11.03.2010
Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde – Gaetano Cappelli
Ricardo Fusco est un anthropologue au foyer. C'est-à-dire que le bonhomme, chercheur, universitaire, un type érudit, donc, qui
n’est pas a priori le dernier des imbéciles, se complait « en parangon de l’absentéiste parfait » depuis qu’il a écrit une « thèse monumentale » de 800 pages intitulée « Tout sur les oies. Empreinte anthropologique dans un contexte paysan ». Thèse que, malgré son évident intérêt, personne n’a voulu éditer. La femme de Riccardo, Eleonora, s’occupe du théâtre de la ville (nous sommes à Potenza, une petite ville de la province de Basilicate, Sud de l’Italie) après avoir «consacré son temps libre à la mise en scène dans une troupe amateur miteuse ayant surtout des velléités expérimentales ». Eleonora a deux passions : le théâtre élisabéthain (les quatre filles du couple s’appellent Ofelia, Desdemonda, Salomé et Cressida) et les jeunes premiers. Du coup le pauvre Riccardo est un peu frustré, un peu largué, dépassé… mais un jour il croise son vieil ami Grazantonio Dell’Arco qui lui demande de l’aider à lancer son nouveau cépage, un petit vin Angliano qu’il s’agit de lancer dans la jet-set et surtout auprès d’une célèbre œnologue – critique, qui se trouve par hasard être l’ancienne maîtresse de Ricardo.
"Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde" : un titre «à rallonge » pour un roman dont les phrases ont tendance à prendre la tangente, à faire des virages à gauche, à droite, un peu en arrière dans le temps pour ralentir au présent, s’arrêter pour mieux repartir à toute berzingue. C’est parfois déroutant, parfois entraînant. Gaetano Cappelli déroule son histoire de façon à la fois décousue et pourtant tout à faite construite : il prend simplement régulièrement des chemins de traverses pour conter les aventures assez amusantes de ce pauvre Riccardo, aventures que l’on suit jusqu’au bout malgré les digressions auxquelles il faut s’habituer ('disgressions /chapitres signalés par des titres souvent amusants). Derrière cette histoire qui pourrait paraître un imbroglio de situations plus ou moins loufoques se cache un sympathique portrait, plutôt acide, sur les rancoeurs et les frustrations, sur les aigreurs et jalousies que suscitent la réussite sociale et financière de quelques individus issus d’une petite ville de province quand d’autres ont fait du surplace ou se sont fait doubler par des plus rapides ou plus malins, ou plus perfides.
C’est amusant, parfois caricatural : le style appuie un peu trop l’accent du Sud : ce qui donne parfois des « eh beh je viengdrai te voir à la ferme pour vérifier que tout se déroule selong nos plangs. D’accord.. eh mais c’est poingt que ton patrong, y va me jouer un tour de cochong ? Giglio Gaudosio ? Mais tu te souviengs donque poingt qu’il est bête ? ». On y sourit un peu, beaucoup, on grimace parfois, on regrette peut-être que le vin lui-même n’apparaisse pas plus tôt (les chemins de traverse !), on s’attache à ce Riccardo bien bênet malgré ses diplômes, on a envie de savourer un petit Anglianico, quand même, à la fin, parce qu’il finit par arriver, ce petit rouge, et qu’il ressemble à un sympathique petit vin de table, pas mauvais mais pas étourdissant non plus.
L'avis de Yv, que je rejoins totalement.
Irrésistible ascension du vin Aglianico à travers le monde – Gaetano Cappelli
Métaillié, Mars 2010, 202 pages
09:48 Publié dans Littérature Italienne, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : humour, italie, potenza basilicate, metaillié, sympathique
10.03.2010
À QUOI SERVENT LES CLOWNS ? ANNE PERCIN
Ça sert à quoi un clown ? A faire rire ? A détendre les spectateurs entre deux numéros de cirque ? Et pourquoi il y a des clowns
tristes ? Parce qu’il y a des gens tristes et qu’il faut les faire rire ?
Les gens tristes, ils sont dans le roman de Anne Percin. Pas tout à fait tristes, mais qui auraient des raisons de l’être : le HLM dans lequel vivait Melinda, 7 ans, avec sa sœur Cindy (16 ans) et sa mère a brûlé. Du coup elles retournent vivre dans une caravane, la maman de Melinda vend des frites dans une baraque à frites et emmènera Melinda à l’école... quand elle pourra le faire, un jour. Mais demain est un autre jour, et aujourd'hui un cirque s’installe dans le terrain vague à coté de la caravane : Pablo, un petit garçon, laisse échapper un jeune tigre de quelques mois. Ce petit tigre, c’est Melinda qui va le recueillir…
C’est un très joli roman jeunesse, que j’ai dévoré avec beaucoup de plaisir et, parfois, le cœur un peu serré. Anne Percin manie une plume tendre, toute en simplicité et justesse. Avec elle, le quotidien de la petite Melinda, ballottée de HLM en caravane, sans père, chahutée par sa grande sœur, est auréolé de lumière, on perçoit sous la grande précarité la douceur de l’amour maternel, souvent impuissant ou dépassé, ou la tendresse bourrue de la grande sœur. Et face à ce cocon familial pour le moins incertain et fragile, Pablo, le petit garçon du cirque, lui, se pose plein de questions, il n’est doué ni pour la voltige, ni pour le dressage, ni pour la gymnastique et se demande ce qu’il va bien pouvoir faire comme métier de cirque, plus tard. Surtout quand on commet des bourdes épouvantables comme laisser un bébé tigre s’échapper…
C’est un roman qui plonge dans le quotidien d’une famille en danger, celle de l’écartèlement et de la mise en foyer (tout est signifié dans un passage où Melinda et Cindy sont interrogées par un travailleur social, sans que les mots « travailleur social » ou DDAS ne soient prononcés), dans les difficultés des familles immigrées (d’autres familles qui habitaient le HLM qui a brûlé : reconduites à la frontière, extrême précarité), le tout avec un art de l’ellipse prononcé, rien n’est dit, tout est suggéré, mais jamais de façon pesante.
Car n’oublions pas que nous sommes dans un roman jeunesse, et, au final, Anne Percin propose une fin généreuse sans sombrer dans la guimauve, lumineuse sans être mièvre. C’est un roman grave et optimiste, tout simple et pourtant plein d’innocence et de fraîcheur. Un exercice difficile très justement réalisé. J’ai beaucoup aimé.
A quoi servent les clowns, Anne Percin
Editions du Rouergue, Dacodac, Janvier 2010, 157 pages
« - Dis donc, pinéguette, je suis ta mère, quand même ! J’ai pas envie que tu fasses les mêmes conneries que moi.
- Sympa. Méli et moi, on n’est pas des conneries, tu sais.
Sa mère en a le souffle coupé. Elle entrouve la bouche, mais rien ne sort. Soudain elle se détourne. On l’entend renifler. »
L'avis de Clarabel
06:10 Publié dans Litterature Française, P'tits loups, p'tites princesses, Rentrée littéraire janvier 2010 | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : cirque, clowns, jeunesse, précarité, innoncence, tendresse
08.03.2010
SEMPE A NEW YORK

Ce n’est pas d’un beau livre dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est d’un TRES beau livre. Un livre tout simplement magnifique, un bouquet de croquis qui se contemple avec ravissement, qui se respire, même, avec délectation.
Sempé à New York. Sempé le jeune dessinateur bordelais, pas sûr de lui, pas anglophone pour un sou, ou si peu, a confié quelques croquis à une journaliste du New Yorker. Quelques jours après, Sempé reçoit un coup de fil « Your cover is published » … Le 14 avril 1978 sera donc publiée la première des 101 couvertures que Sempé a dessinées pour ce prestigieux magazine. Une couverture toute simple, comme la qualifie Sempé lui-même, mais qui illustre si bien ce qui fait la touche « Sempé » : finesse du trait, délicatesse
de l’esquisse, épuration à l’extrême et pourtant tant de chose évoquées dans ce petit oiseau à la tête d’homme : notre businessman veut-il vraiment s’envoler ou rêve-t-il seulement un peu à sa fenêtre ? Va-t-il prendre son envol ou seulement se satisfaire de ce fugace instant arraché à la frénésie de son métier que l’on devine à son complet-cravate ?
Sempé dessine, croque ses personnages avec une finesse du trait qui confine à la précision de l’entomologiste : on devine la mélancolie, la tendresse, la grâce de ses petites danseuses, gymnastes, ou vieilles dames. On perçoit sous l’apparence anodine d’une situation banale la nostalgie du temps qui passe (couverture du 22 septembre 1980), le bonheur des retrouvailles et du temps passé ensemble. Il y a dans le regard de Sempé une tendresse incroyable pour ses personnages, on l’observe observer, on sent la caresse de son regard sur ce quatuor de trois vieilles dames et une petite fille qui jouent du violon après avoir tricoté en prenant le thé (couverture du 20 octobre 1980). Les petits personnages, tout petits dans le gigantisme de la ville, explosent littéralement, ils sont minuscules et pourtant on ne voit qu’eux. Je pioche au hasard de l’album des couvertures pour illustrer mon propos et je suis incapable de choisir, je les aime toutes. Leurs couleurs, leur finesse, toute la tendresse du dessinateur qui affleure sous son trait de crayon… il y a de l’humour mais pas de moquerie, ou alors une moquerie respectueuse,
pleine d’affection, il y a un sens de l’observation vif, ardent, une capacité à saisir des sensations fugitives, éphémères, et surtout, dans la totalité de ces croquis, on sent des personnages un peu mélancoliques, mais souriants ou rêveurs, et, quelque part, toujours heureux.
Dans un entretien avec Marc Carpentier (ancien président de Télérama), Sempé confie son bonheur et ses hésitations, son humilité, son absence d’ambition et de calcul qui ont sans aucun doute favorisé sa réussite au sein du New Yorker (« Est-ce qu’il y a avait un sentiment de concurrence entre les dessinateurs du New Yorker ? Pas du tout. Là-bas la concurrence est telle que l’on oublie ce sentiment. On baigne là dedans. C’est comme ça. Mais qu’est ce qui fait l’unité du groupe alors ? Si je puis me permettre, l’élégance dans le travail. L’élégance. La légèreté, la suggestion, et jamais l’affirmation. ») Sempé raconte aussi son amour du jazz, sa découverte de la ville, ses premiers croquis, ses rencontres avec M. Shawn, président du New Yorker, Saul Steinberg, autre dessinateur new yorkais ou bien ce vieil homme indien qui travaillait au New Yorker et commentait ses croquis. Ce vieil homme qui était… aveugle.
Tout un univers, donc, que nous offre Sempé avec cet album : des instants de vie fugitifs autant que touchants, touchants parce que fugitifs, justement, saisis par un dessinateur amoureux d’une ville dans laquelle il n’a pas vécu mais en a saisi l’essence, en a respiré l’atmosphère pour la retransmettre avec beaucoup de délicatesse. Et si c’était ça le bonheur ?
Sempé à New York, de Jean-Jacques Sempé, Denoël, 300 p., 45 €.
Crédit photos : Galerie Martine Gossieaux (exposition à Paris, jusqu’au 27 mars 2010).
06:12 Publié dans Beaux livres | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : new york, i love ny, on le saura... sempé, dessins, esquisse, délicatesse
04.03.2010
La vengeance du wombat et autres histoires du bush – Kenneth Cook
Les obsédés des rides d’expression en seront tout déconfits, ce n’est pas en lisant les nouvelles de Kenneth Cook que l’on pourra les
éviter. Bien au contraire, et tant pis pour ces affreuses petites ridules qui pourraient venir nous balafrer, les quatorze histoires que nous narre cet écrivain en goguette dans le bush australien sont souvent désopilantes, un brin invraisemblables parfois, vous mettent le sourire aux lèvres, et plus souvent qu’à leur tour.
Notre écrivain, donc, est en goguette dans le bush australien : légèrement enrobé, plus poltron qu’il ne l’admet devant les chercheurs d’opales, les chasseurs de crocodiles ou de requin, pas intrépide pour deux sous, il a l’art de décrocher la timbale au fil de ses rencontres improbables. Des wombats vindicatifs et pas contents d’être dérangés dans leurs pierres tombales (on le serait à moins, ceci dit, non ? franchement...) un quokka intoxiqué au gorgonzola, un koala pour le moins explosif, voilà notre bonhomme agrippé au ventre d’un kangourou bondissant ou écoutant l’histoire de l’homme qui voulait castrer un cochon… (évitez de le faire, croyez moi, ça pourrait mettre la bête en colère et se retourner contre vous).
De l’humour, du n’importe quoi parfois, un style détaché, comme si ces aventures étaient somme toute normales, Kenneth Cook m’a parfois fait penser à Bill Bryson : avec son air de ne pas y toucher, ses anecdotes aussi étonnantes qu’hilarantes, il arrache quelques gloussements, des éclats de rires aussi, et vous met de bonne humeur pour quelques heures.
Rien que ça, ça mérite le détour.
« Nous installâmes notre camps au crépuscule dans un coin de forêt morte, en lisière des marais, et nous préparâmes un repas typique du bush : huîtres (en conserve), filet de steak cuit à point, salade, fromage et caviar, accompagnés par une ou deux bouteilles de Jacob’s Creek. »
La vengeance du wombat et autres histoires du bush – Kenneth Cook
Littératures autrement, février 2010, 158 pages
Les avis de Cathulu, Cathe et Dasola, LVE, des libraires de Mollat, Michel, Dominique, tous sous le charme.
02.03.2010
SHUTTER ISLAND - MARTIN SCORSESE
Si Denis Lehanne nous avait offert avec Shutter Island un roman envoûtant et parfaitement maîtrisé, Martin Scorsese en
a fait une adaptation particulièrement fidèle. Tout y est : atmosphère oppressante, sensation d’étouffement, impression d’être ballotté entre entre plusieurs univers chaotiques, le pari est réussi haut la main.
Pitchons un peu l’histoire, pour ceux qui n’auraient pas (encore !) lu le roman de Denis Lehanne : Teddy Daniels, un jeune marshal, arrive sur l’île de Shutter Island où sont internés de dangereux psychopathes. Il est accompagné de Chuck Aule, un marshal plus âgé. Nous sommes en 1954 et tous deux vont enquêter sur la disparition d’une patiente, Rachel Solando, qui semble s’être volatilisée alors qu’elle était enfermée dans sa cellule, fermée de l’extérieur et sans fenêtre. Rachel Solando est internée pour avoir assassiné ses trois enfants. Alors que la tempête fait rage et interdit tout retour vers le continent, Teddy Daniels et son acolyte sombrent dans un univers cauchemardesque, fait de non-dits, de malades dangereux, de dirigeants de l’hôpital non moins menaçants. Teddy fait d’ailleurs de plus en plus de cauchemars lui-même, il est hanté par un passé pour le moins douloureux, ayant participé à la libération du camp de Dachau à la fin de la seconde guerre mondiale, et, quelques années plus tard, sa femme a trouvé la mort dans un incendie criminel. Le pyromane qui a provoqué cet incendie serait lui aussi interné dans cet hôpital…
Il n’est pas possible d’en dire plus sur l’histoire, qui se déroule, s’enroule, s’enferme dans une spirale étonnante. Les liens se tissent pour mieux se dissoudre, les événements s’imbriquent pour mieux se défaire, l’histoire, qui pourrait sembler tortueuse, se révèle diabolique : on oscille sans cesse entre effroi et clarté, on croit avoir la clef mais on la perd aussitôt…
Evidemment, ayant lu le roman de Lehanne, j’attendais la plupart des événements : de ce coté ci, donc, pas de surprise, je savais où nous allions et dans quels méandres nous allions plonger. Mais je n’ai pu qu’apprécier l’adaptation de Scorcese : l’atmosphère est oppressante, angoissante, et l’attention se relâche jamais, les « flashs » ou hallucinations de Daniels sont parfaitement imbriqués dans le présent, et le film est tout aussi envoûtant.
Envoûtant comme l'est l'interprétation de Leonardo Di Caprio, excellent, brillant : son jeu est d’une sobriété parfaite et pourtant on plonge dans la folie comme son personnage semble le faire : tout est dans le visage, les yeux, le tremblement de sa voix comme de ses mains (ah.. au fait.. à voir en VO, n’est-ce pas ?), Mark Ruffalo, en coéquipier Aule est fort convaincant. J’ajouterai également une mention pour Michelle Williams, qui interprète la femme de Daniels, nous la verrons donc seulement lors des flash-backs ou hallucinations du marshal : elle est tout simplement parfaite.
Envoûtant comme le sont les images de Scorsese : sombres, troubles et pourtant lumineuses, elles expriment à merveille cette sensation d’enfermement, d’isolement et de folie. Les images de Dachau sont très esthétiques, portées à un paroxysme infernal, et l’on comprendra qu’elles reflètent l’esprit de Teddy Daniels et ne veulent en aucun cas transposer une quelconque poésie dans ces souvenirs.
Le rythme est rapide, l’historie se déroulant en seulement quelques jours, et pourtant l’impression d’engluement est bien réelle, on est totalement transporté sur Shutter Island, désorientés, chancelants, pris de vertige. Pas d’issue, on est forcé de rester, comme Daniels, forcé d’assister à son naufrage.
Une adaptation donc réussie. Deux tous légers bémol, ou plutôt constats : d’une part la musique m’a gênée dans les premières minutes, elle me semblait trop « sensationnaliste », j’ai pensé au film « Les dents de la mer » et me suis demandé si le film allait sombrer dans un pathétique film d’angoisse ; puis cette impression s’est estompée et la musique ne m’a plus du tout gênée. Elle reste pourtant la même durant tout le film.
Enfin, si Denis Lehanne laissait ses lecteurs dans l’expectative, le doute, les suppositions, Martin Scorsese, lui, ferme la porte. La fin est moins ouverte, une hypothèse est retenue. Cela n’enlève rien à la qualité du film, mais me donne envie de relire le livre, afin de voir si, cette fois-ci, j’en arriverais à cette conclusion.
Enfin, pour finir en toute objectivité, j’ai parlé de ce film avec un ami : lui l’a trouvé bourré de clichés et d’ingrédients faciles très usités : île isolée pendant un ouragan, impossibilité d’en partir, décors trop gothiques, héros en lutte avec un passé trouble, méchants psychiatres se livrant à des expériences sur leurs patients, accompagnement d’une musique alarmiste éculé, etc… Il n’a pas lu le livre et attendait autre chose. Pas moi.
Shutter Island, Martin Scorsese, 2010, 2h17
L’avis de Ori et celui de Sandra Mézière
10:25 Publié dans Séance pop corn | Lien permanent | Commentaires (36) | Envoyer cette note | Tags : adaptation cinéma, enfermement, denis lehanne
01.03.2010
LE PAQUET – PHILIPE CLAUDEL
C’est un homme seul qui entre en scène. Il traîne derrière lui paquet. Qu’il y a-t-il dans ce paquet ? On n’en sait rien quand l’homme surgit. Un corps peut-être, comme sa forme le porte à croire ? L’homme entame alors un long monologue, mélopée de
souvenirs, de déclarations contradictoires, de réflexions sur son passé. Etait-il un homme d’affaires affairé ? Un garagiste qui a épousé la plus belle femme du quartier ? Un autodidacte qui a réussi comme employé de banque ? On ne sait pas trop. Les souvenirs s’égrènent, « Je ne suis pas seul. Ne croyez pas ça. Non, non, j’ai beaucoup d’amis ». L’homme raconte : sa popularité, son aura qui attirent l’amitié et les honneurs, les privilèges, les protections, dans la vie comme à l’armée. On ne sait si l’homme ment ou s’il a perdu tout ce qu’il possédait et se souvient seulement du temps béni de sa popularité, du temps béni où il avait des amis, un entourage, des proches.
Au fil de ce long monologue, le ton change, l’homme évoque sa femme : « Elle s’est approchée de moi. J’ai senti son parfum, musc et citron, légère fragrance boisée, notes de chèvrefeuille, sa chevelure m’a frôlé le visage et elle m’a dit : Milles excuses je voudrais valider. Ce furent ses premiers mots. ». L’ ‘homme change de ton, de sujet, d’humeur. Il triture sans cesse son paquet, le tient, le serre, l’ignore. Tourne autour.
On ne sait pas ce qu’il contient, on se contente d’imaginer, de supposer, en se laissant bercer par le récit décousu de cet homme étrange.
Etrange, oui.
C’est bien le mot qui me vient à l’esprit pour qualifier cette pièce. La plume de Philippe Claudel oscille entre poésie et sombre réalisme. D’un coté certains passages sont très justes et vont montrer du doigt la futilité de la société, nous plonger dans un réalisme triste et mélancolique (« Ma femme aimait beaucoup les supermarchés. Nous y allions environ tous les samedis. Je pense que c’est l’ambiance qui lui plaisait, les lumières, les belles musiques diffusées dans les haut-parleurs d’une remarquable qualité stéréophonique, les sourires des hôtesses de caisse, la prestance des vigiles, souvent de superbes Africains à la peau d’ébène et aux dents d’ivoire, sanglés dans d’élégants costumes croisés en viscose, et qui portaient , par nostalgie sans doute, des cravates ornées de palmiers et de régimes de bananes »), d’une autre coté, d’autres réflexions de l’homme m’ont semblé faciles, attendues, regroupant de grandes généralités sans originalité (« Nous mourrons de trop posséder. Nous possédons trop. Trop d’argent. Trop de choses ». « Nous sommes vraiment un très petit pays dirigé par un tout petit homme. Nous méritons d’être devenus ce que nous sommes devenus. C'est-à-dire rien. Rien du tout. Un peuple fatigué et arrogant. Oublieux. Sans reconnaissance. »).
En fait, je crois qu’il manque à cette pièce l’étincelle qui accrochera le lecteur, un scintillement discret mais bien présent, caché sous le monologue de cet homme, que j’ai attendu en vain tout au long de ma lecture. Le discours de l’homme est volontairement incohérent, décousu, mais il s’arrête sans avoir donné beaucoup de réponses ni terminé par un coup de théâtre une révélation ou une réflexion quelconque chez moi.
Je reste sur ma faim, et j’espère que la pièce, qui est jouée à Paris en ce moment avec Gérard Jugnot, donnera aux spectateurs qui la verront plus de plaisir ou d’émotions. C’est un bon rôle pour un comédien, comme peuvent l’être les monologues, et Gérard Jugnot y est employé... non pas en contre-emploi, comme je l’ai lu ici et là. Jouer un personnage triste quand on est habitué des rôles comiques est souvent attendu et quelque part un virage logique. Le clown se transforme en clown triste et le tour est joué, les spectateurs ébahis. Beaucoup de comédiens l’ont fait, de Coluche à Jacques Villeret, ils étaient certes très bons, mais le truc est connu maintenant et devient une facilité pour les comédiens dits comiques voulant acquérir une crédibilité plus "sérieuse". Jugnot joue certainement très bien, mais, à mon humble (et très humble) avis, il pourrait jouer un personnage méchant, cynique, épouvantablement détestable : là, ce serait vraiment du contre-emploi et une vraie performance. Ceci dit, je n'ai pas vu la pièce, il y est peut-être (et probablement, du moins d'après certaines critiques lues) très bon. Ce ne sont ici que des réflexions que je me fais.
Pour ma part, je n’irai pas voir cette pièce là. J’attendrais un autre rôle et une autre pièce. Dans l’intervalle, je relirais avec plaisir « Le rapport de Brodeck » ou reverrais avec joie « Il y a longtemps que je t’aime », de Philippe Claudel, que je préfère pour l'instant en tant qu'auteur ou réalisateur.
Le paquet, Philippe Claudel
Théâtre Stock, janvier 2010, 87 pages

Le Paquet », mise en scène Philippe Claudel, avec Gérard Jugnot, Petit Théâtre de Paris ,mar-sam 21h, dim 15h, 15 Rue Blanche, Paris 9e, m° Trinité, 30 euros.
06:00 Publié dans Au théâtre ce soir | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : theatre, solitude, confessions, souvenirs égrenés, gérard jugnot, philippe claudel, tristesse





