07.02.2010

LES LIEUX SOMBRES – GILLIAN FLYNN

Libby Day est l’unique rescapée du drame qui a causé la mort de sa mère et ses deux sœurs lorsqu’elle avait sept ans : son frère flynn.jpgBen purge une peine de prison à perpétuité pour ce triple meurtre. Depuis, Libby vit de l’usufruit des très nombreux dons qu’elle a reçus après le drame et se complait paresseusement dans son rôle de pauvre petite fille traumatisée. Mais, vingt-quatre ans après le drame, l’argent commence à manquer : d’autres tragédies suscitent la générosité des donateurs. Libby est alors contactée par une organisation qui regroupe des amateurs persuadés de l’innocence de Ben. Attirée par l’argent promis en échange de souvenirs ou renseignements, Libby accepte de les rencontrer et se décide enfin à revenir sur cette triste nuit du 3 janvier 1985.

 

La construction est habile, alternant les passages consacrés à Libby et ses recherches, et ceux qui retracent les événements de la nuit de l’assassinat. Gillian Flynn propose ici un personnage principal attachant sans jamais faire tomber le lecteur dans l’apitoiement aveugle : Libby, l’enfant qui a survécu au drame, a assisté au massacre de sa mère et ses soeurs, se complait dans une attitude de victimisation et de paresse. Un personnage que l’on a envie de plaindre et de secouer en même temps. Une enfant dont l’enfance a été saccagée, qui grandit dans l’assistanat et attend toujours chez les autres de la compassion, de la pitié, et ne fait pas le moindre effort pour sortir de sa situation.

 

Autour d’elle, une organisation d’amateurs enquêtant sur les crimes célèbres et se targuant d’être aussi voire plus efficace que la police, des profiteurs du malheur qui écrivent des biographies voyeuristes et racoleuses. L’univers que dépeint Gillian Flynn est cynique, le voyeurisme et le fanatisme de certains, fascinés par l’affaire, qui sont prêts à tout pour acquérir un objet appartenant aux victimes, est glaçant (« …beaucoup de collectionneurs seront présents, alors apportez n’importe quel souvenir, heu, n’importe quel objet de votre enfance que vous désirez vendre. Vous pourriez facilement repartir avec deux mille dollars en poche. Plus c’est personnel, mieux c’est évidemment. Tout ce qui se rapproche de la période des meurtres, le 3 janvier 1985. » Il a décliné la date, comme s’il l’avait dite souvent. «  En particulier tout ce qui peut venir de votre mère. Les gens sont vraiment… fascinés par elle. » Ca a toujours été le cas. Les gens voulaient toujours savoir : quel genre de femme se fait assassiner par son propre fils ? »).

 

Gillian Flyyn pose son intrigue dans un Middle West fatigué et ravagé par la crise agricole : une ferme laborieusement gérée par une mère épuisée par sa progéniture, des enfants qui s’élèvent presque seuls et en perdent tout repère. Le manque d’argent, le travail éreintant et l’alcoolisme du père ont pulvérisé mariage et vie de famille.

 

C’est vraiment un bon roman, habilement construit : les chapitres alternent présent et passé, le lecteur passe des recherches de Libby qui se penche enfin sur le passé et découvre peu à peu que tout n’est pas si limpide que la police a bien voulu le croire ; dans les autres parties, Gillian Flynn remonte la chronologie de la nuit du drame en maintenant une tension indéniable et brouillant les pistes efficacement ; nous suivons tour à tout Patty Day, la mère de Libby, et Ben, le frère accusé de meurtre, au fil des heures de cette journée fatidique jusqu’au cœur de la nuit et aux meurtres mêmes. Un récit indéniablement tendu, avec des personnages impeccablement campés.

 

Au final, est-ce inoubliable ? Je suis partagée : certains faits m’ont paru trop artificiels ou peu crédibles, certaines avancées dans les recherches de Libby trop commodes (elle retrouve des protagonistes disparus depuis un quart de siècle avec une facilité déconcertante), comme dans le récit final de cette fameuse nuit qui m’a semblé un peu tiré par les cheveux.

 

Mais je pinaille pour le plaisir de pinailler, là, car il n’empêche que j’ai lu ce roman non pas d’une traite mais en deux jours, ne voulant pas le lâcher avant d’en connaître la fin, et que l’ambiance, le style, l’histoire, m’ont happée rapidement.

 

Un bon thriller, donc, qui ne restera peut-être pas dans mes anales, mais n’en reste pas moins fichtrement bien fait et que j'ai lu avec avidité.

Les avis de Emeraude, Stephie et Pimprenelle

 

Les lieux sombres, Gillian Flynn

Sonatines, Janvier 2010, 483 pages

 

 

05.02.2010

L’ABSENCE D’OISEAUX D’EAU – EMMANUELLE PAGANO

Ça commence comme un jeu, un défi, ou un exercice littéraire tenté à deux. Deux écrivains décident d’écrire une histoire pagano.jpgd’amour à deux mains. Un roman épistolaire imaginé chacun de son coté, la femme écrivant les lettres de l’amante, l’homme celles de l’amant. Mais l’homme, l’écrivain, s’est retiré du jeu. Il est sorti sur la pointe des pieds et a laissé seule sa partenaire, devenue entre temps son amante.

 

Exercice purement littéraire ou auto-fiction, quelle que soit la vérité, restent ici les lettres envoyées par la Femme. Celle qui s’est prise au jeu, a aimé avec force et intensité et a jeté sur papier, avec douleur, violence et fébrilité ses émotions et ses sentiments. Une mise à nu souvent déchirante, une impudeur folle qui étonne, les lettres de cette femme sont autant de cris et de larmes versées.

 

L’échange commence par des lettres d’amour imaginées, un amour virtuel que deux écrivains inventent et s’amusent à voir éclore entre leurs deux personnages (« Je suis ta meilleure lectrice et tu le sais. Ces lettres sont un brouillon de nous. Là, nous sommes en plein dedans. Dans l’écriture, dans les nœuds. Si tous tes baisers sont faux, tes caresses, tes mains me serrant fort, ça me brisera peut-être, mais ce n’est pas grave, je te l’ai dit. »), et peu à peu le roman envahit et supplante le réel, les deux écrivains entament une liaison douloureuse, passionnelle, charnelle. Le ton devient plus sourd, la violence des sentiments contenue dans les lettres est sous jacente, mise en exergue par une écriture sensuelle, impudique mais jamais vulgaire. Mais l’homme partira et laissera une femme brisée, délaissée, seule avec ses mots, sa plume et quelques pages.

 

 

Reste l’exercice littéraire, ces lettres qui semblent rester sans réponse, comme des cris lancés dans le néant. Des réponses, il y en a eu, pourtant, mais leur absence ici résonne terriblement et donne encore plus de force et d'écho aux mots d’Emmanuelle Pagano. Des mots magnifiques, que j’ai souvent lus à haute voix pour mieux m’en imprégner.

 

 

 

L’absence d’oiseaux d’eau, Emmanuelle Pagano

Editions POL, 291 pages, janvier 2010

 

 

Merci à Abeline pour ce roman, lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire. Les premières pages du roman sont en ligne ici.

 

 

L’avis de Antigone

 

03.02.2010

Perette fille perdue

Perrette accompagnait quelques troubadours pour une représentation en province, loin de leur port d'attache habituel.

 

Ce genre de voyage, il faut le dire, comporte son lot de contraintes et de plaisirs, de kilomètres parcourus, de sandwiches avalés, de nuits écourtées et de fou-rires partagés.

 

Perette, qui avait prévenu à l’avance qu’elle serait un mauvais pilote, se vit donc confier le rôle de copilote et monta donc dans la voiture d'un adorable régisseur (qui, au passage, est également MNS dans la vraie vie et se demande encore si Perette s'est inspirée de lui dans son récit de cet été) (ceci dit il est charmant aussi, hein, mais bon, revenons à nos moutons).

 

Perette donc, outre sa capacité à faire des digressions inutiles, se retrouva affectée au copilotage, au guidage, au conseil et à la perspicacité. Autant dire que l'erreur était grave, et l'heure encore plus.

 

 

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02.02.2010

LE TAILLEUR GRIS – ANDREA CAMILLERI

Lui, est directeur de banque et vient de prendre sa retraite.camilleri.jpg

Elle, est sa  seconde femme, vingt cinq ans de moins au bas mot.

 

Il sait qu'elle le trompe, elle sait qu'il sait et qu'il se tait.

On lui propose un poste probablement lié à ma mafia, et vraisemblablement sa femme est derrière tout ça. Sur ce, il tombe malade. Sa femme veille sur lui, mais il n'es pas sûr qu'elle ne joue pas la comédie.

 

Pas de suspens, pas de mort (ou alors des anciens conjoints, décédés de mort naturelle), on n'est pas dans un polar, et ce qui fait le charme du roman, c'est le déroulé des pensées du vieil homme, oscillant sans cesse entre doute et certitude : sa femme l'a-t-elle épousé pour son argent ? En veut-elle à sa vie ? Et sa vie, que va-t-il en faire, maintenant qu'il n'a plus son activité professionnelle pour la combler ?

 

De le vieillesse, du temps qui passe, de ce qu'un homme peut encore offrir à sa femme (pour peu qu'elle en veuille encore), Andrea Camilleri écrit avec une langue toute personnelle, un style qui parfois enchante parfois déroute, le bilan d'un homme qui doit affronter l'inactivité, l'oisiveté, ferme les yeux sur l'infidélité de sa femme, ferme les yeux sur beaucoup de choses, en fait, y compris son propre fils qu'il ne voit jamais. Le passé prend toute sa place dans ce présent inoccupé.

 

C'est sympathique, la fin largement prévisible et attendue, mais ça ne manque pas de charme et donne envie de lire d'autres romans de l'auteur.

 

 

 

 

Le tailleur gris, Andrea Camilleri

Métailié Noir, Octobre 2009, 136 pages.

 

L'avis de Cuné.

 

 

28.01.2010

STARVATION LAKE – BRYAN GRULEY

Nous sommes dans une petite ville dans l’état du Michigan, près de la frontière canadienne. Stravation Lake, qui tient son nom starvation lake.jpgdu lac qui la borde, a connu quelques heures d’une gloire toute relative quand son équipe de hockey sur glace, dix ans auparavant, a frôlé de près une victoire au championnat d’État. Mais le coach Blackburn, qui avait réussi à motiver les jeunes membres de l’équipe, a trouvé la mort dans le lac. Le déclin de l’équipe a entraîné peu à peu le déclin de la ville, qui a retrouvé son statut de petite ville, où tout le monde se connaît, tout se sait et chacun cache ses secrets.

 

Dix ans plus tard, alors que Gus Carpenter, ancien membre de l’équipe, est revenu travailler dans le journal local après quelques démêlés avec son ancien employeur de Détroit, la motoneige du coach est retrouvée dans un autre lac. Gus Carpenter commence à enquêter sur cette affaire passée et découvre que les choses ne sont pas aussi simples que la police et la municipalité ont bien voulu le croire dans le passé.

 

C’est un roman classique, sans grande originalité, avouons le, mais efficace. On s’engouffre avec Carpenter dans cette affaire, où petits et grands secrets vont peu à peu se révéler, où l’on ressent bien l’ambiance glaciale et isolée de cette bourgade à l’activité économique réduite et dépendante de son équipe de hockey.

 

Un monde où tout se réduit aux performances de l’équipe, où tout ce qui risque de gâcher l’avenir de l’équipe doit être écarté, au prix de n’importe quelles concessions, c’est une immersion dans ces communes tournées autour du sport que propose Bryan Gruley. Autour du sport ou, quand les rêves et les illusions s’effritent, les hommes se retrouvent désoeuvrés. Au-delà de cette immersion dans une petite bourgade perdue du fin fond du Michigan, bourgade qui peine à se relever depuis le déclin de l'équipe, on appréciera aussi les quelques incursions dans le milieu journalistique, où Carpenter, viré de son ancien journal (situé, lui, dans une grande ville) se refuse à citer une source, code d’honneur du journalisme oblige. Mais la société qui le menace de procès est prête à tout pour le faire tomber : ses articles ont revélé de quoi lui faire perdre beaucoup d'argent, il faut absolument le discréditer.

 

Quand le sport et l’esprit d’équipe ont laissé la place à l’alcool, aux persiflages et au désoeuvrement, il suffit qu’une motoneige remonte à la surface pour que la vérité surgisse enfin, et elle n’est pas forcément jolie jolie. Rien d’original donc, ni dans la construction, ni dans le thème, mais fort bien construit et prenant.

 

 

 

 

Starvation lake, Bryan Gruley

Le Cherche-Midi, janvier 2010, 472 pages

 

Les avis de Cuné et Alinea.

 

 

26.01.2010

LES SAISONS DE LA SOLITUDE – JOSEPH BOYDEN

Joseph Boyden nous avait régalés il y a trois ans avec son premier roman « Le chemin des âmes ». Très beau roman qui nous boyden.jpgemportait au nord du Canada auprès de Xavier et Niska, ainsi que dans les tranchées de la première guerre mondiale et nous laissait un souvenir lumineux. « Les saisons de la solitude » est une suite à ce premier roman puisque nous retrouvons le fils de Xavier, Will, dans le coma après une agression. Sa nièce Annie vient régulièrement lui rendre visite et lui parle, espérant faire réagir son oncle. En écho aux confidences d’Annie, les pensées de Will découvrent au fil des pages l’histoire des dernières communautés indiennes du Canada.

 

Un roman à deux voix donc, qui se répondent sans jamais s'entendre réellement, et nous entraînent, avec Will sur les rivages de la Baie James, dans les pas de ce pilote d'avion auprès des dernières communautés indiennes du Grand Nord canadien. Alcool, chômage, isolement, fierté de transmettre les vestiges d'un mode de vie sur le point de disparaître, le ton est à la fois poétique, triste, amer et désabusé.

 

De son coté, Annie se confie : depuis la disparition de sa soeur Suzanne, mannequin à succès disparue depuis quelques semaines, Annie n'a de cesse de retrouver cette soeur qu'elle a toujours secrètement enviée, cette soeur dotée de beauté quand elle, Anne, n'a que le don d'entendre les voix de ses ancêtres. Annie suit les traces de sa soeur, découvre elle aussi ce monde perverti où l'on se noie dans l'alcool et les drogues : Montréal, New-York, la jeune femme se perd elle-même là où sa soeur s'est perdue. Elle racontera cette expérience à son oncle, dans l'espoir de le faire réagir.

 

Joseph Boyden a le don de transporter son lecteur avec ses histoires, que ce soient celle d’Annie ou de Will, de nous entraîner sur les traces de ces derniers Indiens, décimés par des blancs décidés à les convertir à leur mode de vie et surtout à les déposséder. Et ce sont ces histoires là qui font la beauté du roman, ces histoires de survie, de solitude et de nature, même si, dans le fond, on ne trouvera rien de réellement nouveau : valeurs ancestrales qui se délitent peu à peu face à la modernité, paradis artificiels et paradis naturels,... Mais l’effet de miroir donne de l’intensité au roman et les passages consacrés à Will renvoient la lumière qui manque peut-être à ceux d’Annie.

 

Si le roman dans son ensemble est moins fort que « Le chemin des âmes »,il reste quand même un bon roman, écrit avec une plume toujours aussi forte, un rythme jamais lassant et des personnages toujours justes.

 

 

Merci à Papillon pour le prêt !

 

L’avis de Dominique, de Joelle, de Chronicart et de Culturecie, de Flora

 

 

Les saison de la solitude, Joseph Boyden

Albin Michel Septembre 20009, 507 pages