n’y eu pas un cri, pas une plainte. Ses mots disparurent avec elle. Elle fut engloutie et connut une fin sans haine, un fin presque mécanique, à son image en somme. Je crois bien, même si je ne peux le jurer, qu’aucun ne porta la main sur elle. Elle mourut sans avoir été frappée, sans qu’aucune parole ne lui fût adressée, ni même aucun regard, elle qui les avait tant méprisés ces regards. Je l’imagine trébuchant à un moment, tombant à terre. Je l’imagine tendant les mains, essayant de s’accrocher aux ombres qui passaient à coté d’elle, sur elle, sur son corps, sur ses jambes, sur ses bras délicats et blancs, sur son ventre et son visage poudré, de ombres qui ne prêtèrent aucune attention à elle, qui ne la regardèrent pas, qui ne lui portèrent aucun secours, qui ne s’acharnèrent pas sur elle non plus, mais qui simplement passèrent, passèrent, passèrent, la foulèrent au pied, comme on foule la poussière, la terre ou la cendre. »
« Pour le portrait de Göber, par exemple, il y avait une malice dans l’exécution qui faisait que si on le regardait un peu de gauche on voyait le visage d’un homme souriant, aux yeux lointains, aux traits paisibles tandis que si on le prenait un peu de droite, les mêmes lignes fixaient les expressions de la bouche, du regard, du front dans un rictus fielleux, une sorte d’horrible grimace, hautaine et cruelle. Celui d’Orschwir parlait de lâcheté, de compromission, de veulerie, de salissure. Celui de Dorcha de violences, d’actions sanglantes, de gestes irréparables. Celui de Vurtenhau disait la petitesse, la bêtise, l’envie, la rage. Celui de Peiper suggérait le renoncement, la honte, la faiblesse… les portrait de l’Anderer agissaient comme les révélateurs merveilleux qui amenaient à la lumière les vérités profondes des êtres. »
08:30 Publié dans Litterature Française | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
Commentaires
J'ai beaucoup aimé ce livre. J'aime cet auteur, son écriture, sa mélancolie. Ses livres ne me déçoivent jamais !
Ecrit par : Bellesahi | 17.10.2007
Répondre à ce commentaireOui j'ai vu. Merci à toi, c'est gentil.
Ecrit par : Bellesahi | 17.10.2007
Répondre à ce commentaireBon, je ne lis pas ton rapport. J'en suis en plein milieu!
C'est drôle de lire en livre quand on sait dans quel état d'esprit l'auteur l'a écrit, et comment il l'a écrit !
On lit ça différemment...
Ecrit par : Emeraude | 17.10.2007
Répondre à ce commentaireIl est dans la PAL, dédicacé depuis hier...
Ecrit par : fashion victim | 17.10.2007
Répondre à ce commentaireOui, Philippe Claudel a une belle écrire. J'ai adoré 'La petite fille de Monsieur Linh' et j'ai apprécié 'Les âmes grises'.
Ecrit par : anjelica | 18.10.2007
Répondre à ce commentaireCe livre me fait de l'oeil depuis pas mal de temps, mais il faut que je prenne mon mal en patience, car je suis sur la liste d'attente à la biblio !!
Ecrit par : Florinette | 18.10.2007
Répondre à ce commentaireC'est dommage que tu n'aies pas pu venir! Mais je suis sûre qu'i n'a pas fini de tourner en région parisienne...
Ecrit par : fashion victim | 18.10.2007
Répondre à ce commentaireDéfinitivement, je le vois partout, celui-là... même à ma librairie qui n'est pourtant pas forte sur les livres récents qui proviennent de l'autre côté de l'océan!
Il me tente de plus en plus!
Ecrit par : Karine | 31.10.2007
Répondre à ce commentaireAmanda: Je suis au Québec... donc, des fois, c'est un peu long... trop long pour moi, des fois!
Ecrit par : Karine | 01.11.2007
Répondre à ce commentaireJe suis en pleine lecture, plongé dans ce roman d'une rare force. Moi aussi certains passages me troublent, me font vaciller. Une écriture!
Ecrit par : solsol | 01.11.2007
Répondre à ce commentaireJ'avais envie de lire ton avis dessus ! Je viens de le finir et billet tout frais... Heureuse que ton avis recoupe avec le mien ! Quel beau roman !
Ecrit par : celsmoon | 17.05.2009
Répondre à ce commentaireJe partage ton point de vue sur ce roman, que nous avons tous et toutes lu avec émotion. C'est un de mes coups de cœur.J'ai aimé tous les livres de Claudel que j'ai lu... Je doit être une inconditionnelle... Mais ce sentiment est très partagé aussi:)
Ecrit par : sylvie | 09.12.2009
Répondre à ce commentaire





Là il faut que je me précipite sur le rapport de Brodeck, ton billet ne m'en laisse pas le choix :)
Merci Amanda
Ecrit par : lily | 17.10.2007
Répondre à ce commentaire